La crise alimentaire s’aggrave dans plusieurs pays d’Afrique, selon l’ONU

10 Mars 2017

Plusieurs agences de l’ONU ont prévenu à plusieurs reprises ces dernières semaines que des millions de personnes faisaient face à de graves pénuries alimentaires dans un grand nombre de pays africains, certaines parties du Sud-Soudan faisant face à une situation de famine.

Lors d’un sommet humanitaire qui s’est déroulé fin février à Oslo, les gouvernements ont promis 672 millions US$ pour le Nigéria et la région du lac Tchad, trois jours après que les responsables de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), du Programme alimentaire mondial (PAM) et Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF) aient émis une déclaration conjointe sur la famine au Soudan du Sud.

« Les populations meurent de faim. Nous devons agir maintenant », déclarent José Graziano da Silva pour la FAO, Ertharin Cousin pour le PAM et Anthony Lake pour l’UNICEF dans leur communiqué sur le Soudan du Sud. Ce pays enclavé d’Afrique est ravagé par la guerre civile depuis fin 2013, quelques années à peine après être devenu indépendant du Soudan.

D’autres déclarations de la FAO signalent également que l’aggravation de la sécheresse est en train de faire monter les prix des produits alimentaires à des niveaux record, ou presque, en Afrique de l’Est, tandis qu’une crise alimentaire croissante touche le Yémen.

Cette aggravation de la situation coïncide avec la publication le mois dernier d’un rapport majeur de la FAO sur l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture, qui prévient que la sécurité alimentaire mondiale future pourrait être menacée en raison des pressions croissantes sur les ressources naturelles et des changements climatiques.
 

Conflit et reconstruction

Au Soudan du Sud, « la violence prolongée, l’insécurité, le déplacement des populations et une crise en matière de protection » figurent parmi les facteurs qui empêchent l’accès humanitaire et la livraison de l’aide, selon les trois agences des Nations unies. Lorsque l’ONU fait une déclaration formelle de famine, cela signifie que les populations ont déjà commencé à mourir de faim.

Juste cette semaine, les responsables officiels des Nations unies ont publié de nouveaux avertissements indiquant que le personnel humanitaire avait du mal à accéder en sécurité aux populations les plus touchées.

« La crise humanitaire est en train de s’aggraver rapidement au Sud-Soudan. La faim et la malnutrition ont atteint de nouveaux niveaux préoccupants. En raison des combats, de l’insécurité et du manque d’accès à l’aide, près de 100 000 personnes sont confrontées à une situation famine et un million d’autres personnes sont au bord de la famine », a déclaré le 4 mars Stephen O’Brien, le sous-secrétaire général des Nations unies aux affaires humanitaires et coordinateur des secours d’urgence, après une visite dans la région.

Les Nations unies ont également prévenu que d’ici le mois de juillet, qui est considéré comme la « saison maigre », le nombre de personnes en situation « d’insécurité alimentaire » pourrait atteindre 5,5 millions au Sud-Soudan.

Au Nigéria et dans la région du bassin du lac Tchad, près de 7,1 millions de personnes sont désormais en situation d’insécurité alimentaire grave, selon une déclaration de la FAO du mois dernier.

La violence liée au groupe armé Boko Haram contribue à l’insécurité alimentaire dans la région, mettant en danger la sécurité alimentaire et la subsistance des populations. Au Nigéria, 120 000 personnes sont confrontées à la famine, principalement dans l’État de Borno dans le Nord-Est, qui a été particulièrement touché par le conflit.

Pour des raisons similaires, 6,2 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire grave en Somalie, un pays meurtri par les conflits où les récoltes de maïs et sorgho sont inférieures de 75 pourcent à leurs niveaux habituels. L’ampleur de la crise a conduit cette semaine à une visite d’urgence du nouveau secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, ainsi que de Stephen O’Brien.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a également indiqué qu’une intensification rapide de la « réponse à la sécheresse » était nécessaire pour réduire le risque de famine en Somalie et éviter le « pire scénario ».

« Une troisième famine en 25 ans est une réelle possibilité », a prévenu l’OMS, ajoutant que la combinaison de la malnutrition et de ressources limitées en eau potable favorisait la propagation de maladies graves, mais évitables, dont notamment le choléra.

La sécheresse qui touche l’Afrique de l’Est a considérablement fait grimper les prix des céréales dans certaines régions de l’Éthiopie, du Kenya, de la Somalie, du Sud-Soudan, de l’Ouganda et de la Tanzanie, indique la FAO, bien que l’indice des prix alimentaires internationaux de l’organisation soit resté relativement stable.

En parallèle, 17,1 millions de personnes ont du mal à se nourrir au Yémen, pays dans lequel 7,3 millions de personnes dépendent de l’aide alimentaire d’urgence.
 

Surcroît de bétail

Des pratiques agricoles non durables ont également contribué à cette crise et réduit la résilience aux chocs récurrents, indique Josef Schmidhuber, directeur-adjoint de la division commerce et marchés de la FAO.

Au Kenya par exemple, les efforts en vue de réduire l’évasion fiscale au moyen de contrôles plus stricts sur les opérations bancaires ont conduit à un sur-stockage de bétail, de plus en plus utilisé comme placement par les agriculteurs, ajoute Schmidhuber.

« Cela s’est traduit par un nombre excessif de têtes de bétail par hectare, et donc par un surpâturage et des pénuries d’aliments et de nourriture pour bestiaux, qui entraînent une détérioration des troupeaux », indique-t-il.

Au Sud-Soudan, le conflit empêche le déplacement des éleveurs vers de meilleurs pâturages, ce qui fait peser des pressions supplémentaires sur l’environnement naturel alors que les producteurs ont déjà du mal à gérer les effets du système climatique pluriannuel « El Niño ». Le conflit a également coupé les routes commerciales avec les pays avoisinants, indique-t-il.

Dans le même temps, bien que les programmes de vaccination aient contribué à accroître la valeur du bétail, ils ont également eu pour effet pervers de le rendre plus attrayant aux yeux des chefs de guerre, indique Schmidhuber.

D’autres experts qui connaissent bien le Sud-Soudan font ressortir le rôle de l’effondrement généralisé des institutions de l’État. « L’absence de leadership et de gouvernance est le principal contributeur », indique Constantine Bartel, un chercheur du CCRS (Center for Corporate Responsibility and Sustainability) de l’université de Zurich.

Le conflit politique et ethnique a coïncidé avec la chute des prix du pétrole, la principale source des recettes de l’État, provoquant une montée en flèche de l’inflation, une flambée des prix alimentaires et un effondrement des importations, indique Bartel.

Comme au Sud-Soudan, les populations du nord-est du Nigéria ont des difficultés à accéder aux denrées alimentaires de base en raison de l’impact du conflit sur la capacité des négociants à accéder à la région.

« Les négociants ne peuvent pas s’y rendre librement et la production est perturbée », indique Olawale Ogunkola, professeur d’économie à l’université d’Ibadan au Nigéria.

M. Ogunkola précise que le conflit affecte des infrastructures essentielles, telles que les routes et les ponts, ce qui vient aggraver les problèmes résultant de la négligence des gouvernements nationaux et locaux et de l’insuffisance d’investissement dans le secteur qui en découle.

Un représentant du gouvernement fait remarquer que dans certains pays d’Afrique de l’Ouest, des pénuries alimentaires se sont produites alors que le niveau global de production était robuste.

« Ce ne sont pas les agriculteurs qui ne produisent pas assez, mais [la production] est exportées vers d’autres pays », indique notre source, notant que la pauvreté dans les régions touchées par le conflit limite la capacité de la population à accéder à des denrées alimentaires à des prix abordables.

Menaces sur la sécurité alimentaire mondiale

En parallèle des crises évoquées ci-dessus, les responsables officiels des Nations unies ont également prévenu ces dernières semaines qu’il existe des risques accrus d’insécurité alimentaire à plus grande échelle, qui exigent une réponse rapide et spécifique.

Présentant le rapport de son organisation sur l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture, le directeur général de la FAO José Graziano da Silva a prévenu fin février que « la sécurité alimentaire mondiale pourrait être en danger », car les changements climatiques et les pressions sur les ressources naturelles menacent les progrès vers l’élimination de la faim et de la pauvreté.

En 2015, sous l’égide des Nations unies, les gouvernements ont convenu de mettre fin d’ici 2030 à la faim et à toutes les formes de malnutrition, dans le cadre d’un programme d’action ambitieux articulé autour de dix-sept objectifs de développement durable (ODD) (cf. Passerelles28 septembre 2015).

Le rapport recense les grandes tendances qui affecteront les systèmes alimentaires mondiaux dans les décennies à venir, ainsi que les défis que les gouvernements devront relever pour éradiquer la faim tout en rendant les systèmes agricoles et alimentaires plus durables.

Les tendances qui influent sur l’alimentation et l’agriculture comprennent la croissance de la population, l’évolution des habitudes alimentaires, les changements économiques structurels et les changements climatiques. Bien que la faim et la pauvreté extrême aient diminué depuis une vingtaine d’années, certains éléments essentiels des systèmes alimentaires sont devenus plus capitalistiques et concentrés entre un nombre restreint d’acteurs, indique la FAO. En parallèle, les conflits, crises et catastrophes naturelles augmentent en nombre et en intensité.

Malgré la croissance économique et l’augmentation des revenus, le rapport note que les niveaux actuels d’investissement seront insuffisants pour atteindre les ODD. Un surcroît annuel d’investissements de 265 milliards US$ reste nécessaire pour éliminer la faim d’ici 2030.

Le rapport évoque également le ralentissement du commerce mondial depuis la crise financière de 2008-09, que ce soit pour les produits agricoles ou les autres marchandises. Il mentionne également l’importance croissante des accords commerciaux régionaux et l’impact qu’ils pourraient avoir sur les préférences tarifaires dont de nombreux pays en développement ont bénéficié jusqu’à présent, ainsi que leurs implications en matière de règles d’origine.
 

Reportage ICTSD. Cet article est initialement paru le 9 mars 2017 dans Bridges Weekly.

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