Le groupe ACP a t-il un avenir au delà de 2020?

27 Février 2015

L'article de Geert Laporte publié dans ce numéro jette un regard objectif sur les perspectives d'évolution du groupe ACP. A la lecture de ce texte, on ne peut manquer de s'interroger avec l'auteur sur le futur que le groupe ACP veut, ou peut, se construire dans un contexte où  les circonstances historiques qui ont été à la base de sa création ont assez profondément changé. C'est pourquoi je voudrais prendre appui sur l'article de Laporte pour ouvrir le débat sur cette question qui devrait prendre une dimension particulière à mesure que l'on se rapprochera de 2020, année à laquelle l'accord de Cotonou devrait prendre fin.

Les circonstances historiques, bonnes ou mauvaises, qui sont à la base de la création du groupe ACP en 1975 à Georgetown en Guyane ont forgé l’identité de ce groupe et déterminé la forme et le fond de la coopération qu’elle entretient avec l’Europe, et avec le reste du monde. De nombreux acteurs au sein et en dehors de l’espace ACP perçoivent ce groupe comme une entité qui n’existe que par et pour l'Union européenne.  

Figé dans sa forme actuelle, isolé, sans ressources propres et prisonnier de son histoire, qui est à tout point de vue orientée par la dépendance à l’aide multiforme de l’Europe, le groupe ACP n’aura pas d'avenir s’il ne pose pas des actes forts en vue de sa transformation politique et économique.  

Sur le partenariat Europe-ACP, le diagnostic est déjà assez bien fait pour qu’il soit besoin d’y revenir. Il est communément admis que, sous sa forme traditionnelle ou  postcoloniale, le partenariat Europe-ACP a donné des résultats très mitigés.  L’objectif de diversification économique n’a pas été atteint. Les préférences commerciales n’ont ni généré une croissance soutenue et durable ni accru le commerce entre l’Europe et les pays ACP. Au contraire, elles auraient même découragé les efforts d’industrialisation des pays ACP et accentué leur spécialisation dans le rôle de fournisseurs de matières premières et de produits de base.

Il faut toutefois reconnaitre que l’Europe est loin d’être seule responsable de cette stagnation. Les pays ACP ont été incapables d’opérer les réformes structurelles nécessaires pour mettre en place une véritable dynamique de transformation. Le manque de leadership et de vision pour un développement  inclusif et durable, la faiblesse des institutions et des mécanismes de la gouvernance, l'insertion inappropriée dans l'économie mondiale et bien d’autres fléaux ont aussi empêché toute possibilité de progrès véritable des pays ACP à l’image de ce qui s'est fait en Asie de l’Est et du Sud-est où les pays avaient pourtant des conditions économiques et sociales relativement similaires.

 

Regard sur un partenariat construit sur le long terme

Deux grandes périodes, correspondant chacune à une stratégie particulière déployée par l’Europe, sur fond d’intérêts économiques et politiques, ont marqué la trajectoire des relations entre l'Europe et les pays ACP.

La première période est celle que j'appelle la période de l'Europe pour les pays ACP. Elle correspond à la mise en place des préférences commerciales non réciproques, octroyées sans contrepartie à travers notamment les conventions successives de Lomé entre 1975 et 2000. L’Europe avait alors défini une stratégie pour les pays ACP et  adopté tout un ensemble d’instruments politiques, économiques et commerciaux pour la mise en œuvre. Avec une ouverture de son marché à 100 pourcent sans droits ni taxes, associée à des crêtes tarifaires sur certains produits, la progressivité des droits sur les produits transformés, des normes sanitaires et phytosanitaires et des obstacles techniques relativement rigides, l’Europe pouvait se garantir un accès durable aux matières premières des pays ACP. Durant cette période, les pays ACP ont bénéficié d'un ensemble d'instruments économiques et de facilités commerciales qui leur ont permis de garder des niches sur le marché européen.

La seconde période démarre en 2000. Cette année marque un tournant majeur dans les relations entre l’Europe et les pays ACP. Les mutations économiques et politiques qui sont apparues au milieu des années 90 et qui ont profondément influencé les relations internationales se sont accélérées en 2000. L’Accord de Cotonou signé dans ce contexte marque un tournant majeur. L’Europe y laisse apparaitre, de manière explicite ou diffuse, les grandes lignes de sa nouvelle stratégie sur les ACP, élaborée à la fois comme réaction aux mutations intervenues dans le système commercial international – lancement du programme de Doha pour le développement en 2001 – et comme réponse à la montée en puissance des pays émergents au début des années 2000. L’Europe se donne alors une stratégie sur les pays ACP avec pour finalité de stopper le déclin quasi irréversible de ses parts dans le commerce des ACP.

