En finir avec l'insécurité alimentaire en Afrique!

6 Mai 2013

En revenant sur le débat sur la sécurité alimentaire en Afrique, déjà largement et profondément traité, mon souhait n'est pas d'examiner cette notion de façon spécifique. Je vise plus tôt à la relier à quelques-unes des initiatives et processus en cours sur le continent, dont le but est de créer les conditions d'une transformation économique durable des économies africaines. La sécurité alimentaire renvoie à l'accès physique et économique à la nourriture, c'est-à-dire aux notions de disponibilité des denrées alimentaires sur les marchés et au pouvoir d'achat des populations. Elle concerne non seulement les secteurs agricoles et agroalimentaires mais également tous les autres secteurs liés plus ou moins à l'économie et aux domaines productifs. Sous ce regard, on peut donc assurer son effectivité soit par la production intérieure, soit en recourant au marché mondial à travers les importations de produits alimentaires. Mais la bonne démarche n'est pas forcément de privilégier a priori l'une ou l'autre option. C'est de trouver un équilibre entre les deux.

Le problème que l'on rencontre souvent en Afrique, c'est que la dimension de la production intérieure a été marginalisée au profit des importations de produits alimentaires. L'argument qui sous-tend ce choix est que la théorie des avantages comparatifs prédisposerait les pays africains à la production et l'exportation de produits de base pour générer des devises, lesquels serviraient en partie à acheter des aliments à bas prix sur le marché mondial. Cette stratégie ne s'est pas seulement révélée impertinente, elle a été désastreuse pour de nombreux pays car elle a non seulement affaibli les capacités internes, mais accentué aussi leur vulnérabilité face aux chocs sur les marchés extérieurs. En effet, en privilégiant la monoculture d'exportation au détriment de l'agriculture vivrière confinée dans un rôle de secondaire, l'on a aussi provoqué une dépendance accrue des populations africaines aux marchés mondiaux. Des marchés dont les pays africains ne contrôlent ni les prix, ni les circuits et les mécanismes.

Les crises alimentaires récentes ont révélé l'urgente nécessité de changer de paradigme. Ce que j'entends ici par changer de paradigme, c'est de remettre à « l'endroit » les choix, stratégies et programmes de développement conduits jusqu'ici à « l'envers ». Il s'agit de revenir à l'orthodoxie du développement ; c'est-à-dire le chemin par lequel presque tous les pays développés ou émergents sont passés : le développement des capacités productives internes ; la transformation, plutôt que l'ajustement, des structures économiques ; l'organisation et la régulation des marchés intérieurs, en particulier les marchés des produits agricoles régionaux, entre autres.

Toute analyse qui vise à permettre à l'Afrique de faire face aux crises actuelles ou à venir doit tenir compte du fait que les causes de ces crises relèvent aussi de facteurs structurels en plus des facteurs conjoncturels. Ces facteurs obéissent à des données tendancielles qui devraient se poursuivre si les mesures appropriées ne sont pas prises.

Retenons trois de ces facteurs. Il  y a en premier lieu l'augmentation de la population et ses effets sur l'offre de produits alimentaires. Selon la célèbre formule des économistes, lorsque la demande est supérieure à l'offre, les prix augmentent, et inversement. Or la population mondiale augmente et tire avec elle la demande de produits alimentaires. De 7 milliards en 2008, la population mondiale passera à près de 8 milliards en 2025 et près de 9 milliards en 2050. La CEDEAO estime que compte tenu de la croissance actuelle de la population, il faudra augmenter en moyenne les productions alimentaires de 10% en Afrique de l'Ouest tous les trois ans pour que l'offre réponde à la croissance de la demande inhérente à l'accroissement de la population; cela sans tenir compte de l'amélioration de la qualité de vie de la population (1). Il y a ensuite les effets des changements climatiques sur les productions, les récoltes et stocks de produits alimentaires. Le réchauffement de la planète a eu un impact significatif aussi bien sur la disponibilité et que les prix des produits agricoles.  Il y a enfin la concurrence des biocarburants et des agrocarburants, ainsi que son corollaire l'accaparement des terres, en particulier agricoles.

J'aurai certainement pu poursuivre cette énumération mais tel n'est pas le but de ce texte. Ainsi, même s'il est difficile pour les pays africains d'agir sur les éléments qui relèvent des choix des autres, ils peuvent par leurs propres décisions atténuer ou éviter les futures crises. Je ne reviens pas sur les énormes potentialités dont dispose le continent africain aussi bien en matière de productions agro-alimentaires qu'agro-industrielles, et qui sont jusqu'ici très mal exploitées. En adoptant les bonnes politiques, à l'image de ce que les pays émergents d'Asie ont réussi à faire ces dernières années, les pays africains pourront non seulement subvenir à leurs besoins alimentaires, assurant à la fois sécurité et souveraineté alimentaire, mais ils pourront aussi s'insérer dans les chaines de valeurs globales à partir de la transformation des produits de base agricoles.

Une région comme l'Afrique de l'Ouest a entrepris la mise en œuvre de sa politique agricole commune dont l'une des composantes est la promotion de la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations vulnérables. Ce programme est mis en œuvre au niveau des Etats à travers les programmes nationaux d'investissement agricoles (2) (PNIA). Les instruments semblent donc exister et il ne reste plus qu'une vision politique forte et une volonté des Etats de mettre en synergie les différents outils dont ils se sont dotés pour assurer leur mission d'assurer la sécurité alimentaire. L'importance du commerce intra-régional pour répondre à l'augmentation des besoins alimentaires des populations et pour développer la résilience des systèmes alimentaires est largement reconnue. Le protocole sur la libre circulation des biens et des personnes et le schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO sont cependant faiblement appliqués et ne permettent pas de créer un marché régional ouvert et intégré des produits alimentaires.

Au niveau continental, les réflexions menées ces dernières années ont montré que les Etats n'ont pas jusqu'ici valorisé tout leur potentiel de croissance et de développement à partir de la transformation des produits agricoles. Un rapport publié en mars 2013 par la Banque mondiale a montré que les Etats africains pourraient générer jusqu'à 1000 milliards de dollars d'ici 2030 dans le domaine de la transformation des produits agro-alimentaires.

Plus récemment, la Commission économique pour l'Afrique (CEA) et l'Union africaine (UA) ont montré, dans le rapport économique sur l'Afrique 2013, que c'est par la transformation structurelle et la création de valeurs que les pays africains pourront opérer les ruptures nécessaires pour non seulement résoudre leurs problèmes alimentaires intérieurs, mais aussi pour s'assurer des parts significatives dans les chaines de valeurs mondiales. La CEA a montré en particulier que la transformation des produits de base agricoles offre de grandes possibilités en termes de valeur ajoutée et d'industrialisation. Deux orientations sont préconisées pour atteindre cet objectif : investir massivement dans la production agricole et la modernisation des infrastructures, notamment rurales, et élargir les marchés nationaux et régionaux des intrants. Cette option pourrait permettre de faire des économies d'échelle en établissant des liens en amont, portant sur la production locale d'intrants tels que les engrais, les petits équipements et les pièces détachées, la maintenance et la réparation, etc., ainsi que sur les prestataires de services spécialisés, tels que les organismes de certification, les laboratoires et l'appui aux entreprises, entre autres.

Auteur: Cheikh Tidiane Dieye est Directeur exécutif du Centre Africain pour le Commerce, l'Intégration et le Développent / réseau ENDA Tiers Monde, Dakar, Sénégal. Il est rédacteur en chef de Passerelles.

Références:

1 CEDEAO/CILSS, 2008

2 Oxfam, op.cit, 2010

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