Les spécialistes mesurent les conséquences du Brexit pour l’Afrique

26 Juillet 2016

Le vote populaire historique du Royaume-Uni en faveur d’une sortie de l’UE (« Brexit ») a suscité la réaction d’un certain nombre d’analystes sur ses conséquences possibles pour les économies africaines. Si les nombreuses répercussions politiques et économiques à long terme restent à déterminer, le départ britannique suscite de nombreuses questions sur la manière dont le Royaume-Uni définira désormais ses politiques commerciales à l’égard des pays tiers, quel que soit finalement le « modèle de sortie » suivi.

Certains experts estiment que le Brexit pourrait avoir des conséquences négatives pour les économies africaines, qu’il s’agisse des régimes de préférence pouvant être accordés par le Royaume-Uni, des répercussions du ralentissement économique et de la chute de la livre sterling sur le commerce et l’investissement ou de l’évolution possible des politiques européenne en matière de développement en l’absence de l’influence londonienne.

D’autres considèrent toutefois que le vote pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans les relations économiques entre le Royaume-Uni et l’Afrique, marqué par de nouvelles opportunités pour les exportations africaines et les flux entrants d’investissements directs à l’étranger, et une approche plus ciblée et indépendante en matière d’aide au développement. Cela pourrait par exemple passer par un renforcement des liens entre les 53 pays membres du Commonwealth des nations, qui s’étend de l’Afrique à l’Asie et des Amériques au Pacifique.

Beaucoup notent toutefois qu’à l’heure qu’il est, rien n’est sûr, sachant que le Royaume-Uni devra dans les prochains mois et les prochaines années renégocier ses liens futurs avec l’UE, régulariser son statut au sein de l’OMC et définir un programme de relations commerciales avec le reste du monde.

« La seule certitude dans tout cela est l’incertitude. Incertitude sur les marchés et incertitude sur l’avenir des relations commerciales entre le Royaume-Uni et l’Afrique », écrit Matthew Davies, rédacteur en chef de l’African Business Report de la BCC, dans un article récent.
 

Accords commerciaux : vers une renégociation substantielle ?

Ayant signé de nombreux accords commerciaux en tant que membre de l’UE, le Royaume-Uni devra renégocier plus d’une centaine d’accords commerciaux différents à l’échelle mondiale, dont bon nombre avec ses partenaires commerciaux africains.

Une question susceptible de susciter une attention particulière est celle des Accords de partenariat économique (APE) négociés entre l’UE et les sept régions des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) – dont cinq groupes de pays africains. Une fois signés et mis en œuvre, ces accords commerciaux ont vocation à devenir la pierre angulaire des relations commerciales entre l’UE et le continent africain.

En juin dernier, la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) est devenue la première région africaine à signer son APE avec l’UE. D’autres blocs régionaux, à savoir la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et la Communauté de l'Afrique de l'Est (CAE), ont terminé les négociations mais restent dans l’attente de la signature et de la ratification de leur APE (voir Passerelles, 17 juin 2016).

Pour ces APE, comme plus généralement pour d’autres accords commerciaux, les spécialistes pensent qu’une option possible consisterait à faire de chaque accord conclu par l’UE un accord commercial britannique avec le même partenaire, répliquant ainsi les dispositions existantes.

D’après Richard Baldwin, professeur d’économie internationale à l’Institut de hautes études internationales et de développement (IHEID) de Genève, cette approche pourrait s’avérer la « meilleure issue ». « En ce qui concerne les accords avec la plupart des pays en développement, elle pourrait être possible », écrit-il dans un récent article de blog.

Cette conclusion est partagée par d’autres. Steve Barrow, responsable de la recherche sur le G10 chez Standard Advisory Londres, souligne que les entreprises africaines et britanniques ne sont pour la plupart pas concurrentes, ce qui rend cette approche d’autant plus plausible.

Certains commentateurs indiquent toutefois que l’incertitude qui risque de se prolonger pendant la négociation et la mise en place de nouveaux accords pourrait avoir un effet potentiellement néfaste sur les exportations africaines.

« Bien qu’il soit peu probable que le Royaume-Uni change radicalement de direction en ce qui concerne ses accords commerciaux avec les pays africains, le processus de renégociation prendra un certain temps, durant lequel les exportations africaines vers le Royaume-Uni pourraient être affectées de façon négative en raison de l’incertitude liée à la période d’attente », écrivait Anzetse Were, économiste du commerce, dans un article de blog le mois dernier.
 

Le commerce entre le Royaume-Uni et l’Afrique en terrain inconnu

Certains spécialistes craignent qu’un ralentissement économique au Royaume-Uni entraîne une réduction des importations en provenance des pays africains en raison de la baisse de la demande des consommateurs. Certains indiquent également qu’eu égard au rôle du Royaume-Uni en tant que point d’entrée des produits africains vers le marché unique européen, certaines entreprises pourraient se retrouver obligées d’adapter leur stratégie d’exportation si les règles, normes ou réglementations devaient changer en raison du modèle de sortie retenu par Londres.

Le Royaume-Uni n’est cependant pas le premier partenaire commercial du continent, ne représentant que cinq pourcent environ du total des exportations africaines, selon Grieve Chelwa, chercheur à l’Université de Harvard. Certains pays et secteurs pourraient également être plus touchés que d’autres. Quelques analystes déclarent ainsi que les économies africaines susceptibles d’être les plus affectées sont celles qui restent fortement tributaires de l’exportation de certaines marchandises particulières.

