L’industrie en Afrique : quels enseignements tirer de l’expérience asiatique ?

23 Février 2017

Malgré l'ambition de l'Afrique de diversifier son économie, le secteur manufacturier africain reste sous-développé. Quels enseignements les décideurs africains peuvent-ils tirer du succès de nombreuses économies asiatiques dans ce domaine ?


Au moment de l’adoption des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) en 2000, la valeur ajoutée manufacturière de l’Asie représentait 11 pourcent des 5 000 milliards US$ de valeur ajoutée totale au niveau planétaire, soit 11 fois la part de l’Afrique, qui ne représentait qu’un pourcent du total mondial. Alors que la valeur ajoutée mondiale a augmenté de façon significative pour atteindre 12 000 milliards US$ en 2014, la part de l’Asie est passée à 39 pourcent. Bien qu’il existe d’autres facteurs expliquant la montée en puissance de l’Asie dans le commerce international de produits manufacturés, la contribution de cet aspect fondamental à la performance des économies asiatiques ne doit pas être ignorée. En parallèle, l’Afrique a traversé une période difficile, sa part n’atteignant que 2 pourcent en 2014, une augmentation de 1 pourcent seulement depuis 2000 (tableau 1). Cette faible valeur ajoutée manufacturière, qui s’élève à 225 milliards US$ en valeur absolue, est probablement l’une des raisons fondamentales de la marginalisation du continent dans le commerce international des produits manufacturés et du manque de vigueur du secteur manufacturier africain pour contribuer de façon efficace à la réduction de la pauvreté, à la création d’emplois et à un développement inclusif.

Tableau 1: Valeur ajoutée manufacturière en pourcentage du total mondial

 

Source : statistiques de la CNUCED    


Les exportations de produits manufacturés parlent en faveur de l’Asie, et non de l’Afrique

Cette importante valeur ajoutée manufacturière a certainement contribué dans une large mesure à l’influence croissante de l’Asie dans le commerce international de biens manufacturés, et par voie de conséquence, au développement économique de la région et à ses efforts pour réaliser les OMD. Bien que cet article ne fournisse pas de données empiriques, il est très probable que le commerce de produits manufacturés de l’Asie, dont la part dans les exportations mondiales est passée de 24 pourcent en 2000 à presque 40 pourcent en 2014, ait joué un rôle majeur dans la réussite de certains OMD dans la région, notamment en termes de réduction de la pauvreté. À ce rythme, il ne serait pas surprenant que la part de l’Asie dans les exportations mondiales de produits manufacturés atteigne 50 pourcent dans les dix ou vingt années à venir.

En revanche, la performance de l’Afrique est restée plus que modeste. Par rapport à l’Asie, très peu de pays africains exportent des volumes significatifs de biens manufacturés à l’étranger. En 2015, quinze pays seulement représentaient presque 91 pourcent des 90 milliards US$ d’exportations africaines de produits manufacturés, ce qui signifie que près de 40 pays représentaient les 9 pourcent restants. Le fait que six pays seulement (l’Afrique du Sud, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, le Kenya et la Côte d’Ivoire) représentent 80 pourcent du total de ces exportations est encore plus frappant (tableau 2). Il est clair que la plupart des pays africains ne participent quasiment pas aux exportations de produits manufacturés. En 2015, le montant de ces exportations s’élèvaient à seulement 68 millions US$ pour le Rwanda, 35 millions US$ pour Djibouti, 45 millions US$ pour les Seychelles et 20 millions US$ pour le Burundi. En Asie, les exportations de produits manufacturés du Cambodge, qui fait partie des pays les moins avancés (PMA), ont atteint 10 milliards US$ en 2015.
 

Tableau 2 : Principaux exportateurs africains de produits manufacturés en 2015 (en milliers US$)

 

Source : statistiques de la CNUCED   


L’ambition africaine de diversification vers les activités manufacturières est restée lettre morte

Au cours des vingt dernières années, de nombreux pays africains ont annoncé des stratégies économiques axées en grande partie sur la diversification des exportations au-delà des matières premières, vers les produits manufacturés. Malheureusement, la plupart d’entre-elles sont restées lettre morte. La part des exportations de produits manufacturés dans le total des exportations africaines est passée de 26 pourcent en 1995 à 23 percent en 2015, alors que sur la même période, cette même part passait de 74 à 77 pourcent en Asie (figure 1).

