Les chaînes de valeur du secteur de l’habillement : une opportunité de développement durable pour le Lesotho ?

29 Novembre 2016

Quels ont été les impacts de la participation aux chaînes de valeur du secteur de l'habillement au Lesotho?

Les lignes de production mondiales se sont multipliées au cours des trois dernières décennies. Dans le même temps, la production de textiles et de vêtements a contribué au développement économique de plusieurs pays africains, dont notamment le Lesotho. Le secteur contribue de manière importante à l’économie du pays et représentait près des deux–tiers de son PIB et 60 pourcent de ses exportations totales à son apogée en 2007. Il est également le principal employeur du pays, occupant près de la moitié de la main d’œuvre employée de manière officielle et 80 pourcent des emplois manufacturiers du Lesotho.[1]

L’industrie du textile et du vêtement du Lesotho est bien établie et principalement tournée vers l’exportation sur les marchés internationaux, en particulier vers les États-Unis dans le cadre de l’Africa Growth and Opportunities Act (AGOA). Si le secteur a connu un certain nombre de revers, dont notamment la fin de l’Arrangement multifibres (AMF) en 2004 et les répercussions de la crise financière de 2008–09, de nouvelles opportunités sont apparues ces cinq dernières années. Des évolutions telles que l’arrivée de fabricants de vêtements sud-africains exportant principalement vers le marché régional ont créé une chaîne de valeur régionale reposant sur l'Union douanière d'Afrique australe (SACU). La figure 1 illustre la part des exportations de produits vestimentaires vers le marché américain, dans le cadre de l’AGOA, par rapport aux exportations vers l’Afrique du Sud – qui sont le reflet du commerce régional, car ces produits ne sont pas seulement destinés à l’Afrique du Sud, mais également à l’Afrique australe dans le cadre des chaînes de valeur du commerce de détail. De 2007 à 2010, la part des exportations vers le marché américain a baissé de 95 à 74 pourcent, tandis que celle destinée au marché sud-africain passait de 3 à 17 pourcent. En 2014, les exportations vers les États-Unis au titre de l’AGOA représentaient 78 pourcent et celles destinées au marché régional 17 pourcent.
 

Figure 1 : exportations de produits textiles vers l’Afrique du Sud et les États-Unis en pourcentages du total des exportations de produits vestimentaires du Lesotho

 

Source : statistiques de la CNUCED (UNCTADstat)
 

La participation aux chaînes de valeur des secteurs du textile et de l’habillement a eu un impact positif sur le développement socio-économique du pays, comme en atteste la corrélation positive entre la croissance des exportations et l’amélioration du bien-être des travailleurs. Cet article évoque trois aspects cruciaux de la participation du Lesotho aux chaînes de valeur du textile et de l’habillement, examinant en premier lieu son impact économique, puis son impact social, et enfin la viabilité du secteur et son potentiel de modernisation. Il se termine par un certain nombre de recommandations en matière de politiques.
 

Impact économique

Au niveau national, les chaînes de valeur mondiales permettent aux pays de se spécialiser dans les domaines dans lesquels ils disposent d’un avantage concurrentiel, favorisant ainsi la croissance de la productivité et soutenant les salaires et les revenus, tout en renforçant l’interdépendance et l’interconnexion des économies. En 1995, les États-Unis étaient le principal marché du Lesotho, représentant 76 pourcent des exportations totales du pays, alors que l’Afrique ne représentait que 17 pourcent. À la suite de l’adoption de l’AGOA en 2000 et d’investissements d’entreprises taiwanaises du secteur de la confection, l’industrie vestimentaire du Lesotho s’est considérablement développée et les exportations vers les États-Unis ont triplé, passant de 140 millions US$ en 2000 à 456 millions US$ en 2004. Le nombre d’entreprises de confection a augmenté de façon spectaculaire durant cette période, passant de 21 sociétés employant 9 847 travailleurs en 1999 à 49 sociétés employant 53 087 travailleurs. Toutefois, à la suite de l’expiration de l’AMF en 2004, de la crise économique de 2008-09 et de la lenteur de la reprise économique qui a suivi, le nombre de salariés et d’entreprises a connu un net déclin, chutant à 39000 travailleurs employés par 39 sociétés en 2015.[2] L’incertitude pesant sur l’avenir de l’AGOA après 2025 pourrait également être source de nouveaux problèmes pour l’industrie de l’habillement du Lesotho.

