Les chaînes de valeur mondiales au service des Objectifs de développement durable ?

29 Novembre 2016

Quelles sont les principales lacunes en matière de connaissances qu’il faudrait combler pour permettre aux économies en développement d’exploiter les chaînes de valeur mondiales (CVM) dans la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) ?  

 

Un nombre toujours croissant de personnes, dans un nombre toujours croissant de pays, produisent pour l’exportation sur les marchés internationaux. Mais cette croissance des exportations ne conduit pas en elle-même à un développement durable généralisé ni à la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD). La question n’est donc pas de savoir s’il convient ou non de participer aux marchés internationaux, mais plutôt de déterminer comment le faire pour favoriser au mieux le développement.

Plus des deux tiers des échanges commerciaux mondiaux ont aujourd’hui lieu au sein de chaînes de valeur mondiales (CVM), et résident donc dans la production, l’importation et l’exportation de produits intermédiaires (ou semi-finis) qui sont ensuite incorporés aux produits finaux. Une grande partie de ces échanges liés aux CVM s’effectue dans le cadre de CVM dites « gouvernées », au sein desquelles des entreprises dominantes ou d’autres acteurs (tels que des organisations de la société civile) déterminent le rôle de chacun au sein de la chaîne.   

La structure et le fonctionnement de ces CVM déterminent les gagnants et les perdants de ces systèmes mondiaux de production. Le principal enjeu politique consiste donc à s’assurer que ces chaînes contribuent à la réalisation des ODD. Bien que le développement des CVM ait des répercussions positives découlant spontanément du fonctionnement des marchés, nombre de données montrent qu’en l’absence de politiques d’accompagnement, ces résultats positifs restent limités.
 

Renforcer les connaissances pour promouvoir une amélioration continue

Le caractère ambitieux des ODD fait peser de nouvelles exigences sur les politiques, offrant de nouvelles possibilités d’élargir et d’approfondir la contribution potentiellement positive des CVM à un développement mondial partagé par tous. Mais en l’absence d’une base de connaissances adéquate, les politiques courent le risque d’être malavisées et donc inadaptées. L’omniprésence de ces lacunes en matière de connaissances n’est pas surprenante, sachant que les ODD viennent tout juste d’être adoptés. La manière de combler ces lacunes dépendra du contexte, dans le sens où leur nature et le niveau de détail nécessaire pour y répondre varient selon les circonstances ou les secteurs ainsi que dans le temps.

Certaines stratégies d’entreprise qui ont fait leurs preuves dans le monde des affaires illustrent la manière dont l’identification des lacunes d’information, la collecte des données et leur exploitation pour comparer la performance dans le temps, par activité et par région, permet « d’étirer » cette performance pour atteindre les objectifs visés. Un autre aspect particulièrement crucial réside dans l’importance d’impliquer les différentes parties prenantes dans le cadre d’activités bien conçues de collecte de données, afin de favoriser une mise en œuvre efficace des politiques.

Surtout, tenter de remédier à cet important manque de connaissances nous amène à réaliser qu’à différents degrés, tous les indicateurs sont imparfaits. De plus, bon nombre d’entre eux sont difficiles à capturer en raison de leur caractère propre, mais également parce que de nombreuses activités du secteur informel ne sont pas enregistrées. Il n’existe donc pas de modèle parfait. Ce n’est pas seulement la collecte des données qui est contextuelle, mais également leur interprétation, qui doit par conséquent être menée avec soin avant de choisir certaines politiques et de les mettre en œuvre. 
 

Combler les lacunes de connaissance pour les ODD : quelques exemples

Chacun des 17 ODD pâtit d’importantes lacunes de connaissance ; chacun des ODD est, à des degrés variés, affecté par la structure des CVM. Une tâche prioritaire consiste donc à identifier les lacunes de connaissance relatives aux CVM et aux ODD qui sont les plus importantes, notamment du point de vue de leur pertinence en matière de politiques, et en même temps susceptibles de pouvoir être comblées. La suite de cette section présente deux exemples démontrant comment il est possible de combler certains déficits d’information relatifs à la mise en œuvres de certains ODD spécifiques, en identifiant les principales parties prenantes concernées, les types de données nécessaires, ainsi que les avantages et inconvénients de certains types de données.

Réduire les inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre (ODD 10)

Trois grands indicateurs de mesure des inégalités sont affectés par la structure des CVM. Le premier est la répartition des revenus au sein de la CVM elle-même (entre par exemple les travailleurs, les propriétaires et les dirigeants). Le second réside dans la répartition entre les personnes employées au sein des CVM et celles qui exercent leur activité hors des CVM. Enfin, le troisième s’intéresse aux inégalités entre les travailleurs, propriétaires et dirigeants exerçant leur activité au sein des CVM, mais dans différentes économies. Ces différentes approches en matière de répartition des revenus, les principales lacunes d’information qui s’y rapportent et les avantages et inconvénients de différentes données sont présentés dans le tableau 1. 
 

Tableau 1 : niveaux d’égalité (ODD 10)

 

 

Une énergie fiable, durable et moderne (ODD 7) ; une infrastructure résiliente (ODD 9) ; des modes de consommation et de production durables (ODD 12) ; changements climatiques (ODD 13)

L’énergie est essentielle à la vie. Au niveau le plus élémentaire, elle fournit les calories nécessaires à l’existence (ODD 1). Mais elle représente également un moyen d’accroître la productivité (ODD 12), d’améliorer les infrastructures (ODD 9) et de répondre aux défis du changement climatique (ODD 13).

Les CVM consomment en général de grosses quantités d’énergie, par des biais dont on n’a rarement conscience. Les gains résultant d’une meilleure efficacité énergétique dans le traitement du manioc ou du maïs sont, par exemple, souvent neutralisés par les dépenses d’énergie de la chaîne logistique, au niveau notamment du transport des produits de base, des produits intermédiaires et des produits finis. Ainsi, l’empreinte énergétique des chaînes d’approvisionnement de nature globale – liée au transport maritime des produits intermédiaires et finis au sein des pays ou entre pays – peut s’avérer substantielle. Un autre problème relatif à l’empreinte énergétique des CVM réside dans la fausse impression de « découplage » entre production et utilisation d’énergie qu’elles peuvent donner. De nombreuses économies développées ont connu un découplage énergétique au sens où leur ratio énergie/PIB a chuté. Mais en réalité, dans bien des cas, les segments de production consommant le plus d’énergie et d’eau, ou générant le plus de pollution, ont été transférés par le biais des CVM vers d’autres économies, et notamment des économies du Sud.

Ces aspects, comme d’autres, peuvent être mesurés avec différents niveaux de précision au sein des CVM (tableau 2). L’intensité énergétique de la production peut être mesurée au niveau des processus productifs de chaque maillon de la chaîne. On peut également envisager, bien que cela soit moins aisé, de mesurer l’intensité énergétique de la chaîne complète, logistique et transports internationaux compris. Il est également difficile d’évaluer dans quelle mesure le ratio énergie/PIB d’une économie donnée est faussé par la délocalisation de processus à forte intensité énergétique vers d’autres économies. Une autre catégorie de préoccupations se rattachant à l’énergie concerne l’accès à celle-ci. Les systèmes de réseau électrique sont souvent inaccessibles dans les régions éloignées des grandes agglomérations, ce qui constitue un des avantages des sources d’énergie renouvelables. En revanche, ces sources d’énergie renouvelables peuvent être intermittentes et défavoriser les utilisateurs qui n’ont pas accès à l’infrastructure de réseau.


Tableau 2 : énergie fiable, durable et moderne (ODD 7) ; infrastructure résiliente (ODD 9) ; modes de consommation et de production durables (ODD 12) ; changements climatiques (ODD 13) ; océans et ressources marines (ODD 14) ; forêts et biodiversité (ODD 15)

 
Passer des données à l’action

Les politiques qui ne se fondent pas sur des données tangibles peuvent s’avérer contre-productives, avec parfois de graves effets indésirables (et inattendus). De leur côté, les données ne changent pas le monde en tant que telles, bien que le processus de collecte des données puisse susciter une prise de conscience et pousser à agir. L’enjeu consiste à intégrer les efforts visant à combler les lacunes en matière de connaissances au processus d’élaboration et de mise en œuvre des politiques contribuant à la réalisation des ODD.

Cela passe nécessairement par l’implication des principaux acteurs ayant le pouvoir de déterminer les structures de production, de distribution et d’innovation. Dans le cadre des CVM, sept catégories d’intervenants ont un rôle important :