Les problèmes liés à une dépendance excessive vis-à-vis des exportations de matières premières sont bien connus. En raison de la baisse globale des prix des matières premières, les exportateurs africains de minerais et combustibles ont tous subi une baisse de leurs recettes d’exportation en 2015 : de 60 milliards US$ en 2014 à 34 milliards US$ en 2015 pour l’Angola, de 12 à 6 milliards US$ pour la Guinée équatoriale, de 100 à 51 milliards US$ pour le Nigeria, de 50 à 38 milliards US$ pour l’Afrique du Sud et de 8 à 6 milliards US$ pour la Zambie.

Pour la grande majorité des économies africaines, la part des produits manufacturés dans les exportations nationales reste trop faible pour refléter un véritable processus de diversification. Elle n’est passée que de 28 à 37 pourcent au Kenya et de 44 à 45 pourcent en Afrique du Sud, alors qu’elle stagnait à 3 pourcent au Nigeria. En Asie, la diversification affiche des progrès plus sérieux. Au sein des PMA, le Bangladesh a augmenté la part des produits manufacturés dans ses exportations de 87 à 93 pourcent, tandis que la Thaïlande et le Vietnam affichent également des résultats impressionnants. Ces chiffres montrent que l’Asie a su réduire de façon spectaculaire sa dépendance à l’égard des exportations de matières premières, alors qu’on ne peut pas en dire autant de l’Afrique, dont la dépendance a augmenté. Il existe toutefois quelques pays africains qui obtiennent de bons résultats, comme par exemple Maurice et la Tunisie, dont la part des produits manufacturés dans le total des exportations atteint respectivement 63 et 77 pourcent.
 

Figure 1: Part des produits manufacturés dans le total des exportations (en pourcentage)

 

Source : statistiques de la CNUCED


Afrique et Vietnam : un contraste saisissant

De manière encore plus surprenante, l’Afrique a été surpassée par le Vietnam, un petit pays en développement d’Asie, en termes de compétitivité globale dans le secteur manufacturier. Les exportations mondiales de produits manufacturés sont passées de 4000 milliards US$ en 1995 à 11 000 milliards US$ en 2015. De 1995 à 2012, la part de l’Afrique dans le total des exportations mondiales de produits manufacturés était supérieure à celle du Vietnam. La période 2013-2015 montre toutefois que le continent a été dépassé par ce pays, qui affiche une part de 1,1 pourcent contre 0,8 pourcent en moyenne pour les pays africains en 2015 (figure 2).

Cela pourrait s’expliquer par une différence notable entre le Vietnam et l’Afrique. Avant même la création de l’OMC, le Vietnam a consacré des efforts considérables au développement de sa productivité et de ses capacités d’offre, tout en changeant également certains aspects fondamentaux, notamment en termes d’état d’esprit, pour se préparer à exploiter les opportunités d’accès aux marchés offertes par l’OMC, dans le cadre notamment de la fin de l'accord de l'OMC sur les textiles et les vêtements (ATV) en 2005. Alors que le Vietnam se réjouissait de ce changement, l’Afrique sollicitait des délais supplémentaires pour continuer d’utiliser les contingents ou retarder la libéralisation. Le manque de préparation de l’Afrique s’est traduit par une chute spectaculaire de sa part de marché dans les exportations de textiles et de vêtements, un sujet qui mériterait à lui seul une discussion à part entière. Bien que l’OMC reste un forum multilatéral important pour la définition des règles internationales, il est important que l’Afrique comprenne qu’en l’absence de solides capacités productives du côté de l’offre, l’accès aux marchés ne signifie rien en tant que tel, comme le montrent les chiffres des PMA.
 