D’autres indiquent que l’incertitude pourrait affecter les flux d’investissements du Royaume-Uni vers le continent. « Du point de vue de l’Afrique, le contrecoup immédiat du Brexit a exacerbé des tendances préoccupantes des marchés internationaux qui ont déjà affecté les perspectives de croissance du continent », écrit Were.

Certains commentateurs enclins à voir le verre à moitié plein suggèrent toutefois que bon nombre d’économies africaines ont déjà fait la preuve de leur capacité à s’adapter aux évolutions économiques mondiales, comme par exemple le récent ralentissement économique qui a touché certains partenaires commerciaux des pays émergentes.
 

Un nouveau modèle?

Selon un autre groupe d’experts, le Brexit n’est pas forcément une mauvaise nouvelle, mais pourrait au contraire offrir de nouvelles voies pour une redéfinition de l’engagement britannique envers l’Afrique. James Duddridge, ancien ministre britannique pour l’Afrique, laisse entendre dans une interview qu’un nouveau chapitre des relations entre le Royaume-Uni et l’Afrique pourrait s’avérer favorable à cette dernière.

« Nous pourrons nous concentrer davantage sur nos relations bilatérales avec l’Afrique et avec nos partenaires traditionnels », indique M. Duddridge. L’ancien ministre affirme également que libéré de son obligation de canaliser l’aide via l’UE, le Royaume-Uni pourra investir de façon plus efficace dans ses efforts de développement international, notamment en Afrique, et déclare qu’une réaffirmation des liens du Commonwealth est possible.

« Nous aurons la possibilité de réaffirmer nos relations dans de véritables sphères de croissance, plutôt que de regarder simplement vers l’Europe », a ainsi déclaré M. Duddridge.

Des professeurs d’économie de l’Université de Witwatersrand en Afrique du Sud suggèrent également que la décision du Royaume-Uni de quitter l’UE pourrait inaugurer un nouveau chapitre des relations avec l’Afrique, à travers notamment la négociation d’« accords plus favorables » avec ses partenaires africains, ce qui pourrait générer de nouvelles opportunités pour les différentes économies du continent.

Ce point de vue est partagé par Anita Ntale, chargée de recherche au Centre de recherche des politiques économiques de l’Université de Makerere en Ouganda. « On peut même affirmer qu’en dehors de l’UE, la Grande-Bretagne aura de meilleurs accords commerciaux avec l’Afrique », déclare Mme Ntale dans un article publié dans la presse nationale.

Les efforts d’aide et de développement

Plusieurs observateurs ont évoqué les répercussions possibles du Brexit sur l’aide au développement. Depuis 2015, le Royaume-Uni fait partie des rares pays développés qui honorent leur engagement de longue date de consacrer 0,7 pourcent de leur revenu national brut à l’aide publique au développement (APD). Première économie du G7 à faire cette démarche, le pays a adopté l’an dernier une loi qui inscrit cet engagement dans le droit national.

Si certains observateurs ont affirmé que le vote britannique risquait de conduire à un programme de repli sur soi, ou à la « fin de l’ouverture britannique », comme l'expriment Amadou Sy et Mariama Sow de l’Initiative pour la croissance en Afrique de Brookings, beaucoup d’autres pensent que le pays ne reviendra pas sur ses engagements d’APD.

Justine Greening, ancienne secrétaire d'État britannique au développement international, s’y est engagée peu de temps après le vote du Brexit. « Nous avons légiféré pour cela, et nous nous y tiendrons », a-t-elle déclaré le mois dernier.

Le Brexit pourrait toutefois avoir un impact sur le montant des fonds disponibles pour l’assistance au développement, notamment en direction de l’Afrique. Si le pays connaît un ralentissement économique prolongé en raison de sa décision de quitter l’UE, cela pourrait effectivement réduire en termes absolus le montant des sommes disponibles dans les coffres de l’aide.

Certains commentateurs ont également souligné l’importante dévaluation de la livre sterling qui a suivi le vote. « La livre a chuté de 10 pourcent après le vote, effaçant un milliard de livres (1,3 milliards de dollars) des presque 12 milliards de livres du budget annuel de l’aide britannique », écrivait en début de mois Clár Ní Chonghaile, rédactrice en chef du bureau du développement international du Guardian.

Plus généralement, divers spécialistes estiment qu’en matière de coopération et d’assistance au développement, la principale conséquence du Brexit réside dans la perte d’influence du Royaume-Uni sur les débats européens concernant les politiques de développement.

Ian Scoones, co-directeur du centre ESRC STEPS et chargé de recherches à l’Institute of Development Studies, explique que cette influence a été particulièrement marquée « depuis la création du Département du développement international du Royaume-Uni en 1997, l’accord de Gleneagles du G8 en 2005 et l’engagement britannique – étonnamment, quelle que soit la couleur politique des différents gouvernement – à l’égard d’un programme progressiste en matière d’aide, surtout en Afrique ».

Il n’est pas le seul de cet avis. « Le danger posé par le Brexit est qu’il affaiblira la capacité du Royaume-Uni à renforcer le rôle de l’Europe dans la réponse aux défis mondiaux du développement, de la sécurité et de l’environnement qui risquent de faire dérailler les Objectifs de développement durable, ce qui serait préjudiciable pour les pauvres dans le monde », commente Kevin Watkins, directeur exécutif de l’Overseas Development Institute.


Reportage ICTSD.

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