L’investissement indien en Afrique : une faim d’éléphant

23 Septembre 2016

Les relations économiques entre l’Inde et le continent africain se sont considérablement développées depuis le début du siècle. Quelles en sont les caractéristiques, et quelles perspectives ouvrent-elles pour le développement de l’Afrique ?


L’une des principales caractéristiques de la politique étrangère de l’Inde depuis la fin de la guerre froide est l’ambition de New Delhi de devenir un acteur important à l’échelon mondial. Cette ambition, l’Inde entend principalement la réaliser en bâtissant une solide économie. Comme l’écrit Sanjaya Baru, célèbre essayiste qui fut conseiller de l’ancien premier ministre Manmohan Singh, dans son livre novateurStrategic Consequences of India's Economic Performance, « depuis ces dernières années, rien ne définit mieux la place de l’Inde dans le monde que le nouveau profil acquis par l’économie indienne »[1]. D’après M. Baru, « le moment est venu pour le commerce de montrer le chemin plutôt que de simplement le suivre ».

L’Afrique ne fait pas exception à cette évolution de la politique étrangère indienne, ses relations économiques avec l’Inde s’étant considérablement développées sur cette période, notamment au cours de ce que certains appellent la « décennie indienne », de 2000 à 2010. Le commerce et l’investissement entre l’Inde et l’Afrique ont connu une croissance fulgurante, atteignant des niveaux sans précédent.

Cet article a pour but de présenter un aperçu de l’investissement indien en Afrique, en évoquant les acteurs concernés, le rôle des entreprises privées et publiques ainsi que les principaux secteurs canalisant l’investissement en provenance d’Inde.
 

Maurice : un acteur clé

En 2013, l’Afrique représentait 16 pourcent du stock d’investissement direct à l’étranger (IDE) de l’Inde, pour un total de 13,6 milliards US$. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le stock d’IDE de l’Afrique en Inde est cinq fois supérieur, s’élevant à 65,4 milliards US$ pour la même année, ce qui représente 26 pourcent du stock total d’IDE en provenance de l’étranger du pays[2]. Il convient toutefois de préciser qu’une grande partie de cet IDE est réalisé par le biais de Maurice. La convention permettant d’éviter la double imposition signée entre l’Inde et Maurice fait de celle-ci un canal d’investissement très attrayant pour les investisseurs africains. L’IDE indien en direction de l’Afrique suit la même logique, comme l’illustre le tableau ci-dessous. Même si l’investissement effectif est souvent réalisé dans un autre pays, il transite toujours par le biais d’un siège social inscrit à Maurice[3].
 

Table 1: Cinq premiers pays africains bénéficiaires de l’IDE indien en 2012

 

Source : Statistiques bilatérales de la CNUCED sur l’IDE

 

L’investissement dans le secteur de l’énergie : une synergie public-privé

L’engagement économique de l’Inde en Afrique est largement lié au secteur de l’énergie, le géant indien cherchant à s’assurer l’accès à des ressources pétrolières en provenance du continent. Une grande partie de l’investissement indien en Afrique se dirige donc vers le secteur de l’énergie. L’ONGC Videsh Limited (OVL), qui est la division de la Oil and Natural Gas Corporation (ONGC) en charge des actifs étrangers, a été très active dans le secteur énergétique africain, investissant à la fois dans les secteurs en amont et en aval. Au Soudan par exemple, l’OVL a investi près de 2,5 milliards US$ dans l’exploration et la production. Elle a également obtenu des droits de prospection au Gabon, au Ghana et en Côte d’Ivoire, pour n’en citer que quelques-uns.

Dans sa quête d’actifs énergétiques, l’Inde fait face à une concurrence féroce de la Chine. Lors d’un appel d’offres lancé en Angola en 2004 pour un bloc d’exploration, la China National Petroleum Corporation avait offert 2,3 milliards US$ alors que l’ONGC n’avait pu offrir que 200 millions US$. Pour rivaliser avec le portefeuille bien garni des entreprises chinoises, les entreprises publiques indiennes s’efforcent de mettre en place des joint-ventures avec des entreprises privées, ce qui leur permet d’accroître leurs capacités. Cela a été le cas en 2006 au Nigeria, lorsque OMEL, une joint-venture entre OVL et Mittal Energy Limited, avait offert 6 milliards US$ pour deux blocs d’exploration. Le tableau 2 présente quelques exemples d’investissements réalisés par des sociétés indiennes dans le secteur gazier et pétrolier africain[4].

Tableau 2 : Exemples d’investissements indiens dans le secteur gazier et pétrolier africain

 

Source : Ndiaye, 2013.
 

Les lignes de crédit de l’Exim Bank of India : un outil efficace de pénétration du marché

Une condition importante liée aux lignes de crédit de la Banque indienne d’import-export est l’obligation de 85 pourcent d’achats en Inde[5]. Elle s’est avérée un facteur clé du développement de l’investissement indiens en Afrique et un outil efficace de pénétration du marché pour les entreprises indiennes. Une société comme Tata a pu ainsi ouvrir un certain nombre d’usines d’assemblage pour ses bus et camions grâce aux lignes de crédit accordées par la Banque indienne d’import-export aux pays africains dans le cadre de leurs programmes de mobilité urbaine.

Les importants projets dans les domaines des infrastructures publiques et de l’électricité, financés en totalité ou en partie par les lignes de crédit indiennes, ont également permis aux entreprises publiques indiennes d’accroître leur présence économique sur le continent. Les sociétés ferroviaires RITES et IRCON ont par exemple développé leur présence dans des pays tels que le Kenya, le Mozambique, le Sénégal ou le Soudan.

Grâce à ces lignes de crédit, la Banque indienne d’import-export est devenue un acteur majeur de la politique africaine de New Delhi. Ces lignes sont accordées dans le cadre de programmes tels que Focus Africa ou Team 9. L’Inde en a augmenté le montant depuis le premier Sommet du Forum indo-africain (IAFS) de 2008, à l’occasion duquel le premier ministre de l’époque, Manmohan Singh, avait annoncé un total de 5 milliards US$. Lors du sommet de l’an dernier, le premier ministre Narendra Modi a annoncé 10 milliards US$ de prêts à conditions préférentielles destinés à l’Afrique pour les cinq ans à venir.
 

Agriculture, industrie pharmaceutique, télécommunications et activités minières

Alors que les entreprises publiques sont très présentes dans des secteurs hautement stratégiques tels que les infrastructures, l’énergie et l’électricité, les entreprises privées indiennes, dans ce qui semble être une division des tâches, s’avèrent très actives dans des secteurs tels que l’agriculture, les produits pharmaceutiques, les télécommunications ou les activités minières.

Dans le cadre de la seconde opération la plus importante réalisée à l’étranger par une entreprise indienne, Bharti Airtel a racheté en 2010 une licence de l’opérateur de télécommunications koweitien Zain, ce qui lui permet d’exercer son activité dans une douzaine de pays africains et de rivaliser ainsi avec d’importantes sociétés occidentales. Airtel a depuis lors développé sa présence au sein du continent en ajoutant d’autres pays à sa zone de couverture.

L’industrie pharmaceutique indienne est également très active en Afrique et y connaît un succès considérable, grâce notamment à ses médicaments antirétroviraux. CIPLA, qui est l’un des principaux acteurs du secteur, a contribué à réduire le coût des thérapies antirétrovirales de 10 000 US$ à moins de 400 US$ par patient[6]. Avec d’autres sociétés offrant le même type de médicaments à faible coût, le nombre de patients recevant un traitement antirétroviral en Afrique est passé de 2 pourcent en 2003 à 37 pourcent en 2009. L’Afrique représente au total environ 15 pourcent des exportations indiennes de produits pharmaceutiques.

La stratégie des sociétés pharmaceutiques indiennes consiste à conclure des joint-ventures avec leurs homologues africaines, afin de rendre possible la production locale de médicaments. Dans certains cas, elles créent également des filiales locales ou mettent en place des accords de distribution avec des sociétés locales. En Ouganda par exemple, CIPLA a conclu en 2008 une joint-venture avec Quality Chemicals Industries Ltd. pour l’ouverture d’une unité de production de médicaments antipaludiques. Ranbaxy, une autre société indienne, exerce son activité en Afrique du Sud sous le nom Sonke, tandis que les filiales de Lupin et CIPLA y sont respectivement connues sous le nom de Pharma Dynamics et CIPLA Medpro.

L’agriculture attire également une part significative de l’investissement indien en Afrique. Sur la base des données communiquées par certains gouvernements africains, près de 80 sociétés indiennes ont investi environ 2,5 milliards US$ dans le secteur agricole du continent[7]. L'investissement agricole indien en Afrique peut se rattacher à trois grands facteurs. Le premier est la recherche de sécurité alimentaire, la croissance de la population indienne ne s’accompagnant pas d’une augmentation de sa production. Le second est l’épuisement des ressources en eau, qui constitue un énorme défi pour l’agriculture indienne. La troisième raison est le taux de rendement élevé des investissements réalisés en Afrique, qui s’explique par le faible coût des facteurs de production.

L’investissement dans le secteur minier est également significatif, notamment dans les diamants, pour lesquels l’Inde est devenue un centre majeur de taille et de polissage. Certains analystes font le lien entre ce nouveau rôle et les investissements réalisés en Afrique pour s’assurer des ressources en diamants. Surat Rough Diamond Sourcing India Ltd a ainsi conclu un accord avec le gouvernement zimbabwéen pour 1,2 milliards US$ de diamants bruts et a également signé un accord avec la société angolaise Endiama.

Définir un programme africain

L’Inde a défini une stratégie africaine claire qui est en train de se déployer à son avantage. Ses investissements en Afrique ont pour but de l’aider à réaliser son ambition de s’élever au statut de puissance mondiale. On ne peut en dire autant de l’Afrique, qui semble plus un spectateur qu’un acteur dans cette relation. L’investissement indien dans l’agriculture africaine est par exemple adapté aux besoins du pays et à son industrie de réexportation. Les pays africains devraient s’intéresser aux manières d’exploiter cet investissement pour soutenir leurs propres programmes de sécurité alimentaire et remonter la chaîne de valeur dans le cadre de la transformation des produits agricoles.

Les pays africains devraient également faire pression pour un accès plus large au marché indien, ce qui pourrait être facilité par l’élargissement du régime indien d’accès au marché en franchise de droits en vue de couvrir des produits revêtant un intérêt particulier pour les producteurs africains. Bien que ce régime ait déjà été élargi à 98 pourcent des lignes tarifaires indiennes, il ne couvre pas certains produits comme le café, le thé, les légumes ou les épices. L’Inde est en concurrence avec l’Afrique sur ces produits et s’efforce donc de protéger ses producteurs nationaux. Compte-tenu du poids du monde rural et des aspects agricoles dans la politique intérieure du pays, cela pourrait avoir un impact direct sur les élections indiennes. Il convient également de mentionner que l’Inde a un intérêt dans la plupart des produits couverts par le régime d’accès au marché en franchise de droits, y compris les noix de cajou et le minerai d’aluminium, parce qu’elle les transforme pour les réexporter vers les pays développés[8].

Les pays africains devraient insister davantage sur le transfert de technologie en vue de remonter les chaînes de valeur et d’extraire une plus grande valeur ajoutée de leurs ressources. Comme l’exprime avec lyrisme l’ancien président ghanéen John Kufuor, la stratégie africaine devrait consister à « marier les ressources africaines à la technologie indienne ». La création de l’Institut indo-africain du diamant constituera une étape importante de cette stratégie, le développement des capacités et le transfert de technologies devant permettre aux pays africains de s’engager dans la taille et le polissage des diamants.

L’investissement indien en Afrique vise à alimenter un éléphant ambitieux qui cherche à rattraper le dragon chinois. Dans le cadre de l’évolution de sa politique étrangère depuis la fin de la guerre froide, l’Inde s’efforce de développer, organiser et protéger sa puissance par le biais de sa politique africaine. L’investissement et le commerce sont devenus deux aspects clés de cette stratégie. Pour l’Afrique, cette évolution est source d’opportunités et de défis qui doivent être principalement gérés au moyen de transferts de technologie supplémentaires et d’un accès plus large au marché indien.


Auteur : Alioune Ndiaye, Cofondateur du Centre d’Étude du Partenariat Inde-Afrique et professeur de politique africaine et de relations internationales à l’Université de Sherbrooke, au Canada.

[1] Baru, Sanjaya, Strategic Consequences of India's Economic Performance: Essays & Columns. New Delhi: Academic Foundation, 2006.

[2] Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique et Confédération de l’industrie indienne, Africa-India: Facts & Figures 2015, octobre 2015.

[3] Certains se sont inquiétés que Maurice offre la possibilité de « round-tripping » vers l’Inde (le fait pour les résidents de faire transiter leurs investissements dans le pays par une juridiction offshore à l'étranger) dans le cadre de la convention fiscale, mais le gouvernement mauricien a affirmé que cela n’était pas le cas.

[4] Ndiaye, Alioune. L’Afrique dans la politique étrangère indienne : les nouvelles ambitions africaines de New Delhi. Saarbrücken: Dictus publishing, 2013.

[5] Bijoy, C. R. « India: Transiting to a Global Donor », rapport spécial sur la coopération Sud-Sud, 2010

[6] African Business, « Pharmaceuticals: India's Generics flow into Africa », 19 janvier 2012.

[7] Rowden Rick, « India’s Role in the New Global Farmland Grab », New Delhi: GRAIN and Economics Research Foundation, août 2011.

[8] Ndiaye, Alioune et Pooja Jain, « Building a win-win India-Africa partnership », India Writes, octobre 2015.

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