Pour développer et soutenir cette industrie, le pays s’est efforcé au cours des vingt dernières années de diversifier ses marchés d’exportation. Cette stratégie de diversification économique a également pour but de protéger le pays des pertes éventuelles dans le secteur de l’habillement. Elle passe par une participation accrue aux chaînes de valeur sud-africaines à forte intensité de main d’œuvre dans les secteurs de l’agro-alimentaire, des industries légères et de l’externalisation des processus de gestion. Elle s’est traduite, par exemple, par des investissements du secteur automobile, qui ont permis l’intégration d’entreprises locales aux chaînes de valeur de marques telles que BMW, Nissan ou Ford pour la production de sièges automobiles au Lesotho,[3] ainsi que par une diversification vers les biens électroménagers produits par des sociétés comme Philips. Le secteur minier a lui-aussi contribué de façon significative à la diminution de la part des exportations de produits vestimentaires dans les exportations totales.

Cela a entraîné une érosion considérable du marché américain, qui est passé de 76 pourcent des exportations totales en 1995 à 38 pourcent en 2015, en raison principalement de la priorité donnée à l’intégration commerciale régionale. Les États-Unis ne sont plus le seul grand marché d’exportation du Lesotho, l’Afrique représentant désormais 36 pourcent des exportations totales de biens (figure 3). La figure 2 présente l’évolution des exportations totales du Lesotho comparées aux exportations textiles sur les 20 dernières années.
 

Figure 2 : exportations textiles et exportations totales du Lesotho (en millions US$)

 

Source : statistiques de la CNUCED (UNCTADstat)


Figure 3 : Principaux débouchés des exportations du Lesotho, en pourcentage des exportations totales (2015)

 

Source : statistiques de la CNUCED (UNCTADstat)


Investissement

Les activités productives des secteurs du textile et de l’habillement peuvent se caractériser à la fois par une forte intensité de main d’œuvre et de capital, l’habillement étant généralement à plus forte intensité de main d’œuvre et les textiles nécessitant généralement d’importants investissements physiques. En 2015, de nouveaux locaux industriels ont été construits, financés par le gouvernement et des partenaires de développement pour un montant de 28,4 millions US$. Ces locaux doivent être occupés par 10 nouvelles sociétés, dont huit gérées par des ressortissants du Lesotho (Basotho), avec le projet de créer plus de 5000 emplois directs. En plus de la construction de ces locaux industriels, le gouvernement a recours à des mesures incitatives pour attirer les investisseurs, par le biais de son agence de promotion de l’investissement. L’usine locale de denim, qui a investi plus de 100 millions US$, en constitue un exemple, signalant également un engagement à long terme à l’égard du secteur textile.

Les fabricants sud-africains ont également montré une volonté croissante d’investir au Lesotho, dans le cadre de la création d’activités à plus forte valeur ajoutée dans le pays. La principale société à capitaux sud-africains a ainsi entrepris de développer les compétences de ses employés, non seulement pour ses travailleurs peu qualifiés, mais également pour ses dirigeants locaux, dans le cadre d’un programme de formation au leadership. La proximité du Lesotho par rapport au siège de nombreuses sociétés industrielles sud-africaines est également propice au transfert de services à plus forte valeur ajoutée au Lesotho. Un fabricant sud-africain prévoit ainsi d’investir dans des locaux industriels intégrés, facilitant les liens en amont et en aval, en vue de délocaliser ses fonctions de recherche, de conception et de marketing au Lesotho.

Services

Les principaux éléments de services dans les chaînes de valeur du textile et de la confection au Lesotho sont les transports et la logistique, de l’approvisionnement en matières premières à l’expédition des produits vers le marché. Les services à forte valeur ajoutée, tels que le développement de produits, la recherche et la conception, ou la gestion des marques et le marketing, sont principalement assurés au niveau des sièges centraux à Taïwan ou en Afrique du Sud. Le fait que ces services soient fournis à distance est peu propice au transfert de compétences en faveur des travailleurs Basotho, en matière notamment de compétences de gestion et de leadership. Le gouvernement et la Banque mondiale ont ainsi créé deux centres de développement des compétences dans les zones économiques de Maseru et Maputsoe, qui dispensent une formation de base pour le secteur textile. Les fabricants sud-africains recherchent toutefois des compétences plus pointues pour leurs produits complexes et apportent actuellement leur soutien au centre de formation local pour améliorer la formation et contribuer au transfert de ces compétences.
 

