Le financement du secteur agro-sylvo-pastoral et halieutique: expériences ouest-africaines

21 Décembre 2016

En 2003, à Maputo, les chefs d' État et de gouvernement des pays membres de l'Union Africaine (UA) se sont engagés à consacrer 10 pourcent de leur budget aux investissements dans le secteur agricole. Ils ont réaffirmé cet engagement en 2014, à Malabo, et ont invité les États et les communautés économiques régionales (CER) du continent à accélérer la transformation du secteur agricole pour créer les conditions d'une prospérité partagée et améliorer les moyens d'existence des populations africaines des campagnes et des villes.

Pour des raisons diverses, peu de pays ont atteint ou dépassé les 10 pourcent convenus à Maputo. Même si l'on peut noter quelques cas où les efforts consentis au niveau national se sont traduits par l'augmentation relative des ressources consacrées au secteur agricole, la part des dépenses agricoles dans le budget national n'a pas connu une hausse significative du fait de la croissance concomitante du budget lui-même. L'analyse de la part de l'agriculture dans les dépenses budgétaires des pays révèle un paysage contrasté.

L'évaluation de la politique agricole commune de la CEDEAO (ECOWAP) sur les dix premières années de sa mise en œuvre a révélé que sept des quinze États membres de la communauté régionale ont réduit leur dépenses publiques dans le secteur agricole[1]. Six autres ont accru leur part sans pour autant atteindre la barre des 10 percent du budget, et deux ont franchi le cap. Une analyse plus fine conduite par les organisations de la société civile[2] sur les interventions dans le secteur agricole fait ressortir quelques faits marquants que je voudrais partager dans les lignes qui suivent.

Une baisse tendancielle des investissements agricoles

La tendance à la baisse des investissements publics dans le secteur de l’agriculture est l’un des faits marquants de ces dernières années. Dans les années 90, certains pays ont consacré jusqu'à 30 pourcent de leur budget national au secteur agricole. Ces dépenses ont connu par la suite une baisse considérable dans certains cas. Au Burkina Faso, par exemple, la part des dépenses dans l'agriculture a significativement diminué, tombant de 30 pourcent en 1996 à 14 pourcent actuellement. De même, un pays comme le Nigeria ne consacre guère plus de 2 pourcent de son budget au secteur agricole. De nombreux pays parmi les moins avancés de la région ont aussi des parts de dépenses publiques dans l'agriculture très faibles.

Les raisons qui expliquent une telle baisse ne sont pas toujours faciles à cerner. D'aucuns l'expliquent par le fait que, suite aux crises financières et alimentaires qui ont durement affecté de nombreux pays à la fin des années 2000, ces derniers ont davantage investi dans la gestion des urgences alimentaires et nutritionnelles que dans la production. Pourtant, le bon sens aurait aussi voulu que pour les mêmes raisons, les investissements ciblant la production soient également accrus par les États, ce qui aurait eu pour effet de prévenir d'autres crises alimentaires.

Les États sahéliens investissement plus dans l'agriculture que les Etats côtiers

Autre tendance importante observée en Afrique de l'Ouest : les États sahéliens consacrent davantage de ressources au secteur agricole que les États de la région situés sur le littoral atlantique. On constate, par exemple, que la part des dépenses agricoles dans le budget du Bénin, du Nigeria, du Togo et de la Côte d’Ivoire est toujours inférieur au seuil de 10 pourcent.  

Les financements extérieurs sont plus importants que les ressources locales

Les bonnes performances en matière d'investissement, là où elles existent, sont plus dues aux financements reçus des partenaires de développement dans le cadre de l'aide publique au que des efforts d'investissement dans les ressources générées localement. L'aide au développement peut représenter dans certains cas jusqu'au deux tiers des dépenses consacrées au secteur agricole. La conséquence première d'une telle situation, c'est que les résultats peuvent varier d'une année à l'autre du simple fait du comportement des partenaires techniques et financiers des États recevant ces aides.

La qualité et le ciblage des investissements sont plus importants que les montants investis

Certains pays ont certes augmenté les ressources financières transférées au secteur agricole. Mais on n'y note pas une transformation structurelle significative du secteur qui soit en mesure de modifier durablement les conditions de production et de développement de la chaîne de valeur agricole. L'une des raisons souvent avancées pour expliquer cela réside dans le ciblage des investissements en question. Au lieu de viser la production et le renforcement de la recherche et des services agricoles au sens large, notamment pour les exploitations agricoles familiales représentant l'essentiel du secteur, une part importante des budgets votés pour l'agriculture est destinée au fonctionnement des ministères de développement rural et à l'entretien des bureaucraties agricoles ou des entrepreneurs agricoles vivant des rentes et subsides venant de l'État.
 