  • Les organismes internationaux (tels que l’OMC) et les accords internationaux (tels que l’Accord de libre échange nord-américain) jouent un rôle important dans la définition de l’accès aux marchés. Ces régimes commerciaux affectent la structure des CVM en termes sectoriels, géographiques et temporels, avec d’importantes répercussions en termes de répartition des activités et des revenus. Chacune de ces organisations doit avoir conscience de l’impact de ses actions sur la manière dont les CVM contribuent aux ODD.
  • Les gouvernements nationaux des pays exportateurs et importateurs fixent les paramètres de production et d’accès au marché. Dans quelle mesure leurs actions influencent-elles la réalisation des différents ODD et déterminent-elles les gagnants et les perdants de la participation aux CVM ?
  • Les entreprises dominantes jouent un rôle crucial – et peut-être le plus important – dans la manière dont les CVM soutiennent ou entravent la réalisation des ODD. Beaucoup de ces entreprises expriment leur volonté de soutenir les ODD, mais n’ont qu’une compréhension limitée de l’impact de leurs opérations sur le résultat des ODD.
  • Les autres entreprises au sein des CVM, acheteurs ou fournisseurs, jouent un rôle similaire, bien que subsidiaire, dans la réalisation des ODD. Les plus importantes d’entre elles jouent le rôle d’« entreprise dominante » à l’égard de leurs propres chaînes de valeur. Là-aussi, les lacunes en matière de connaissances sont largement répandues.
  • Les travailleurs, parfois à titre individuel, mais surtout lorsqu’ils exercent leur pouvoir de manière collective, peuvent jouer un rôle important pour amener leurs actionnaires et dirigeants à prendre leur responsabilité vis-à-vis des actions qui affectent la réalisation des ODD. La collecte effective, au niveau des entreprises et des exploitations agricoles, des micro-données nécessaires à maintenir leur compétitivité sur les marchés internationaux peut souvent contribuer à la prise de conscience et à la mobilisation de ces travailleurs. Dans d’autres cas, ils peuvent avoir besoin d’un soutien plus actif pour les aider à comprendre la nature des implications des CVM en matière de répartition des revenus, ainsi que les facteurs qui influencent ces dernières.
  • Les organisations de la société civile jouent un rôle clé dans l’organisation des CVM. Dans de nombreux secteurs, notamment ceux qui vendent sur les marchés finaux, et plus particulièrement sur les marchés à plus fort revenu, leurs préoccupations en matière de commerce équitable, de droits des travailleurs et d’environnement vont dans le même sens que beaucoup d’ODD. Cependant, leurs efforts sont souvent insuffisamment ou mal informés, reposant autant sur des préjugés et des rumeurs que sur une compréhension approfondie de ce qui se passe réellement sur le terrain dans le cadre des CVM.
  • Dans certains secteurs, les partenariats public-privé sont les acteurs principaux de la mise en œuvre des ODD, notamment dans le cadre de la fourniture de biens publics internationaux, comme par exemple le traitement des maladies tropicales négligées. Il s’agit souvent d’initiatives à grande échelle, qui partent du « sommet » vers la base, et ne tiennent pas suffisamment compte de ce qui se passe aux échelons inférieurs de leurs chaînes de valeur. Là encore, les lacunes en matière de connaissances sont nombreuses.


Un alignement en faveur des ODD ?

Pour résoudre le problème, il est nécessaire d’assembler les différentes pièces du puzzle. En premier lieu, pour être efficaces, les politiques doivent se fonder sur des faits, et ce à tous les niveaux. Deuxièmement, une réponse politique adéquate passe par la reconnaissance du fait que de nombreux ODD exigent de nouvelles données, pour lesquelles les systèmes existants de collecte d’information ne sont pas forcément adaptés. Troisièmement, l’information peut prendre différentes formes et comporter différents niveaux de détail. Le contexte joue un rôle déterminant dans la production des connaissances. Quatrièmement, les CVM jouent un rôle prédominant dans le commerce mondial. Implantées dans différents pays et secteurs, impliquant différentes parties prenantes, elles nécessitent des données holistiques qui englobent des systèmes entiers plutôt que des maillons distincts au sein des systèmes de production. Cinquièmement, tout un ensemble d’intervenants sont concernés, au niveau de la collecte des données, de leur analyse et, surtout, des actions nécessaires à la réalisation des ODD.

Dans certains cas, il peut y avoir des solutions gagnant-gagnant au sein des CVM, ce qui peut faciliter la production de connaissances appropriées, l’analyse de celles-ci, l’élaboration des politiques et la mise en œuvre d’actions définies. Les intervenants clés de la chaîne partagent dans ce cas des intérêts communs qui facilitent leur collaboration. Cette situation peut être décrite comme un processus d’« alignement » des parties prenantes. Dans d’autres cas toutefois, les parties prenantes peuvent avoir des intérêts opposés, et l’accès à certaines informations spécifiques est à la base des différences de pouvoir au sein des CVM. Dans ce types de cas, il ne sera donc pas facile d’exploiter les CVM dans la mise en œuvre des ODD. Mais comme dans le cas des CVM dans lesquelles les parties prenantes ont des intérêts « alignés », l’accès aux connaissances sera un aspect essentiel des efforts de réalisation des ODD.
 

Cet article est tiré d’un document intitulé « Inclusive and Sustainable Growth: The SDG Value Chains Nexus », publié par by ICTSD, qui évoque plus en détail les lacunes de connaissance liées aux ODD et aux CVM.

Auteur : Raphael Kaplinsky, Professeur au sein de l’unité de recherche sur les politiques scientifiques, Université du Sussex.
 

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