Figure 2 : Pourcentage des exportations mondiales de produits manufacturés

 

Source : statistiques de la CNUCED


Sans l’industrie manufacturière, le continent aura de la peine à se développer

Le Programme de développement durable à l’horizon 2030 promet, de manière ambitieuse, de transformer le monde. En Afrique, la réalisation de cette ambition sera très difficile en l’absence d’excédent commercial sur les produits manufacturés. Il est généralement admis que le secteur manufacturier est d’une importance cruciale pour le développement. Historiquement, il a été le principal moteur de la croissance économique et de la transformation structurelle. Pendant la période des OMD, l’Asie a enregistré d’importants excédents commerciaux dans le secteur manufacturier, alors que l’Afrique n’a pas su développer un secteur manufacturier concurrentiel et a continué d’enregistrer des déficits commerciaux croissants dans ce secteur, une tendance qui se poursuit encore aujourd’hui.

À environ 1000 milliards US$ en 2015, l’excédent commercial de l’Asie dans le secteur manufacturier est non seulement énorme, mais il contraste aussi fortement avec le déficit africain de 266 milliards US$ (tableau 3). En 2015, alors que l’Asie exportait près de 4 600 milliards US$ de produits manufacturés et en importait près de 3 600 milliards US$, les exportations de l’Afrique se sont élevées à seulement 89 milliards US$, soit près d’un quart de ses importations, qui ont atteint 354 milliards US$. Ce déficit commercial fait ressortir la faiblesse du secteur manufacturier africain. Le continent ne profite pas à l’heure actuelle du potentiel considérable du secteur en termes de développement socio-économique et de réduction de la pauvreté, au travers notamment des importantes recettes d’exportation qu’il permet de générer. Il est clair que les exportations africaines de produits manufacturés n’ont aujourd’hui pas la vigueur suffisante pour contribuer efficacement à la réalisation du Programme 2030 sur le continent.
 

Tableau 3 : Solde commercial des produits manufacturés en Asie et en Afrique (en milliers US$)

 

Source : statistiques de la CNUCED


Quelle approche l’Afrique devrait-elle adopter ?

Qu’est-ce que l’Afrique peut faire pour développer son secteur manufacturier ? Au lieu de recenser un certain nombre d’actions politiques dont le continent a désormais l’habitude, je suggèrerais que l’Afrique consacre davantage de ressources pour tirer des enseignements de l’expérience de pays en développement sur la voie de la réussite, tels que le Bangladesh, le Cambodge, la Chine, Maurice, la Tunisie ou le Vietnam. Il est frappant de noter que seuls quatre pays d’Afrique ont une ambassade au Vietnam. On s’attendrait à ce qu’un pays comme le Rwanda, qui est ambitieux et souhaite moderniser son économie, y établisse une ambassade en vue d’y acquérir des connaissances et d’apprendre de l’expérience vietnamienne. Les avancées technologiques proviennent parfois de l’étude d’autres pays, comme le montre l’exemple de l’Inde et des semi-conducteurs. La diaspora indienne qui a rejoint la Silicon Valley y a acquis des connaissances qu’elle a rapportées dans son pays pour développer le secteur indien de l’électronique, aujourd’hui en pleine croissance.

Un autre aspect qu’il convient de mentionner est que la clé de la diversification économique de l’Afrique ne réside pas forcément dans le système commercial multilatéral, mais plutôt dans une multitude de facteurs au niveau domestique. Ce sont ces facteurs qui permettront au continent de stimuler l’investissement intérieur et l’investissement direct à l’étranger, de renforcer ses capacités en ressources humaines et de développer les infrastructures nécessaires, entre autres. Le multilatéralisme a un rôle à jouer, bien sûr, mais il s’agit d’un rôle complémentaire, comme le montre l’exemple du Vietnam. En négociant et en appliquant des règles commerciales qui soutiennent les efforts d’industrialisation de l’Afrique, l’OMC peut jouer un rôle important, mais le développement du continent viendra avant tout de l’intérieur. C’est un point important, car certains pays africains semblent convaincus que la réponse aux problèmes économiques majeurs du continent passe par l’OMC, une conviction qui se justifierait pour un pays comme le Vietnam, qui dispose de solides capacités productives.
 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne représentent en aucune manière celles de l’institution à laquelle il est affilié.

Auteur : Edward Chisanga, économiste, CNUCED, Genève.

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