La transformation structurelle de l'Afrique est possible mais ne se fera pas sans préalables

28 Avril 2015

La Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA) nous rappelle dans son Rapport économique sur l’Afrique 2015 que le commerce est l'un des meilleurs atouts du continent africain pour garantir son industrialisation et sa transformation structurelle. Même si certains pourraient arguer qu'une telle vérité est déjà connue et dite depuis fort longtemps, j'estime pour ma part que le fait de s'y intéresser à nouveau nous offre une bonne occasion d'analyser ces concepts à l'aune des mutations récentes qui s'opèrent sur le continent africain.

Tous les observateurs avertis reconnaissent que les conditions économiques et géopolitiques mondiales n'ont jamais été aussi favorables pour que le continent africain puisse, enfin, exploiter son potentiel de croissance et développement, en saisissant les opportunités multiformes qui s'offrent à lui. Certes, les transformations qui sont en cours sur le continent africain, et dans le monde, génèrent aussi de nombreux défis et produisent des incertitudes qui rendent instables et précaires les résultats obtenus. Mais dans l'ensemble, on peut reconnaitre que l'Afrique a les cartes en main pour réussir sa transformation. Bien entendu, pour que cette aspiration se matérialise, elle doit parvenir à se donner une vision claire, des stratégies de développement efficaces et des politiques sectorielles volontaristes, notamment dans les domaines du commerce et de l'industrie.

Saisir les opportunités d'un monde ouvert

Le monde est marqué par l'émergence de nouveaux acteurs qui rejoignent les acteurs traditionnels, pour changer les configurations connues jusqu’ici et élaborer de nouvelles règles de la gouvernance internationale. En effet, l’un des faits marquants de la cascade de transformation que connait le monde est le passage d’une hégémonie bipolaire (blocs de l’Ouest et de l’Est), pendant la période coloniale et après, à une brève domination unipolaire (suite à la chute du mur de Berlin en 1989), puis à une reconfiguration multipolaire à l’heure actuelle, avec l’ouverture et la complexification des espaces mondiaux (émergence du Brésil, de l’Inde et de la Chine, entre autres).

Le monde devient ainsi un espace ouvert où s’entrechoquent des intérêts, des stratégies économiques visant soit à conserver des intérêts acquis, soit à en acquérir  de nouveaux. Cette bataille que se livrent les puissances économiques traditionnelles et émergentes – que ce soit de manière directe ou bien par le biais de leurs entreprises multinationales – a une incidence visible sur les choix, les orientations et les politiques du continent africain, de ses régions et de l’ensemble de ses États.

L’espace économique et politique mondial offre tout à la fois des opportunités et présente des défis. Et la capacité de l’Afrique à se saisir de ces opportunités, pour élargir ses marges de manœuvre et pour créer les conditions d’un développement auto-entretenu, dépend de la façon dont les pays du continent se positionnent au sein de l’espace mondial, des moyens qu’ils se donnent, des relations commerciales qu’ils établissement, des politiques qu’ils adoptent et de l’usage qu’ils font de leurs ressources humaines et naturelles.

Les transformations en cours seront difficilement réversibles. Elles s’enchaînent et s’imbriquent en créant un espace faiblement réglementé, ou doté de règles largement favorables aux plus forts. Le monde est entré dans une phase où les réalités locales, régionales et internationales sont décloisonnées et forment un ensemble complexe organisé et administré par des acteurs, des institutions et des règles dont les formes évoluent constamment. Dans ce contexte, l'Afrique peut agir sur plusieurs leviers pour déclencher et entretenir un processus durable de transformation. Trois de ces leviers nous paraissent être les plus déterminants.

Renforcer l'intégration économique régionale et le commerce intra-africain

L'intégration africaine est en progrès. Mais son niveau est encore bien en deçà des attentes légitimes que l’on peut formuler. En comparant les résultats obtenus en Afrique avec ce qui se fait dans d’autres parties du monde, on mesure mieux le retard accusé par le continent africain dans la construction d’espaces communs, capables de véritablement porter les choix et politiques de développement. Le projet d’intégration a pourtant été une profonde aspiration, aussi bien des peuples que des dirigeants de l’Afrique postcoloniale. Partout sur le continent des initiatives ont vu le jour pour accélérer la transformation des petites économies fragmentées du contient en un ensemble économique structuré et cohérent. C’est ainsi que des communautés économiques régionales (CER) ont été mises en place dans les régions africaines, avec pour objectifs de construire la charpente institutionnelle de l’intégration et de d’organiser la mutualisation des ressources et des projets.

