L’Afrique et le financement du développement : saisir ces possibilités inexploitées

23 Février 2017

Les pays d’Afrique sub-saharienne enregistrent depuis bientôt deux décennies une amélioration nette et constante de leur performance économique. Dans ce contexte, comment l'Afrique peut-elle accroître la mobilisation des ressources intérieures pour financer son développement ?


Le message est presque devenu une ritournelle. Lorsqu'on abord la problématique du financement du développement en Afrique, loin des salons feutrés des institutions financières et des débats entre experts, les populations africaines se sont faites une religion : l'Afrique n'est pas pauvre et elle a les moyens de financer son propre développement. Mais elle ne le sait pas. Elle est comme ce mendiant assis sur une mine d'or.

À quelques exceptions près, les pays d’Afrique sub-saharienne enregistrent depuis bientôt deux décennies une amélioration nette et constante de leur performance économique. Au cours des années 80, période nommée à juste titre la « décennie perdue », la croissance du produit intérieur brut (PIB) sur le continent à été très faible voire nulle. Une véritable « tragédie de la croissance » pour reprendre les termes de certains économistes. En 2000, le journal The Economist avait sorti un numéro au titre fort évocateur : « The hopeless continent ». Le journal y décrivait une Afrique sombre, en proie aux affres de la guerre, de la pauvreté, de la corruption et du désordre généralisé, en donnant l'exemple de pays comme la Sierra Leone, le Mozambique, le Zimbabwe, l'Éthiopie ou le Congo, entre autres. La généralisation des pratiques observées à l'ensemble des pays du continent a été cependant jugée abusive et scientifiquement infondée.

Depuis le tournant du siècle, la performance macroéconomique globale s’est sensiblement améliorée sur le continent, caractérisée par des taux de croissance plus élevés du PIB. Au cours de cette période, plus de la moitié des économies les plus dynamiques au monde étaient africaines, avec des perspectives plus ou moins heureuses sur le moyen et long terme. En 2013, sur les 22 pays ayant enregistré les meilleurs taux de croissance dans le monde, 15 étaient des pays africains.  Le continent a connu une croissance économique moyenne de plus de 4.5 pourcent entre 1995 et 2013, ce qui en fait l'une des régions les plus dynamiques du monde. Dans la même période, selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, le PIB du continent a doublé en termes réels, passant de 656 à 1’369 milliards US$, tandis que de son côté, le PIB par tête a cru de 40 pourcent, de 917 dollars à 1’265 US$. Anecdotique mais révélateur, le même journal, The Economist, qui dix ans auparavant avait dépeint une image peu reluisante de l'Afrique, est revenu à la charge avec l'exact contraire de ce qu'il avait alors publié. En 2013, le journal sortait un numéro au titre plein d’espoir : « Africa rising: a hopeful continent ». Cela se passe de commentaire.

L’un des problèmes auxquels la plupart des pays ayant atteint des taux de croissance élevés se sont heurtés est qu'ils n'ont généralement pas été en mesure des maintenir ces taux, dont certains étaient à deux chiffres, suffisamment longtemps pour infléchir la courbe de la pauvreté et déclencher une spirale vers la création de la richesse, l'emploi et l'industrialisation. Dans les cas où la croissance a été soutenue, celle-ci est venue principalement non pas de la transformation industrielle, mais plutôt de la vente des matières premières et autres ressources, ou encore des secteurs des services financiers ou des télécommunications, qui sont souvent cloisonnés et détenus par des capitaux étrangers. C’est pourquoi l’impact sur la vie des populations est jusqu’ici resté très limité.
 

Contraintes à la mobilisation des ressources domestiques

Il est communément admis que l’un des obstacles structurels à la croissance dans la plupart des pays africains est le faible niveau de l’investissement endogène. Alors que la doctrine libérale actuelle met principalement l'accent sur ​​l’investissement privé, notamment étranger, les expériences sur le terrain font remonter la réalité selon laquelle la baisse des investissements publics, d'une part, et la faible mobilisation des ressources domestiques, y compris celles des privés nationaux, d'autre part, peuvent constituer une vraie contrainte pour le financement des économies  africaines.

Jusqu'ici, les stratégies de financement du développement dans les pays africains ont mis l'accent sur les aides publiques, la dette multilatérale ou bilatérale, ou l'investissement direct étranger. Ces stratégies laissent peu de place à la mobilisation des ressources domestiques publiques et privées pour en faire les leviers de la transformation structurelle.

Certes, de nombreux facteurs contraignent encore l'accroissement des ressources intérieures et leur utilisation pour financer le développement. Ils ont pour principale origine des faibles taux d’épargne publique et privée, une mauvaise gestion des taux d’intérêt, l’étroitesse de l’assiette fiscale et la complexité des structures et procédures administratives. La faiblesse des administrations est l'un des principaux facteurs explicatifs de la faible mobilisation des ressources endogènes. La plupart des administrations n'exploitent pas pleinement la base d’imposition nationale et accordent souvent des avantages fiscaux et toutes sortes d'exonérations à des industries à haute valeur, logées dans des niches, telles que les secteurs extractifs. À cela s’ajoutent des systèmes inefficaces de recouvrement des recettes et des flux massifs de capitaux illicites qui, d’après les estimations de la Commission économique pour l'Afrique pourraient atteindre 50 milliards US$ par an.

Il est évident, sous ce rapport, que retenir et mobiliser les ressources domestiques multisectorielles et multiformes du continent peut générer plus d'avantages économiques et politiques que le recours à l'aide publique au développement. Ces ressources domestiques, si elles sont utilisées de manière adéquates, ont même plus d'intérêt à long terme que les flux financiers extérieurs, souvent spéculatifs, qui fuient les pays dès la première crise ou instabilité d’ordre politique ou social.


Mobiliser toutes les sources de financement additionnelles

Le continent africain a besoin de près de 200 milliards US$ de financement par an selon la Commission économique pour l'Afrique. Son potentiel fiscal non encore recouvré s'élève pourtant à plus de 520 milliards US$ par année[1]. Avec une population qui dépasse le milliard d'habitants, une classe moyenne en forte croissance et un tissu de petites et moyennes entreprises qui se densifie, la plupart des pays africains peuvent augmenter significativement les ressources issues de la fiscalité intérieure. L'une des caractéristiques communes à la plupart des pays est le fait que le poids fiscal est supporté par une minorité, du fait d'une assiette fiscale restreinte et de l'existence d'un secteur informel massif. Corriger cette distorsion et mobiliser tout le potentiel fiscal africain serait un premier levier pour la mobilisation des ressources intérieures.

La seconde source de mobilisation de ressources financières concerne les transferts de fonds de la diaspora africaine. La Banque mondiale estime que les envois de fonds de la diaspora africaine se sont élevés à environ 40 milliards US$ en 2012 et pourraient atteindre 200 milliards US$ au cours de la prochaine décennie.  Dans un pays comme le Sénégal, ces transferts dépassent de loin l'aide publique au développement venue des partenaires extérieurs, tout comme les ressources fiscales prélevées par les administrations douanières sur les importations.

La troisième source concerne les montants issus des flux financiers illicites. Les spécialistes estiment que ces flux illicites dépassent les 50 milliards US$ par an, soit plus du double de l'aide publique au développement que l'Afrique reçoit. Ceci représente une véritable saignée de ressources drainées durablement vers l'extérieur grâce à la corruption, aux trafics illicites et à toutes sortes de détournements de deniers publics. Ces sorties compromettent la primauté du droit et l'équité sociale, aggravent les conditions de vie des populations et étouffent les possibilités de commerce et d'investissement. Elles sont facilitées par environ 60 paradis fiscaux et juridictions secrètes dans le monde qui permettent l'exploitation de millions de sociétés off-shore, de sociétés écrans, de comptes en fiducie anonymes et de fondations caritatives fictives[2].

En mobilisant ces trois leviers, l'Afrique pourrait constituer un socle sur lequel les investissements étrangers, l'aide et l'endettement pourrait s'arrimer pour créer ensemble un système cohérent et intégré de financement du développement. L'Afrique a largement de quoi financer son propre développement et amorcer la trajectoire d'une véritable transformation économique et sociale. L'expérience a montré que le développement ne vient pas de l'extérieur, mais qu’il est plutôt le produit de dynamiques structurelles internes qui touchent les domaines économique, social, politique, culturel et environnemental, portées par les peuples eux-mêmes et sont alimentées par les ressources et la créativité endogènes. Réussir un tel pari suppose cependant une forte amélioration de la gouvernance économique et la démocratisation des sociétés africaines.


Auteur : Cheikh Tidiane Dieye, Directeur exécutif du Centre africain pour le commerce, l’intégration et le développement (Enda Cacid). 


[1] John Mbu, « Mobilisation innovante des ressources domestiques en Afrique », Making Finance Work for Africa, 26 janvier 2016.

[2] African Capacity Building Foundation, « L'ACBF prête a aider les pays africains à endiguer les flux financiers illicites », 15 septembre 2015.

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