L’Afrique de l’Ouest peut-elle relever le défi de l’insécurité alimentaire ?

18 Juillet 2014

En dépit d’énormes potentialités agricoles largement suffisantes pour nourrir leurs  populations, de nombreux pays africains sont encore profondément touchés par la faim et la malnutrition. Si de nombreuses initiatives ont été lancées ces dernières en Afrique pour trouver une solution efficace et durable au problème de la sécurité alimentaire en Afrique, les défis restent cependant nombreux. 

La volonté des autorités politiques nationales et des institutions régionales de trouver une solution efficace et durable au problème de la sécurité alimentaire est constamment affirmée. De nombreuses initiatives ont été lancées ces dernières années dans le domaine de l’agriculture mettant en exergue les atouts de l’Afrique de l’Ouest pour relever les défis alimentaires et nutritionnels chroniques auxquels les populations font face. Si d’importants progrès ont été accomplis, les défis restent cependant nombreux. Ils peuvent être cernés à travers trois domaines : le rôle des exploitations agricoles familiales, l’investissement souverain dans la sécurité alimentaire et nutritionnel (SAN) et les mécanismes de la régulation internationale.

 

Reconnaitre la spécificité d’une agriculture portée par les exploitations familiales

 

L’agriculture ouest africaine repose pour l’essentiel sur les exploitations agricoles familiales. L’importance de ces types d’exploitations dans le système de production agro-alimentaire est déjà largement documentée.

 

Plusieurs analyses confirment que les exploitations agricoles familiales  assurent l’essentiel de l’alimentation dans la région et sont à l’origine de la croissance agricole vivrière exceptionnelle de certains pays comme le Burkina Faso, le Mali ou le Niger. Plus généralement, ces types d’exploitation montrent quotidiennement leur capacité à accroître significativement la productivité, y compris sur des superficies réduites, partout où les conditions sont réunies.  En 2003 déjà, l’Institut International de Recherche sur les Politiques Alimentaires (IFPRI) annonçait que « Seuls les petits agriculteurs peuvent permettre de mettre fin à la famine en Afrique ». D’après l’IFPRI[1], un accroissement de la production des petites exploitations permettrait non seulement d’augmenter leurs revenus et de pérenniser la sécurité alimentaire, mais également d’abaisser le prix des denrées alimentaires, au niveau national, ce qui stimulerait le reste de l’économie et réduirait la pauvreté. L’accroissement des rendements de 1 pourcent peut permettre à 6 millions de personnes de plus d’obtenir un revenu supérieur à 1 $ US par jour.

 

Cependant, en dépit de leur potentiel reconnu pour assurer la sécurité alimentaire en Afrique, les exploitations familiales font face à d’importants défis. Dans les années à venir, l’Afrique de l’Ouest, à l’instar de nombreuses régions du monde, fera face aux changements qui s’opèrent dans les modes de consommation, avec notamment la généralisation des supermarchés et les exigences des consommateurs pour des produits de qualité répondant aux normes les plus sophistiquées. Les exploitations familiales agricoles devront donc être modernisées pour continuer à jouer leur rôle  de charpente du système alimentaire et nutritionnel en Afrique de l’Ouest. Pour ce faire, les politiques nationales et régionales doivent créer l’environnement et les incitations nécessaires à la transformation des exploitations familiales et faciliter leur insertion dans cette nouvelle économie alimentaire. La création d’un environnement économico-politique favorable à la transformation et à la modernisation des exploitations familiales passe par une série de mesures dont les plus importantes sont la reconnaissance  du métier d’exploitant agricole et la juste rémunération du travail des exploitants, la mise en place d’un système de financement adapté aux conditions particulières des exploitations familiales, l’appui technique et l’encadrement pour accroitre le niveau de professionnalisation, encourager l’innovation et faciliter la création de chaines de valeurs ou l’insertion dans des chaines de valeurs existantes. Cette incitation attendue des politiques semble cependant minée par l’inexistence d’une vision claire du développement agricole qui donnerait toute sa place aux exploitations familiales sans les mettre forcément en opposition avec d’autres modèles agricoles.  A cela s’ajoute aussi la faiblesse des financements destinés à l’agriculture.  