En plus des résultats concrets obtenus à l'intérieur des communautés régionales, et notamment la mise en œuvre récente du tarif extérieur commun (TEC) de l'Afrique de l'Ouest qui consacre la naissance d'une union douanière, de nombreuses autres expériences inter-régionales et continentales sont en cours et donnent des raisons d'espérer. Il s'agit entre autres de la construction de la Zone de libre échange tripartite entre la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC), le Marché commun pour l'Afrique orientale et australe (COMESA) et la Communauté de l'Afrique de l'Est (CAE), ainsi que de la réalisation de la Zone de libre-échange continentale dont les négociations débuteront au mois de juin 2015. Ces initiatives auront sûrement une incidence positive sur l'industrialisation et le commerce en Afrique.

Corriger le modèle d'insertion de l’Afrique dans le commerce mondial

On a souvent affirmé, à tort, que l’Afrique est peu intégrée au commerce mondial. Les analyses qui sous-tendent cette thèse sont souvent basées sur une approche quantitative ou statistique pour déterminer la place et le rôle de l’Afrique dans le commerce international. En vérité, l’Afrique souffre moins d’un déficit d’intégration que d’une mauvaise intégration dans l’économie mondiale. La quasi-totalité des pays africains sont membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ils ont presque tous largement libéralisé et consolidé leurs tarifs alors que  nombre d’entre eux, les Pays les moins avancés (PMA) en particulier, ne sont nullement obligés de le faire. Enfin, ils sont presque tous engagés, simultanément, dans une panoplie de négociations multilatérales, bilatérales et régionales destinées à les ouvrir davantage au marché mondial.

Nul ne peut donc, rigoureusement, contester l’ouverture de l’Afrique au marché mondial. Ce qui est en cause, c’est plutôt la capacité du continent à en tirer profit. Et cette incapacité s’explique par le fait que l’Afrique est intégrée dans le marché mondial à partir d’une position peu valorisante et faiblement productrice de valeur ajoutée et de richesses. Son statut est celui d’un fournisseur de produits de base et de matières premières en nombre très limité. De plus, dans le contexte d’une libéralisation hâtive, les efforts d’industrialisation, de transformation intérieure des matières premières et de diversification de nombreux pays africains ont été contrariés ou anéantis par la faiblesse de leurs capacités à se protéger. Faiblesse qui découle à la fois de leurs problèmes de gouvernance interne et de la perte de souveraineté sur leurs instruments de politique économique et commerciale. Il est évident, dès lors, que tant que l'Afrique ne corrigera pas cette réalité, elle restera pour longtemps en marge des chaines de valeur mondiales, se contentant de capter les parts résiduelles du commerce mondial.

Assurer la cohérence des engagements commerciaux

Depuis plus de trois décennies, les instances dirigeantes de l’Afrique ont fait le choix d’accélérer le processus d’intégration régionale, à travers l’élaboration et la mise en œuvre de politiques régionales communes dans un nombre significatif de domaines: commerce, industrie, agriculture, monnaie, investissement, concurrence, normes, facilitation de échanges, libre circulation des biens et des personnes, développement régional, etc. L’élaboration de ces politiques fait l’objet de longues et profondes négociations entre États pour trouver un équilibre satisfaisant entre les intérêts d’États encore vulnérables, peu industrialisés et fortement dépendants de l’extérieur et ceux des régions en construction, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux des États qui les composent.

Parallèlement à ces initiatives relatives à l’intégration régionale, déjà complexes, les pays d’Afrique se sont aussi engagés simultanément dans une large palette de négociations commerciales, allant des arrangements commerciaux bilatéraux, dans le contexte de leurs relations avec l’Europe, à des accords commerciaux multilatéraux, actuellement négociés sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Ces différents niveaux de négociation créent un système complexe de droits et d'obligations difficiles à mettre en œuvre. Et souvent, les engagements pris dans ces accords commerciaux bilatéraux ou multilatéraux ne coïncident pas avec les objectifs de l'intégration et les stratégies d'industrialisation et de transformation structurelle. L'accord de partenariat économique (APE) que de nombreuses régions africaines viennent tout juste de signer avec l'Union européenne est l'un des exemples des défis que de tels accords peuvent poser à l'Afrique. Selon la Commision économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), si l'APE est mis en œuvre par les régions africaines signataires avant la construction de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), celle-ci pourrait connaitre de grandes difficultés du fait de la multiplicité des règles et des régimes commerciaux entre l'Europe et les régions africaines. 

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