Évaluer l’impact des accords méga-régionaux pour l’Afrique

28 Avril 2016

Quel sera l’impact économique des accords commerciaux méga-régionaux pour l’Afrique ? Et comment leurs signataires pourraient œuvre en faveur d’un commerce futur plus inclusif à l’égard des économies africaines ?

 

Le monde du commerce international est en train de changer comme jamais auparavant. Les négociations multilatérales ont cédé le pas à des accords commerciaux méga-régionaux qui rassemblent les grands acteurs de l’économie mondiale en quelques blocs économiques puissants. Si une grande partie du monde se concentre actuellement sur des accords tels que le TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement), le TPP (Partenariat transpacifique), ou encore la FTAAP (Zone de libre-échange de l'Asie-Pacifique), le continent africain continue toutefois d’être ignoré de manière assez délibérée. Bien que les économies africaines aient entrepris de former leur propre méga-zone commerciale dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), leurs relations commerciales avec les autres économies restent déséquilibrées.

L’Afrique possède pourtant un important potentiel commercial. De nombreux pays du continent sont riches en ressources naturelles, telles que diamants, or, cuivre, minerai de fer, pétrole ou terres rares. Mais la bonne gestion de ces richesses s’avère souvent difficile et constitue un véritable défi. Trop souvent, la promesse de profits immédiats conduit à des investissements excessifs dans les exploitations minières et les installations de traitement au détriment des autres industries. Ces économies à mono-activité sont rarement durables et aboutissent à des impasses de développement, notamment parce que les bénéfices tirés de cette richesse en matières premières sont souvent redistribués de façon extrêmement inégale au sein de la population. En parallèle, d’autres pays en développement – en Asie par exemple – ont davantage investi dans les infrastructures et diversifié leurs économies, ce qui les rend plus attrayants pour les investisseurs et partenaires commerciaux potentiels. Par conséquent, la part de l’Afrique dans le commerce mondial n’était que de trois pourcent en 2013, un chiffre très faible.

La place de l’Afrique en tant que fournisseur de matières premières pour le reste du monde a donc très peu changé depuis l’époque de la colonisation. Ces matières premières représentent aujourd’hui la majeure partie des exportations africaines, les deux autres grandes catégories étant le textile et les produits agricoles. Comment ces échanges de matières premières seront-ils affectés par les futurs accords méga-régionaux ?
 

Quel sera l’impact des accords méga-régionaux pour l’Afrique ?

Bien que l’Afrique ne soit pas directement impliquée dans l’un ou l’autre des méga-accords à venir, il est logique de penser qu’en raison de leur ampleur considérable, des accords tels que le TTIP, le TPP ou l’ambitieuse FTAAP auront des répercussions significatives sur les économies africaines. Prenons par exemple le TTIP. Un accord de ce genre affecte généralement les pays africains de différentes manières. Il y aura un effet direct sur les prix ainsi que sur les revenus, mais ces effets directs toucheront les pays tiers de façon opposée. L’effet prix, également appelé effet de détournement des échanges, se produit lorsque les importations en provenance des pays africains s’avèrent soudain plus chères pour les européens ou les américains par rapport aux importations en provenance de leurs partenaires du TTIP. Cette perte de compétitivité sur les prix peut entraîner une baisse des volumes et donc se traduire par une perte de revenus pour les exportateurs africains.

En parallèle pourtant, un accord commercial tel que le TTIP devrait entraîner une augmentation des revenus et donc du pouvoir d’achat de ses pays membres [1]. L’augmentation du pouvoir d’achat stimule la demande, y compris à l’égard des importations en provenance de pays tiers, ce qui permet à ces pays d’augmenter le volume de leurs exportations à des prix plus élevés. La question de savoir si le TTIP aura un impact direct positif ou négatif sur la situation des pays africains dépend donc de l’influence comparée de chacun de ces effets sur leur balance commerciale.

Les pays africains pourraient également être affectés indirectement par les retombées positives (« spill-over effects » en anglais) découlant principalement de l’harmonisation des réglementations qui accompagne généralement les grands accords de libre-échange (ALE). Cette harmonisation pourrait inciter d’autres économies à adapter leurs propres réglementations en conséquence, abaissant ainsi le coût futur des échanges commerciaux dans les deux sens entre les pays de l’ALE et les pays tiers.

Dans un récent exercice de modélisation pour le compte de la Fondation Bertelsmann, l’institut allemand Ifo a calculé les effets économiques directs et indirects de ces accords méga-régionaux sur un total de 25 pays africains [2]. Dans le cadre du TTIP et du TPP, les données montrent que pour la plupart des pays africains, l’effet positif sur les revenus excède l’effet négatif de détournement des échanges. D’après le modèle, qu’il s’agisse du TTIP ou du TPP, seuls le Mozambique, la Zambie et la Côte d’Ivoire devraient s’attendre à un effet négatif sur leur situation. Le Mozambique est le pays le plus durement touché par les deux accords, avec un effet négatif de 0,2 pourcent par an sur son revenu national au-delà de dix ans. Bien que cet impact apparaisse relativement faible par rapport au de taux de croissance actuel de 7 pourcent du pays, le Mozambique reste l’un des pays les plus pauvres au monde et on ne sait pas exactement comment ces effets se répartiront sur la population, avec le risque que les plus pauvres soient les plus affectés.

À l’autre extrémité du spectre, les données montrent que des méga-accords comme le TTIP ou le TPP peuvent aussi avoir un impact positif significatif sur la prospérité des pays africains. Par exemple, le TTIP devrait générer 0,8 pourcent de revenus supplémentaires par le biais des effets directs pour les pays les mieux lotis, tels que le Benin ou le Togo. Si l’on ajoute les effets indirects, l’impact total pourrait atteindre trois pourcent par an après dix ans. Des effets positifs similaires peuvent être attendus du TPP.
 

Des promesses en provenance d’Asie ?

Bien que les répercussions possibles d’accords tels que le TTIP ou le TPP semblent positives pour la plupart des pays africains, elles font pâle figure par rapport au potentiel de l’accord relatif à la FTAAP lancé par la Chine. Ce pays est de loin le premier partenaire commercial de l’Afrique, devançant même les États-Unis et l’UE. Si les choses évoluent comme la Chine peut le souhaiter, cette dominance continuera de s’accroître à l’avenir. D’après le premier ministre chinois Li Keqiang, le volume actuel des échanges commerciaux entre la Chine et le continent africain, qui atteint presque 200 milliards d’USD par an, devrait doubler pour atteindre 400 milliards d’USD d’ici 2020. La Chine achète principalement des matières premières et des ressources naturelles auprès des exportateurs africains, comme des métaux, des terres rares ou du pétrole brut, qui sont ensuite traités en Chine pour être généralement réexportées sous une forme différente sur le marché international. En retour, la Chine investit dans les infrastructures et les installations minières africaines afin de pérenniser sa place de premier acheteur de matières premières africaines.

À cet égard, le commerce Chine-Afrique est particulièrement bien placé pour bénéficier des effets potentiels de stimulation de la demande d’un accord méga-régional asiatique. Sachant que la plupart des matières premières importées d’Afrique par la Chine sont peu échangées au sein de la FTAAP, l’effet de détournement des échanges est minimal pour ces secteurs. En parallèle, le développement du commerce chinois devrait avoir un effet positif considérable sur la demande de matières premières africaines, notamment lorsque l’on sait que les trois premiers clients des exportations chinoises (États-Unis, Hong Kong et Japon) sont également membres de la FTAAP.

Calculant les effets d’une éventuelle FTAAP, le modèle Ifo prévoit une amélioration de la situation pour les 25 pays d’Afrique inclus dans la simulation. Même le pays le moins affecté, la Zambie, peut s’attendre à une hausse de 1,6 pourcent de son revenu national. Les pays riches en matières premières, comme l’Afrique du Sud ou le Togo, pourraient observer une augmentation annuelle de 7,9 et 8,6 pourcent respectivement. L’examen sectoriel du commerce sud-africain permet de mieux cerner l’impact de la demande chinoise de ressources naturelles : bien que la part agricole pourrait se réduire légèrement en raison du détournement des échanges lié à la FTAAP, l’important secteur minier devrait augmenter de 62 pourcent.
 

Garantir l’inclusion

Pour garantir le meilleur résultat possible pour les pays africains, les partenaires impliqués dans ces initiatives méga-régionales devraient s’efforcer de mettre en place des accords aussi inclusifs que possible. En ce qui concerne les pays développés impliqués dans le TTIP ou le TPP, une motivation supplémentaire serait également de promouvoir leur compétitivité par rapport à la Chine sur les marchés africains. Il conviendrait d’amortir les effets éventuels de détournement des échanges résultant de ces méga-accords et de maximiser l’impact sur la demande des effets de revenu positifs. Il est aussi important de promouvoir des options pour aider les pays africains à adapter leurs réglementations et leur permettre de bénéficier des retombées potentielles positives.

Les pays engagés dans des initiatives commerciales méga-régionales telles que le TTIP ou le TPP devraient également étendre la reconnaissance mutuelle des normes aux États non-membres. Tant que les normes européennes ou américaines sont respectées, la reconnaissance réglementaire ne devrait pas être influencée par le fait que le fournisseur exporte de France ou d’Afrique du Sud. De manière générale, l’harmonisation réglementaire est indispensable pour envisager un avenir unifié du commerce mondial. Il est donc essentiel que les marchés émergents non-membres du TTIP ou du TPP soient inclus dans la future coopération réglementaire résultant de ces accords. Plus les pays africains seront intégrés à ces organes de coopération réglementaire, plus les effets de détournement des échanges s’avéreront limités. Les effets liés aux retombées indirectes pourraient également être amplifiés.

Enfin, le rôle de l’OMC en tant que forum international et conseiller des négociations actuelles et futures doit une fois de plus être renforcé. Ce n’est qu’avec un médiateur juste et impartial tel que l’OMC que la voix des pays pauvres exclus des accords méga-régionaux, comme les pays africains, pourra se faire suffisamment entendre au niveau international. Avec la bonne approche, des accords tels que le TTIP ou le TPP peuvent constituer une première étape en direction d’une communauté multilatérale de libre-échange unifiée à l’échelon mondial.
 

Conclusion

En conclusion, les simulations récentes montrent que l’impact des accords méga-régionaux sur l’Afrique sera en grande partie positif. Seuls quelques pays devraient observer un impact négatif sur leur situation en conséquence de ces accords. Bien que ces effets négatifs soient généralement faibles, ils risquent de toucher certaines des économies les plus pauvres d’Afrique, sans que l’on sache comment ces effets seront répartis au sein de la population. Il est donc possible que les plus pauvres soient davantage affectés. Du côté positif néanmoins, ces accords méga-régionaux devraient en moyenne avoir un effet globalement favorable pour les pays africains, avec un effet particulièrement marqué pour la FTAAP menée par la Chine. Les pays développés engagés dans ces initiatives commerciales méga-régionales devraient s’efforcer de rendre leurs accords aussi inclusifs que possible, ce qui leur permettrait de garantir le meilleur résultat possible aux pays d’Afrique, tout en s’assurant de ne pas être distancés par la puissance commerciale chinoise en Afrique.


Auteurs : Fritz Putzhammer, Chef de projet à temps partiel pour le projet Global Economic Dynamics (GED) de la Fondation Bertelsmann. Ulrich Schoof, Responsable de l’équipe Global Economic Dynamics (GED) au sein de la Fondation Bertelsmann.


[1] Felbermayr et al. (2015), Impact potentiel du Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) sur les économies en développement et les économies émergentes, Institut Ifo, Munich. http://www.cesifo-group.de/ifoHome/research/Projects/Archive/Projects_AH/2014/proj_AH_ttip-entwicklungslaender.html.

[2] Les résultats sont déjà disponibles sous forme de fiches techniques pouvant être téléchargées à partir du site GED : http://ged-project.de/factsheets/.

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