 

Changer les approches d’intervention et garantir un financement plus souverain de la sécurité alimentaire et nutritionnelle

 

L’une des difficultés et des contradictions majeures que doivent affronter les politiques agricoles et alimentaires réside précisément dans la question de l’accès à l’alimentation et plus globalement du renforcement de la résilience des ménages les plus vulnérables. Cela soulève le débat sur la persistance des stratégies d’investissement centrées sur l’assistance alimentaire. Cette démarche bien qu’elle paraisse inévitable eu égard à la forte exposition des pays à divers risques et chocs (climatiques, économiques, socio-politiques, etc.), ne devrait en aucun cas s’installer comme une logique dominante de l’investissement dans la sécurité alimentaire et nutritionnelle (SAN). Les gouvernements doivent donc dépasser cette vision restrictive de la SAN centrée autour du « seul devoir de sauver des vies », en œuvrant dans la recherche de solutions durables aux causes structurelles de la chronicité alimentaire et nutritionnelle. Cela implique également l’acception que la SAN est avant tout un problème de développement pour lequel interagit une multitude de facteurs dont ceux liés aux conditions de vie des ménages vulnérables (pauvreté-pouvoir d’achat, accessibilité aux services sociaux de base, capacité de résilience, etc.). Cette approche coordonnée, inclusive et intersectorielle reste malheureusement à promouvoir dans plusieurs pays.

 

L’autre élément récurrent dans le débat sur la sécurité alimentaire en Afrique est l’augmentation des investissements dans l’agriculture. L’engagement pris par les Chefs d’Etat africains à Maputo d’allouer au moins 10 pourcents des budgets nationaux à l’agriculture apparait aujourd’hui comme un vœu pieux pour de nombreux pays. Moins d’une dizaine de pays, dont cinq pays de l’Afrique de l’Ouest, ont dépassé ce seuil (Burkina Faso, Guinée, Mali, Niger et Sénégal)[2]. Cette situation témoigne du manque de volonté politique de certains dirigeants de mettre en place les mesures idoines pour renforcer la productivité agricole et de mobiliser les ressources domestiques nécessaires à leur mise en œuvre. De nombreux Etats comptent encore sur l’aide internationale et l’appui technique et financier de leurs partenaires extérieurs pour réaliser leurs projets en matière de sécurité alimentaire.

 

Pourtant, de nombreux Etats africains ont mis en avant la notion de souveraineté alimentaire, revendiquant ainsi le droit le produire la nourriture de leur choix, selon les procédés qu’ils jugent les plus appropriés. L’effectivité d’un tel droit passe par la prise de conscience du rôle de chaque Etat ou Union d’Etats dans l’élaboration de ses politiques et la mobilisation des ressources destinées à leur financement. La dépendance quasi exclusive aux financements extérieurs accroit en effet la vulnérabilité économique et vide de sa substance tout effort pour la souveraineté alimentaire. Par conséquent, l’interpellation majeure en direction des gouvernements africains est de les rendre sensibles au fait que les apports financiers extérieurs ne peuvent être qu’un appoint à leurs efforts souverains.

 

Concrétiser le rêve d’un marché régional dynamique

 

La région est-elle en mesure d’offrir un marché dynamique, à la fois stimulateur de la production vivrière locale et fournisseur de denrées alimentaires à des prix abordables aux ménages vulnérables les plus démunies ? Tels sont les questionnements en lien avec la réalisation de la SAN dans un contexte où les marchés contribuent pour au moins 60 pour cent  de l’accès des ménages aux denrées alimentaires.

 

Au-delà de l’adoption de mesures par la CEDEAO et l’UEMOA pour rendre le marché régional fluide, le vécu quotidien montre l’existence d’un fossé entre l’ambition politique d’intégration économique régionale et les réalités du terrain.

 

Les entraves à la libre circulation des produits vivriers demeurent prégnantes dans la région.  A ces entraves s’ajoute le protectionnisme récurrent des États, notamment la capacité des dirigeants de certains pays à outrepasser les règles communautaires pour imposer des interdictions d’exportation de produits vivriers en cas de crise alimentaire. Ces pratiques affectent non seulement négativement les revenus des producteurs, mais surtout compromettent la solidarité régionale et la valorisation des complémentarités entre zones géographiques.