Basculement conceptuel et nouveaux regards sur l'agriculture au sens large

À la faveur des évaluations et concertations effectuées dans le cadre du passage de la première à la seconde décennie de mise en œuvre de la politique agricole de la CEDEAO, les acteurs ouest-africains se sont accordés sur une nouvelle conception et une conceptualisation large du secteur agricole. Le terme désormais consacré dans la politique agricole régionale est celui du secteur agro-sylvo-pastoral et halieutique. Cette conception a l'avantage de voir l'agriculture dans ce sens large et de rendre possible l'élaboration de politiques publiques plus cohérentes et plus efficaces, qui mettent en branle et en relation des sous-secteurs qui se nourrissent les uns des autres. Il s'agit d'une mise en relations des éléments constitutifs de l'économie verte avec des éléments structurants de l'économie bleue, les deux ayant un potentiel reconnu dans la région.

Le secteur agro-sylvo-pastoral et halieutique est au centre d'importants enjeux de développement en Afrique de l'Ouest. Il offre, de l'avis général, les meilleurs atouts pour accélérer à la fois l'industrialisation, la satisfaction des besoins alimentaires et l'accès à l'emploi. C'est pourquoi le financement des chaînes de valeur agricoles est devenu, plus qu'un enjeu de développement, un enjeu de société. En 2013, un rapport de la Banque mondiale intitulé "Croissance en Afrique : libérer le potentiel du secteur agroalimentaire" a montré que le secteur agroalimentaire africain, évalué actuellement à plus de 300 milliards US$, pourrait générer jusqu’à 1000 milliards US$ d’ici 2030 si les gouvernements parvenaient à prendre les mesures politiques et financières appropriées pour appuyer son développement de manière efficace. Parmi ces mesures figure notamment le financement des chaînes de valeur agricole.


Investir dans les chaînes de valeur agricole

Dans sa phase de transformation, l'agriculture devra nécessairement s'adapter à différentes exigences en matière de compétitivité, de productivité, de sécurité sanitaire et de qualité. Partout dans le monde, les consommateurs sont devenus plus attentifs et plus exigeants sur les offres que le secteur agricole met à leur disposition sur les différents marchés. Répondre à ces demandes suppose la mise en œuvre de politiques de financement des chaînes de valeur bien pensées et bien articulées dans le temps. Le financement des chaînes de valeur agricole permet, bien évidemment, de réduire les problèmes d'accès aux ressources financières, mais également ceux liés aux coûts et aux risques financiers qui souvent plombent l'activité des petits producteurs.

De nombreuses raisons plaident en faveur d'un accroissement des investissements dans les chaînes de valeur agricoles en Afrique de l'Ouest. Bien qu’il s’agisse d’une région dont le secteur agricole joue encore un rôle absolument essentiel en termes d’emploi, de revenus et de poids économique, l’Afrique de l’Ouest dépend partiellement des importations pour se nourrir. Au sein de la région, près de la moitié des ménages sont urbains et dépendent de ce fait intégralement des marchés pour leur approvisionnement alimentaire.

Sur les 12 dernières années, même si les exportations de l'Afrique de l'Ouest se sont significativement accrues, ayant même été multipliées par cinq, les importations se sont elles aussi accrues considérablement au cours de la même période[3]. Elles ont atteint 15,6 milliards US$ en 2013-14 (multipliées par 4 par rapport à 2001-02). Plus de 60 pourcent de ces importations sont des produits concurrents des productions régionales et pour lesquels la région dispose de potentialités importantes de production : céréales, viandes, lait et produits laitiers, fruits et légumes, huiles et sucre.

On peut donc aisément mesurer l'impact d'un renforcement de la production, de la transformation et de la mise sur le marché des produits agro-sylvo-pastoraux sur le développement économique et social en Afrique de l'Ouest.


Auteur : Cheikh Tidiane Dieye, Directeur exécutif du Centre africain pour le commerce, l’intégration et le développement (Enda Cacid).


[1] CEDEAO, "Programme régional d'investissement agricole et de sécurité alimentaire et nutritionnelle 2016-2020", 2016.

[2] Oxfam, "Où sont passés nos 10%", 2014.

[3] Enda CACID, Rapport sur l'État du commerce en Afrique de l'Ouest, seconde édition, 2016. 

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