Impact social

L’emploi formel des femmes au sein du secteur textile contribue à leur émancipation économique, à la réduction de la pauvreté et à la croissance économique du pays. La main d’œuvre du secteur textile se compose en majorité (80 pourcent) de jeunes femmes ayant un faible niveau d’études et de formation, qui sont également à la tête de plus de la moitié des ménages du pays. Dans le cadre de projets de développement social, les fabricants tournés vers l’Afrique du Sud commencent aujourd’hui à former et diriger les femmes vers des postes d’encadrement.

Les femmes Basotho qui travaillent dans le secteur textile se sont émancipées en termes économiques. Les salaires des travailleuses du textile élargissent leurs options et leurs possibilités de choix dans la vie, et leur confèrent également un poids plus important dans les décisions au sein du foyer comme à l’extérieur de celui-ci. Ces salaires ne sont toutefois pas suffisants pour couvrir tous leurs besoins de base et leur permettre d’épargner, ce qui limite les possibilités d’assistance financière de la part des établissements financiers. Pour contourner cet obstacle, elles ont créé leurs propres groupes d’investissement social, qui leur permettent de bénéficier d’un certain montant d’assistance financière et d’épargne.

Dans le cadre de leur travail, les salarié(e)s du secteur ont accès à des programmes de santé qui leur fournissent des services d’éducation et de santé gratuits. Le Lesotho n’offre pas de sécurité sociale, mais les services de santé y sont fortement subventionnés et les traitements du SIDA et de la tuberculose y sont offerts gratuitement dans les dispensaires. Le taux de prévalence du VIH au Lesotho est de 23 pourcent au niveau national et de 45 pourcent dans le secteur. En outre, près de 60 pourcent des usines textiles du Lesotho (23 sur 39) participent au programme « Better Work » de l’Organisation mondiale du travail. Ce programme a contribué à l’amélioration des conditions d’hygiène et de sécurité au travail et a également favorisé la cause des travailleurs en encourageant le respect des lois et réglementations nationales par les usines. Ces programmes et d’autres ont permis une plus grande sensibilisation aux droits des travailleurs, notamment en ce qui concerne les femmes. Un récent exemple en est l’introduction dans le code du travail d’un congé de maternité rémunéré pour les femmes. Depuis février 2016, un dispensaire mobile spécialisé dans la santé reproductive, dont le fonctionnement est assuré par le centre de santé adventiste du septième jour, avec le soutien du Fonds des Nations unies pour la population, offre d’importants services de santé gratuits au sein de la zone industrielle, cinq jours par semaine. Il offre des conseils et des fournitures de planning familial, des visites prénatales pour les femmes enceintes, et des conseils, tests et traitements pour le VIH.
 

Viabilité du secteur

Le principal moteur des exportations de produits textiles et vestimentaires du Lesotho a été l’accès aux marchés en franchise de droits offert par l’AGOA et la SACU. Les régimes stables, prévisibles et durables d’accès préférentiel aux marchés jouent un rôle crucial pour l’économie de Lesotho. Selon Joshua Setipa, ministre du commerce et de l’industrie du Lesotho, la perte éventuelle des avantages de l’AGOA aurait un impact direct sur l’Afrique du Sud et les autres pays d’Afrique australe. L’unique usine textile du Lesotho achète la fibre de coton auprès d’un certain nombre de pays d’Afrique australe, comprenant l’Afrique du Sud, le Malawi, le Mozambique, la Zambie et le Zimbabwe. En 2015, le pays a acheté 105 393 balles de coton. Il est toutefois probable que si l’AGOA cessait d’exister, les sociétés à capitaux principalement asiatiques ne partiraient pas vers d’autres régions d’Afrique, ce qui aurait d’importantes conséquences négatives tant pour le Lesotho que pour ces autres pays d’Afrique australe. Pour améliorer la viabilité du secteur, le gouvernement du Lesotho s’est lancé dans une série de partenariats public-privé reposant sur un ensemble de mesures stratégiques de politique industrielle visant à moderniser le tissu institutionnel en matière de formation et d’infrastructures. Il s’efforce également de promouvoir le contrôle local du secteur, en offrant aux entreprises détenues par des capitaux Basotho qui souhaitent participer à la chaîne de valeur textile et vestimentaire des locaux industriels subventionnés.

Il existe d’importantes différences en termes de potentiel de modernisation entre la chaîne de valeur régionale axée sur les producteurs sud-africains et la chaîne de valeur américano-asiatique. L’orientation vers le marché régional offre des opportunités supplémentaires de progrès social et économique en termes d’autonomisation, de développement des compétences et d’intégration locale. Ces opportunités se concentrent en particulier au niveau de l’approvisionnement, à travers la création d’entreprises directement au Lesotho, où la relative stabilité des relations du travail, ainsi que de la distribution d’eau et d’électricité, contribue à attirer les investisseurs sud-africains. Les emplois liés aux entreprises tournées vers le marché sud-africain ne pourront toutefois remplacer ceux des entreprises tournées vers le marché américain, car leur effectif est en moyenne inférieur de moitié. Leurs revenus ne peuvent pas non plus remplacer ceux générés par les exportations vers les États-Unis, car le volume de la production destinée au marché régional ne représente qu’un petit pourcentage de celle destiné au marché américain. Les entreprises sud-africaines produisent des produits complexes en petites séries, avec des marges plus élevées, tandis que les entreprises tournées vers les États-Unis visent la production de masse de produits simples à faibles marges, qui nécessitent peu de qualifications.
 

Conclusion

Au Lesotho, les deux chaînes de valeur du secteur de l’habillement ont contribué à remédier à certaines des difficultés économiques et sociales du pays, notamment en termes de la lutte contre la pauvreté, en créant des emplois et en encourageant l’égalité des sexes, sachant que 80 pourcent des effectifs du secteur sont des femmes.

L’accès préférentiel aux marchés, notamment vers les États-Unis, a été le principal moteur et la principale motivation de l’investissement direct à l’étranger en provenance d’Asie. Les transferts de compétences ou de technologie sont toutefois restés limités sur les vingt dernières années, car l’essentiel des fonctions de gestion à plus forte valeur ajoutée sont accomplies à l’étranger. Les liens avec l’économie locale sont en outre limités, se cantonnant aux transports, à la logistique et aux services bancaires. La chaîne de valeur régionale montre quant à elle un potentiel plus important de modernisation (dans le cadre notamment du développement des compétences des travailleurs) et de viabilité économique à long terme.

L’expérience du Lesotho met en lumière les conditions nécessaires à une participation réussie aux chaînes de valeur mondiales et régionales. Pour les dirigeants politiques, une politique commerciale et industrielle réactive, qui encourage la diversification et réduit la dépendance à l’égard de l’accès préférentiel aux marchés, est indispensable pour tirer le meilleur parti de cette participation aux chaînes de valeur, car elle favorise les opportunités d’intégration en amont et en aval. Différentes mesures politiques relatives au commerce peuvent permettre de développer de nouveau marchés, d’intégrer le secteur privé et de remonter les chaînes de valeur. Les transferts de compétences et de technologie jouent un rôle essentiel pour accroître la compétitivité du secteur et améliorer les compétences de la main d’œuvre.
 

Auteur : Moshe Kao, Consultant indépendant en matière de commerce et de développement et ancien conseiller au sein de la mission permanente du Royaume du Lesotho à Genève.
 


[1] ComMark, ComMark’s Lesotho Textile and Apparel Sector Programme: Impact Assessment, presentation Powerpoint, 11 juin 2009 ; Lesotho Government and International Labour Organization (ILO), « Lesotho Decent Work Country Programme: Phase II: 2012–2017 », http://www.ilo.org/public/english/bureau/program/dwcp/download/lesotho.pdf; ILO, « Lesotho: Baseline Report: Worker Perspectives from the Factory and Beyond », août 2012.

[2] Mike Morris, Justin Barnes et Moshe Kao, « Global Value Chains, Sustainable Development, and the Apparel Industry in Lesotho », ICTSD, 2016.

[3] Joshua Setipa, « Integration into Global and Regional Value Chains – How Is It Done? The Experience of Lesotho in the Textiles and Apparel Sector », in African Perspectives on Trade and the WTO: Domestic Reforms, Structural Transformation and Global Economic Integration, par Patrick Low, Chiedu Osakwe et Maika Oshikawa, Cambridge: Cambridge University Press, 2016.

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