Les lignes traditionnelles ont commencé à bouger pour laisser apparaitre de nouvelles formes de coopération et de nouvelles possibilités économiques pour les pays ACP. Ces derniers, en particulier  ceux d’Afrique, prennent alors conscience des opportunités que leur offrent les nouvelles configurations géopolitiques et économiques internationales pour accélérer leur transformation économique. C’est cette prise de conscience qui explique en partie  la  précaution prise par les régions ACP dans les négociations de l’Accord de partenariat économique (APE). La durée des négociations, l'étendue des divergences comme les tensions politiques qui ont entouré celles-ci sont bien la preuve que les temps ont changé et que les pays ACP veulent désormais porter leur empreinte sur leur partenariat avec l'UE. 

 

Quelles voies pour le futur?

Je fais partie de ceux qui pensent que l'Europe n'a plus ni les moyens ni l'envie d'entretenir un groupe dont l'utilité économique et le poids politique sont de plus en plus contestables. Et à vrai dire, les pays ACP eux-mêmes ne semblent tenir à cette relation, dans sa version formelle et institutionnelle, que par commodité pour accéder aux ressources financières européennes au moins jusqu'en 2020, date prévue pour l'expiration de l'accord de Cotonou. Et après?

Les pays ACP n’ont pas choisi leur passé. Celui-ci a été conçu par l'Europe. Mais ils peuvent construire leur propre avenir. Mais soyons clair, il ne s’agit pas de couper toute relation avec l'Europe car cela n’est ni possible ni souhaitable. Il s'agit plutôt pour ce groupe de se réinventer tant sur la forme que sur les objectifs. Deux axes de changement majeurs, parmi d'autres, me semblent incontournables:

 

- apprendre à vivre sans les préférences commerciales européennes

En dépit de sa population de plus d’un milliard d’habitants, le groupe ACP ne compte que pour moins de 3 pourcent du commerce mondial. Il est resté tributaire des rentes préférentielles octroyées par l’Europe. Or ces préférences commerciales s’éroderont dans un avenir très proche du fait des baisses des tarifs au niveau multilatéral ou dans le cadre des accords régionaux : UE-Mexique ; UE-Corée ; UE-Chili ; UE-Pays méditerranéens ; UE-Israël ; UE-Etats-Unis ; etc.

C'est pourquoi la signature des APE ne pourra que retarder, peut-être de quelques années seulement, l'échéance inéluctable de l'ouverture à la compétition globale. L'Europe donne désormais à tous ses autres partenaires les avantages qu'elle n'avait donnés jusqu'ici qu'aux pays ACP.

Les pays ACP n’ont donc d’autre choix que de sortir de l’attentisme pour construire leur compétitivité en investissant massivement dans la formation professionnelle pour se doter d’une main d’œuvre qualifiée,  l’énergie, les infrastructures, etc. Le renforcement des capacités productive et la diversification économique est une nécessité car la dépendance à une gamme limitée de produits empêche toute insertion dans les chaines de valeurs mondiales qui se complexifient.  

 

- s’affranchir de la tutelle économique et politique européenne et bâtir un partenariat ouvert et multipolaire

A l’expiration de l’Accord de Cotonou en 2020, le Groupe ACP devrait se doter de sa première Stratégie sur l’Europe qui devrait permettre de consolider tous les acquis obtenus dans la coopération avec l’UE. Mais il faudra ensuite s’ouvrir à toutes les autres possibilités de partenariat économique pour tirer profit de l’ouverture et de la diversification des pôles de coopération dans l’espace économique mondial. La coopération Sud-Sud est un formidable levier de croissance et de développement économique et social pour le groupe ACP. Le groupe ACP pourrait en faire le principal instrument de sa renaissance. Les pays émergents du Sud ont des expériences et des modèles de réussite qu’ils peuvent transférer à des pays moins avancés. Dans l’espace ACP, certains pays ont développé des expériences et des modèles qui pourraient être d’une grande utilité pour d’autres. D’autre part, dans le sillage de la coopération Sud-Sud, la coopération triangulaire apparait aussi comme un levier qui fait déjà ses preuves. Cette forme de coopération est un trait d’union entre la coopération Sud-Sud et Nord-Sud. Le secrétariat ACP devrait donc définir une stratégie pour s’engager dans le développement de la coopération Sud-Sud et tripartite dans l’espace ACP.

This article is published under
25 Novembre 2013
Actuellement les négociations progressent sur deux des quatre thèmes présentés comme des résultats attendus par les membres les plus pauvres de l'OMC, ont annoncé certains responsables lors de la...
Share: 
25 Novembre 2013
Les dispositions relatives au traitement spécial et différencié (S&D) offrent aux pays en développement et aux pays les moins avancés (PMA) divers types de flexibilités, allant de dispositions...
Share: