Les accords commerciaux méga-régionaux : menace ou opportunité pour l’avenir du commerce africain ?

28 Avril 2016

Comment l’Afrique peut-elle atténuer les effets potentiellement négatifs des accords commerciaux méga-régionaux et soutenir ses efforts de transformation structurelle au moyen du commerce ? 

 

Depuis le début des années 2000, les accords commerciaux régionaux (ACR) – autorisés par les règles de l’OMC – se sont multipliés. Il est intéressant de noter que cette évolution s’est produite dans un contexte de quasi absence de progrès dans les négociations commerciales multilatérales, ce qui montre que de nombreux pays considèrent les marchés régionaux comme une voie importante de développement de leurs échanges commerciaux. L’émergence d’accords commerciaux méga-régionaux (ACMR), dont la portée dépasse les pays simplement frontaliers, et qui touchent une partie importante du PIB et de la population du monde, atteste de cette tendance.

À l’heure actuelle, trois principaux ACMR sont envisagés : le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) entre l’Union européenne et les États-Unis, le Partenariat transpacifique (TPP) récemment conclu entre les États-Unis et onze pays du pourtour du Pacifique, et le Partenariat économique régional global (RCEP) entre seize économies d’Asie et du Pacifique. S’ils sont mis en œuvre, ces accords modifieront considérablement l’environnement du commerce international, avec de potentiels défis systémiques pour le système commercial multilatéral. Ces initiatives commerciales méga-régionales sont notamment souvent en avance sur de nombreuses questions discutées dans le cadre de l’OMC et ont contribué à détourner les pourparlers des sujets traditionnels de Doha, qui sont particulièrement importants pour de nombreux pays en développement, et notamment pour le continent africain. La déclaration finale de la dixième Conférence ministérielle de l’OMC, qui s’est déroulée du 15 au 19 décembre 2015 à Nairobi au Kenya, est en elle-même très consensuelle, mais reste plutôt évasive sur l’avenir des négociations multilatérales. Elle reconnaît que « de nombreux Membres veulent mener les travaux sur la base de la structure de Doha, tandis que certains veulent explorer de nouvelles architectures ». Cette même déclaration réaffirme la « nécessité de faire en sorte que les accords commerciaux régionaux (ACR) restent un complément, et non un substitut, du système commercial multilatéral ».[1]

Les impacts attendus de ces méga-accords sur les pays tiers restent relativement incertains, car à l’exception du Partenariat transpacifique (TPP), les dispositions de ces accords ne sont pas encore connues dans leur intégralité. Il est toutefois évident que les pays africains, qui ne font pas partie de l’une ou l’autre de ces trois initiatives méga-régionales, seront probablement affectés par l’intensification de la concurrence et l’érosion des préférences sur les marchés des ACMR. En termes de commerce, il est donc indispensable d’examiner les stratégies pouvant être adoptées par les pays africains pour atténuer les effets négatifs potentiels résultant de la formation de groupements méga-régionaux.
 

La zone de libre-échange continentale : une priorité importante pour l’Afrique face aux accords méga-régionaux

Certaines données empiriques issues d’analyses d’équilibre général calculable (EGC) montrent que si la mise en place de ces trois grands ACMR devrait générer de vastes opportunités à l’exportation pour leurs signataires, notamment dans les pays du RCEP, les économies africaines risquent de souffrir de ces réformes commerciales (Mevel et Mathieu, 2016)[2]. Les résultats indiquent que la réduction de leurs exportations vers l’Inde et la Chine pourrait être particulièrement importante.

Toutefois, si en parallèle, les pays africains parvenaient à mettre en place la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) – leur propre méga-accord régional, censé couvrir les 54 pays de l’Union africaine, et dont les négociations ont été officiellement lancées en juin 2015 –, les résultats pourraient être radicalement différents pour le continent. Le commerce généré entre partenaires africains grâce aux mesures d’intégration régionale ferait plus que compenser les pertes commerciales résultant des ACMR. Toutes les économies africaines, y compris les plus petites, seraient en mesure de développer leurs échanges avec leurs partenaires du continent. Il convient également de souligner que le développement du commerce intra-africain bénéficierait en premier lieu au secteur industriel (par exemple les produits électroniques, les machines et équipements de transport, les produits chimiques, le textile, les produits de la métallurgie et les produits alimentaires transformés), avec par conséquent des effets bénéfiques sur le développement industriel et la transformation structurelle de l’Afrique. Ces effets bénéfiques pourraient même être renforcés par l’adoption, en parallèle de la ZLEC, de mesures visant à réduire les coûts des échanges.

Dans ce scénario, la réussite des négociations en cours concernant la ZLEC, suivie de la mise en œuvre rapide d’une réforme de politique commerciale à l’échelle du continent, constitue un impératif pour l’Afrique en vue d’atténuer les effets indésirables des autres initiatives méga-régionales. La ZLEC doit être ambitieuse et éliminer de façon effective les barrières tarifaires dans le commerce des biens et des services, tout en luttant vigoureusement contre les barrières non-tarifaires qui entravent fortement les échanges intra-africains. Il sera bien entendu également nécessaire de traiter certaines questions ne relevant pas directement du commerce (telles que les investissements, les réformes réglementaires, etc.) à court ou moyen terme (comme dans les ACMR) pour maximiser les gains potentiels. Cependant, malgré tout son potentiel, le marché africain reste relativement étroit et peu susceptible d’offrir des opportunités commerciales de taille suffisante pour permettre une amélioration significative de la position de l’Afrique au sein du commerce mondial. La part de l’Afrique dans celui-ci n’est que d’environ trois pourcent à l’heure actuelle [3], un niveau quasiment identique à celui d’il y a vingt ans. L’Afrique devra donc regarder au-delà de son propre marché si elle veut jouer un rôle accru dans le commerce international.
 

Renforcer la coopération commerciale Sud-Sud

Les conclusions de Mevel et Mathieu (2016) suggèrent en outre que dans le cas d’une mise en place réussie de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) et des accords commerciaux méga-régionaux (ACMR), une plus grande intégration entre pays africains et membres des ACMR (TPP et RCEP) offrirait des opportunités commerciales significatives aux économies africaines.

Bien que les exportations africaines à destination des pays d’Amérique du Nord, Amérique centrale et Amérique du Sud resteraient globalement dominées par les produits traditionnels (à savoir énergie et produits miniers), le développement des exportations africaines à destination des pays asiatiques, et notamment de la Chine, offrirait un potentiel plus important de soutien des efforts d’industrialisation du continent. De plus, sachant que pour l’Afrique, la quasi totalité du détournement des flux commerciaux résultant de la mise en place des ACMR concernerait les pays du RCEP, et principalement l’Inde et la Chine, le resserrement des liens commerciaux entre les économies africaines et asiatiques compenserait l’effet de réorientation des flux commerciaux résultant des initiatives méga-régionales.

Toutefois, si l’Afrique souhaite renforcer au maximum l’efficacité de ses efforts de transformation structurelle, il faudrait qu’elle s’engage dans une intégration commerciale renforcée avec les pays asiatiques, au-delà du simple RCEP. C’est cette approche qui lui permettrait d’observer les résultats les plus prometteurs. En effet, le potentiel de diversification des exportations de marchandises africaines vers les économies d’Asie de l’Ouest – qui comprennent le Moyen-Orient – est significatif. La poussée des exportations africaines vers les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, qui sont déjà bien approvisionnés en sources d’énergie, bénéficierait quasi intégralement aux produits industriels. La part de ces produits pourrait également devenir prédominante dans les exportations africaines vers la Turquie, et elle augmenterait substantiellement dans les exportations vers le reste de l’Asie occidentale. En outre, les exportations africaines de produits agricoles et alimentaires – et notamment de céréales, d’autres denrées et de produits carnés – seraient également accrues, notamment vers la Turquie et le reste de l’Asie occidentale. Ces pays afficheraient également une demande significative de produits miniers et énergétiques en provenance d’Afrique.

Dans ce scénario de resserrement des liens commerciaux entre les économies africaines et l’Asie de l’Ouest, il convient de souligner que les gains issus du développement du commerce africain ne seraient pas uniquement partagés entre les pays du continent ayant déjà des liens commerciaux étroits avec le Moyen-Orient (par exemple les pays d’Afrique du Nord et autres membres de la Ligue arabe). Les retombées se répartiraient de façon équitable entre différents pays des cinq grandes régions africaines. Des pays comme le Nigeria, le Kenya, le Ghana, la Côte d’Ivoire, l’Île Maurice, le Cameroun ou la Zambie pourraient même s’attendre à un accroissement de leurs exportations vers l’Asie et le Moyen-Orient de plus de deux tiers (par rapport à une situation sans intégration supplémentaire entre l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient), couvrant un large éventail d’exportations industrielles et agricoles.

Il convient en outre de souligner qu’une meilleure intégration entre l’Afrique et ses partenaires commerciaux du Sud ne relève pas uniquement de l’intérêt de la première, car elle stimulerait également de façon considérable les importations et exportations de ses partenaires. Même les quelques pays risquant peut-être de souffrir d’un renforcement des échanges entre l’Afrique et les économies en développement pourraient facilement atténuer leurs pertes en entreprenant des réformes de facilitation des échanges – dans l’esprit de l’Accord de l’OMC sur la facilitation des échanges – susceptibles de générer de nouvelles opportunités commerciales et d’élargir celles qui existent.
 

Conclusion et recommandations

Dans le cadre de l’émergence d’accords commerciaux méga-régionaux tels que le TTIP, le TPP ou le RCEP, la première priorité de l’Afrique doit être la création de sa Zone de libre-échange continentale (ZLEC). Cette zone de libre-échange permettrait non seulement d’atténuer les pertes commerciales résultant de la formation de grands blocs commerciaux, mais également d’harmoniser les politiques commerciales au sein du continent. Une réforme ambitieuse et inclusive de la politique commerciale à l’échelle du continent permettrait d’uniformiser les différents régimes commerciaux existant actuellement en Afrique, tout en résolvant le problème des chevauchements entre les différentes communautés économiques régionales (CER) du continent. Au moment où les pays d’Afrique sont engagés dans des accords commerciaux réciproques – bien qu’asymétriques – avec des partenaires extérieurs, tels que les Accords de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne, la ZLEC permettrait de s’assurer qu’aucun pays africain ne pénalise ses homologues du continent en faveur de partenaires extérieurs en termes d’accès aux marchés.

Cela étant dit, même une ZLEC censée stimuler le commerce intra-africain et sa composante industrielle ne suffira probablement pas à améliorer la position marginale actuelle de l’Afrique au sein d’un commerce mondial en pleine mutation. Bien qu’elle représente une étape cruciale vers la mise en place de chaînes de valeur performantes et la promotion des processus de mise à niveau si nécessaires à l’amélioration de la compétitivité des économies africaines, le continent doit également procéder à un examen stratégique des opportunités commerciales existant au-delà de son propre marché régional. Le renforcement des liens avec les économies en développement et les économies émergentes d’Asie, et notamment du Moyen-Orient, en matière de commerce et d’investissement pourrait très bien soutenir l’industrialisation des économies africaines et la diversification de leurs exportations. Un tel résultat contribuerait de façon significative à la réalisation de l’objectif de transformation structurelle de l’Afrique et d’amélioration de sa position sur la scène commerciale internationale.

L’Afrique doit donc rapidement adapter ses efforts et redéfinir ses priorités en matière de dialogue avec les différentes plateformes commerciales. Toutes les énergies du continent africain doivent être mieux catalysées et dirigées vers la négociation et la mise en œuvre efficace des réformes soutenant au mieux les priorités de l’Afrique, à savoir le renforcement de l’intégration régionale dans un premier temps, puis la mise en œuvre stratégique d’une coopération commerciale accrue avec ses partenaires du Sud. Un renforcement des capacités, visant à améliorer les compétences des négociateurs africains pour la conception, la négociation et la mise en œuvre de tels accords, sera nécessaire, ce qui exigera un soutien solide de la part des organisations internationales et des partenaires de développement.

 

Auteur : Simon Mevel, Économiste au sein du Centre africain pour les politiques commerciales (CAPC) de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) des Nations unies.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de la CEA. L’auteur souhaite remercier sincèrement David Luke, coordinateur du Centre africain pour les politiques commerciales (CAPC) au sein de la Commission économique pour l'Afrique (CEA), pour ses précieux commentaires.


 [1] Voir WT/MIN(15)/DEC; https://www.wto.org/french/thewto_f/minist_f/mc10_f/nairobipackage_f.htm

[2] Mevel S. et M. Mathieu (2016), « L’émergence des accords commerciaux méga-régionaux et l’impératif pour les économies africaines d’un renforcement stratégique de la coopération Sud-Sud liée au commerce ». Article sélectionné pour présentation à l’occasion de la 19ème conférence annuelle sur l’analyse économique internationale, Washington D.C., 15-17 juin 2016.

[3] Calculs de l’auteur fondés sur UNCTADStat; consulté le 21 mars 2016.

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