Assurer le suivi de l’intégration régionale en Afrique

26 Octobre 2016

L’un des obstacles à la mise en œuvre du programme d’intégration régionale de l’Afrique réside dans l’absence d’un mécanisme efficace de surveillance. L’Indice de l’intégration régionale en Afrique peut-il pallier cette lacune ?

 

Le programme d’intégration de l’Afrique, tel que défini dans l’Agenda 2063 et le Programme minimum d’intégration de l’Union africaine (UA), ainsi que dans le Traité instituant la Communauté économique africaine (dit « Traité d’Abuja »), est ambitieux. Ces cadres politiques ont à chaque fois donné l’occasion aux dirigeants africains de réaffirmer leur volonté de créer un espace continental permettant la libre circulation à travers les frontières des personnes, des biens, des services et des capitaux, doté d’infrastructures de classe internationale, de politiques harmonisées (notamment sur le plan macroéconomique) et d’un esprit panafricain alimentant des relations de collaboration entre les États du continent. L’Agenda 2063 appelle par exemple spécifiquement au renforcement de l’intégration du continent en matière d’infrastructures, à la libre circulation des capitaux, des personnes, des biens et des services, à des frontières qui ne soient pas des barrières et à la mise en œuvre de la facilitation des échanges.

Le défi jusqu’à présent a été de faire de cette vision une réalité. Bien que certaines des communautés économiques régionales (CER) du continent aient réalisé des avancées notables en matière d’intégration dans certains domaines, les progrès restent limités à bien des égards. Le coût des échanges entre pays africains reste très élevé, souvent plus élevé qu’avec des pays non africains, et les principales économies du continent commercent encore entre elles sur la base de la clause de la nation la plus favorisée. Les réseaux internationaux d’infrastructures du continent, tels que le réseau autoroutier transafricain, comporte toujours des chainons manquants, tandis que la connectivité aérienne reste concentrée sur un nombre limité de plateformes continentales, rendant les déplacements entre pays africains souvent longs et coûteux. Cette situation se traduit par la faiblesse des échanges intra-africains de marchandises, qui représentent environ 16 pourcent du commerce africain total, une part inférieure à celle du commerce intra-régional en Amérique du Sud et en Amérique centrale (17 pourcent), en Amérique du Nord (42 pourcent), dans  l’Union européenne (62 pourcent) et en Asie (64 pourcent).

Pourquoi donc le rêve africain d’un continent intégré peine-t-il à se matérialiser malgré les cadres audacieux adoptés au niveau panafricain ? La réponse se trouve dans les difficultés de mise en œuvre, et notamment dans l’absence d’un mécanisme de suivi du programme d’intégration régionale de l’Afrique. Pour formuler les choses simplement, il n’existe pas de mécanisme officiel permettant d’identifier, de manière rationnelle et objective, les pays réalisant le plus de progrès en matière d’intégration régionale, les domaines dans lesquels certains pays prennent du retard, et les politiques et institutions qui s’avèrent les plus efficaces dans leurs efforts de promotion de l’intégration régionale en Afrique.

En 2013, la conférence conjointe des ministres de l’UA et de la CEA, la conférence des ministres de l’UA chargés de l’intégration et le conseil d’administration de la Banque africaine de développement (BAD) ont ainsi conjointement décidé que le continent avait besoin d’un tel mécanisme de suivi en matière d’intégration régionale. C’est la raison pour laquelle la Commission de l’UA, la BAD et la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations unies ont développé l’Indice de l’intégration régionale en Afrique. Cet indice se veut un baromètre destiné aux gouvernements et au grand public, afin de leur permettre de contrôler la performance des pays et des CER en termes d’intégration régionale. Il mesure les progrès, identifie les goulets d’étranglement à éliminer et vise à éclairer les décisions politiques au niveau national, régional et continental en vue de bâtir une Afrique plus intégrée.
 

Présentation de l’indice de l’intégration régionale en Afrique

Cet indice a été mis au point sur la base de consultations avec les secrétariats de six des CER reconnues par l’UA, les 33 États membres de l’UA et des spécialistes de l’intégration régionale et de ses indicateurs de mesure au sein du monde universitaire et d’organisations internationales, en Afrique et au-delà, dont notamment AFRISTAT, l’UE, l'Organisation de coopération et de développement économique, la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement, l'Université des Nations unies, la Banque mondiale, le Forum économique mondial et l’OMC. L’indice a également été présenté à la Septième conférence conjointe des ministres de l’UA et de la CAE, à la Septième conférence des ministres de l’Union africaine en charge de l’intégration, à la réunion du conseil d’administration de la BAD d’avril 2013 et à la Première session commune des comités de direction des instituts nationaux de statistique africains et de la Commission statistique pour l’Afrique en décembre 2014. Il reflète par conséquent les commentaires et suggestions de ces différentes institutions.

Sur la base de ces consultations, l’équipe de développement de l’indice au sein de la CUA, de la BAD et de la CEA a défini une méthodologie de calcul de l’indice, qui permet d’évaluer les progrès des pays africains dans la mise en œuvre de leurs engagements au titre des cadres d’intégration convenus au niveau panafricain, comme par exemple le Programme minimum d’intégration. Pour la première édition de l’indice, il a été décidé de se concentrer sur l’examen de l’intégration des États membres au sein de leurs CER respectives plutôt qu’au sein de l’ensemble du continent, et de ne classer les États membres qu’au sein de leurs CER d’appartenance[1].

La méthodologie définie à l’issue de ces consultations comprenait de multiples indicateurs couvrant sept dimensions d’analyse. Toutefois, en raison de l’absence de données pour bon nombre d’indicateurs, ce chiffre a été ramené à 16 indicateurs de base pour lesquels les données existantes couvrent au moins 80 pourcent des pays africains. Par voie de conséquence, deux dimensions (l’intégration sociale et culturelle et l’économie politique) ont été écartées de l’indice, qui couvre donc cinq dimensions : (1) l’intégration commerciale, (2) les infrastructures régionales, (3) l’intégration productive, (4) la libre circulation des personnes et (5) l’intégration financière et la convergence des politiques macroéconomiques. Le schéma ci-dessous (figure 1) présente la structure de l’indice et les indicateurs relevant de chacune de ces dimensions.
 

Figure 1 : Structure de l’Indice de l’intégration régionale en Afrique

Source : BAD, CUA et CAE, 2016.
 

L’équipe de développement de l’indice a ensuite collecté les données auprès des instituts nationaux de statistique, des CER et directement auprès des corridors, après avoir effectué des sessions de formation de leurs représentants en vue de s’assurer que les données collectées soient comparables d’un pays à l’autre. Le projet s’appuie également sur les données issues des publications et sites internet des instituts nationaux de statistique et des CER ainsi que des bases de données publiques internationales, dont notamment celles de l’Association des compagnies aériennes africaines, de la BAD, de la CEA, de l'Association du transport aérien international, du Centre du commerce international, de la CNUCED, de l’Energy Information Administration des États-Unis, COMTRADE (base de données du commerce des produits de base des Nations Unies) et la base de données des Perspectives économiques mondiales du FMI.
 

Principales observations

Les scores d’ensemble des huit CER se situent à moins de la moitié de l’échelle, montrant que des progrès significatifs restent à accomplir en matière d’intégration. L’examen de chaque dimension montre que c’est en matière d’intégration commerciale que l’Afrique semble avoir le plus avancé jusqu’à présent, suivie de la libre circulation des personnes. Les dimensions les moins avancées sont l’intégration productive suivie de l’intégration financière et la convergence des politiques macroéconomiques.

Au niveau des CER, la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) affiche les meilleurs résultats, suivie par la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). La CAE affiche également des scores supérieurs à la moyenne sur toutes les dimensions de l’intégration régionale, à l’exception de l’intégration financière et macroéconomique.

Au niveau des pays, les principales économies africaines ne sont pas toujours les plus performantes en matière d’intégration régionale. Parmi les pays donnant l’exemple au sein de leurs CER respectives figurent le Cameroun, qui affiche la meilleure performance globale au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), la Côte d’Ivoire, meilleure performance au sein de la CEDEAO et de la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), le Kenya, meilleure performance au sein du Marché commun de l'Afrique orientale et australe (COMESA), de la CAE et de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et l’Afrique du Sud, meilleure performance au sein de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC).

Enfin, l’indice permet d’identifier certaines mesures susceptibles d’accélérer l’intégration régionale à un coût limité, en particulier en matière de libre circulation des personnes, pour laquelle la plupart des instruments juridiques conclus au niveau des CER n’ont pas encore été ratifiés par l’ensemble des États membres concernés. De la même manière, le citoyen africain moyen a encore besoin d’un visa pour se rendre dans 55 pourcent des autres pays du continent : les mesures de libéralisation des exigences de visa semblent donc être un moyen simple d’accélérer l’intégration régionale. Le Ghana, le Nigéria, le Rwanda et le Zimbabwe sont autant de pays qui ont récemment lancé des initiatives d’assouplissement de leur politique de visa pour les ressortissants des autres pays d’Afrique.
 

Les étapes suivantes

Les dispositifs de suivi tels que l’Indice de l’intégration régionale en Afrique sont réellement efficaces lorsqu’ils permettent de suivre les progrès dans le temps. C’est la raison pour laquelle cet indice ne sera pas un rapport ponctuel, mais une publication périodique des trois institutions concernées. Il facilitera également des analyses politiques plus poussées sur la base des données collectées pour sa réalisation, qui sont susceptibles de guider la mise en œuvre du programme d’intégration de l’Afrique. Sachant que le continent est en train de négocier la mise en place d’une zone de libre-échange continentale (ZLEC) susceptible de révolutionner l’intégration africaine, un mécanisme crédible de suivi est plus que jamais nécessaire afin de s’assurer que les dispositions convenues dans le cadre de la ZLEC sont effectivement mises en pratique.

Pour la préparation de la seconde édition de l’indice, les trois institutions chargées de son élaboration (la CUA, la BAD et la CEA) procéderont à un examen méthodologique approfondi, intégrant notamment les commentaires et suggestions des États membres et autres parties prenantes sur la première édition et les améliorations possibles de la méthodologie, qu’elles réviseront en conséquence. Les trois institutions ajouteront également un système de mesure de l’intégration des pays au sein du continent dans son ensemble, permettant ainsi une comparaison de la performance de chaque pays par rapport aux autres.

AuteurWilliam Davis, Chargé d’affaires économiques, Centre africain pour les politiques commerciales (CAPC) de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) des Nations unies.


[1] BAD (Banque africaine de développement), CUA (Commission de l’Union africaine) et CEA (Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies), Indice de l’intégration régionale en Afrique : rapport 2016.

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