 

Agir sur les règles de la gouvernance mondiale

 

L’Afrique de l’Ouest vit de nos jours dans un monde d’interdépendances agricoles et alimentaires. La crise alimentaire de 2007-2008 en a encore rappelé que l’accès des populations de la région à certaines denrées alimentaires demeure sous l’influence du marché international. Ces interdépendances impliquent que certaines questions jugées «tabous»- et qui constituent quelques-unes des bases philosophiques de la souveraineté alimentaire - soient remises sur la table de discussion, à savoir les soutiens à la production alimentaire locale et sa protection.

 

L’accord de Bali en décembre 2013, au titre duquel les Membres de l’OMC ont convenu du maintien de ses subventions agricoles destinées à fournir une aide aux petits agriculteurs et aux populations rurales vulnérables, tout en constituant des réserves alimentaires garantissant la sécurité alimentaire, constitue une avancée significative dans la concrétisation de la souveraineté alimentaire dans les pays en développement.

 

L’accord de Bali pourrait être d’une contribution politique à la réserve régionale de sécurité alimentaire lancée en 2012 en Afrique de l’Ouest, qui à travers les achats directs aux producteurs, devrait servir de levier pour booster la production alimentaire régionale. Les fruits de cet accord ne seront malheureusement pas tous bénéfiques pour les autres pays au regard de la disposition contenue dans l’accord qui stipule que seuls les programmes de stocks existants à la date de décision seront couverts par le nouvel arrangement.

 

En Afrique de l’Ouest, l’adoption de mesures de sauvegardes efficaces destinées à protéger les productions vivrières locales apparait aussi comme un enjeu majeur. Après plusieurs années de négociations régionales, la CEDEAO a réussi à trouver un consensus sur le Tarif extérieur commun régional (TEC). Celui-ci est doté d’une 5e bande à 35 pour cent censée protéger quelques produits stratégiques pour le développement économique de la région. Le TEC sera complété par un dispositif de défense commerciale s’inspirant des sauvegardes multilatérales adoptées à l’OMC.

 

Au total, l’Afrique de l’Ouest doit s’efforcer d’articuler deux impératifs dont la mise en cohérence permet de lever, au moins partiellement, le défi de l’insécurité alimentaire :

 

®    Fournir des soutiens appropriés dans la durée à la production agricole vivrière locale et aux marchés à travers des investissements massifs des États et leurs Unions dans la recherche de solutions aux causes structurelles aux crises alimentaires et nutritionnelles chroniques.   

®    Gérer le difficile compromis entre les intérêts des consommateurs et ceux des producteurs agricoles, à travers la mise en œuvre d’instruments de régulation de l’offre et de la demande permettant une rémunération incitative des producteurs, tout en garantissant des prix abordables aux consommateurs démunis. Bali laisse croire que tout est possible même si le combat s’annonce long.

 

L’expression théorique d’une volonté politique seule ne suffit pas pour la lutte contre l’insécurité alimentaire et la concrétisation de la souveraineté alimentaire. Au regard de  la diversité des défis nationaux, régionaux et internationaux, l’engagement urgent des dirigeants ouest-africains est requis. En effet, il ne peut y avoir une réelle souveraineté alimentaire si les États et les institutions régionales ne peuvent pas garantir le minimum de financement nécessaire pour la mise en œuvre de leurs priorités.

 

 

Auteur: Sibiri Jean Zoundi Administrateur Principal, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE) 

 


 

 

This article is published under
18 Juillet 2014
Alors que les chefs d'État africains avaient en 2003 pris l’engagement de consacrer 10 pourcent de leur budget national à l’agriculture conscients de son l’importance dans le développement économique...
Share: 
18 Juillet 2014
En dépit d’énormes potentialités agricoles largement suffisantes pour nourrir leurs populations, de nombreux pays africains sont encore profondément touchés par la faim et la malnutrition. Si de...
Share: