L’Afrique de l'Ouest, une région face au défi de la maladie à virus Ebola

29 Mai 2015

L'épidémie d’Ebola qui a touché plusieurs pays de l'Afrique de l'Ouest compte parmi les défis les plus importants auxquels cette région a fait face ces dernières années. Même si la maladie a désormais baissé d'intensité – le Libéra étant déclaré comme débarrassé du virus, alors que le nombre hebdomadaire d’infections en Guinée et en Sierra Leone est tombé sous la barre des deux chiffres –, les épreuves considérables traversées par ces pays dureront bien plus longtemps que la crise sanitaire elle-même. Les effets d’Ebola sur l'économie des trois pays les plus durement touchés, comme sur le processus d'intégration régionale, et en particulier sur la libre circulation des marchandises et des personnes, se feront sentir longtemps encore. En d’autres termes, on s’attend à ce que le redressement socio-économique soit un processus long et difficile.

Ce numéro de Passerelles m'offre l'occasion de m'arrêter sur ce sujet, qui a été traité par la presse dans ses aspects les plus dramatiques et macabres, mais moins sous l'angle de ses effets ravageurs sur l'économie des pays touchés, et par voie de conséquence sur celle de toute la région. Au-delà des coûts humains terribles de la maladie, il y a également ses conséquences en termes économiques, et elles s’avèrent d’ores et déjà redoutables. Dès lors, elles nécessitent également toute notre attention.

Les trois pays les plus touchés (la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone) ont connu une contraction significative de leur économie. Même si certains secteurs de production ont été frappés avec plus de vigueur que qu’autres, aucun n'a véritablement été épargné, et les acquis obtenus ces dernières années ont été profondément ébranlés. Comme si cela ne suffisait pas, de nombreux pays ont pris des mesures restrictives sur la libre circulation des marchandises et des personnes, accentuant le confinement de ces pays, la perte de dynamisme de leurs économies, et donc la pauvreté de leurs populations.

Les pays affectés mettront longtemps avant de se relever des chocs économiques que l'épidémie d’Ebola leur a fait subir. La Guinée, la Sierra Leone et le Liberia ont tous les trois enregistré un effet substantiel sur leur produit intérieur brut (PIB) en 2014. Selon les données fournies par la Banque mondiale[1], ces pays ont vu leur croissance pour l’année 2014 baisser de 4.5 pourcent à 0.3 pourcent pour la Guinée, 5.9 à 1,0 pourcent pour le Liberia et de 11.3 pourcent  à 7.0 pourcent pour la Sierra Leone. Les projections de la croissance pour l’année 2015 font également état d’une contraction significative, si on les compare avec les niveaux qui étaient prévus avant l’épidémie. En particulier, si la production de fer ne reprend pas en Sierra Leone pendant l’année 2015, le pays pourrait connaître une diminution de 23.5 pourcent de son PIB, contre une croissance de 8.9 pourcent prévue pour la même année avant la crise sanitaire. Le Nigeria et le Sénégal ont aussi été touchés, mais leur réaction rapide pour contenir la maladie a permis de minimiser les effets de cette dernière, sauf dans le secteur du tourisme où le Sénégal a connu en 2014 sa pire saison touristique depuis de nombreuses années.

Pour des pays comme la Sierra Leone, le Liberia et la Guinée, qui comptent parmi les plus pauvres et les plus vulnérables au monde, on peut facilement imaginer les conséquences sur les secteurs sociaux, l'agriculture et la sécurité alimentaire, l'emploi et l'éducation, entre autres.

Un autre effet de l’épidémie de maladie à virus Ebola concerne la restriction de la liberté de circulation des citoyens de la CEDEAO au sein de l'espace régional, conformément au protocole sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement de la CEDEAO. Ce protocole adopté en 1979 dispose en effet, en son article 2 que « les citoyens de la Communauté ont le droit d’entrer, de réaliser et de s’établir sur le territoire des Etats membres".

De nombreux partisans et défenseurs de l'intégration et de la libre circulation des marchandises et des personnes en Afrique de l'Ouest ont d'ailleurs invoqué les dispositions de ce protocole pour dénoncer les mesures d'interdiction de circuler imposées aux populations de ces trois pays et les fermetures de frontières. La commission de la CEDEAO s'est aussi appuyée sur ces dispositions pour demander aux pays ayant fermé leurs frontières de les rouvrir.

Le débat qui s'en est suivi a révélé la complexité et l'imprécision de certaines dispositions de la CEDEAO relatives à la circulation des marchandises et des personnes. En effet, si le principe qui sous-tend le protocole de 1979 est la libre circulation, il semble aussi que les États de la CEDEAO aient le pouvoir discrétionnaire de refuser l’entrée, la résidence et l’établissement d’un ressortissant d’un autre État membre lorsque celui-ci est assimilé à un immigré inadmissible, y compris pour des raisons de santé publique.

Là où le bât blesse, c’est que dans une situation où ce refus d’entrée s’applique de manière généralisée à une population entière – comme ce fût le cas au plus fort de la crise Ebola, alors les conséquences économiques et commerciales peuvent être sévères. Pour cause, de telles restrictions aux frontières n’entravent pas que le mouvement de personnes physiques, mais elles paralysent en réalité toute une palette d’activités économiques et commerciales. Ce faisant, elles aggravent encore davantage le sort de pays déjà très durement touchés.

La maladie Ébola fournit un exemple poignant de la manière dont une crise inattendue, affectant des pays faibles et vulnérable, peut remettre en cause non seulement leurs progrès économiques, mais également l'équilibre de toute une région. À quelques exceptions près, les pays de la CEDEAO ne sont pas préparés à faire face à une crise d'une telle ampleur. La commission de la CEDEAO l'était encore moins. C'est pourquoi, elle devrait tirer des leçons de cette épidémie, et mettre en place un dispositif d'intervention efficace au niveau régional, plutôt que de s’en remettre quasi intégralement à l'aide internationale.


[1] Groupe de la Banque mondiale, « Update on the Economic Impact of the 2014-2015 Ebola Epidemic on Liberia, Sierra Leone, and Guinea », 15 avril 2015, Washington. Disponible sur : http://bit.ly/1QcTSf5

 

Crédit photo : European Commission DG ECHO, "The fight against Ebola in Guinea".
Licence: Attribution-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-ND 2.0)

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