Leurres et lueurs de l'aide pour le commerce

30 Juin 2015

Bien que louable à première vue, l’aide pour le commerce n'en porte pas moins certaines des tares habituelles de l'aide au développement. Comment la rendre plus efficace ?

Au moment où la communauté internationale entame les discussions en vue d'évaluer l'initiative Aide pour le commerce, lancée en 2005, ce numéro de Passerelles m'offre l'occasion de revenir  sur ce dossier qui va pendant quelques temps encore occuper les devants de la scène.

Il est communément admis que l'aide pour le commerce peut accroître significativement les capacités productives des pays à faibles revenus et leur permettre de tirer profit du marché mondial. Il ne fait pas de doute non plus que le commerce, lorsqu'il est encadré par des règles justes et efficaces et qu'il s'adosse à de bonnes politiques, peut être un puissant levier pour promouvoir la croissance, créer la richesse et lutter contre la pauvreté. C'est pourquoi le lancement de l'initiative Aide pour le commerce, lors de la Conférence ministérielle de l'OMC de Hong Kong en 2005, avait suscité beaucoup d'espoir.

Cet espoir a été par la suite renforcé par l'augmentation régulière des flux d'aide pour le commerce qui, en dépit d'une baisse constatée suite à la crise de 2008, sont restés bien au dessus des fonds consacrés à l'aide pour le commerce avant 2005. Les flux d'aide pour le commerce ont atteint près de 41 milliards de dollars US en 2011, soit une augmentation de plus de 57 pourcent par rapport à leur niveau de référence de 2002-2005. Ils auraient dépassé le cap des 50 milliards en 2013.

Des chiffres records qui cachent cependant d'importantes faiblesses. En effet, même si cette forme d'aide est orientée spécifiquement vers le commerce, elle n'en porte pas moins certaines tares de l'aide au développement tout court. Que vaut l'aide pour le commerce pour les pays à faible revenu si les règles du commerce mondial leur sont structurellement défavorables? Que vaut cette aide si les montants qu'elle draine vers ces pays sont largement en deçà des transferts nets de capitaux qui en sortent pour aller se loger dans les banques des pays riches sous la forme d'évasion fiscale ou d'autres formes de transactions financières illicites ? Que vaut enfin cette aide si elle ne s'aligne pas sur les priorités identifiées par les pays pauvres eux-mêmes, mais qu'elle se concentre au contraire dans les secteurs où les pays donateurs trouvent le plus leur compte ?
 

Donner d'une main ce que l'on reprend de l'autre

Tant que les règles de la gouvernance économique internationale ne sont pas refondées, et que celles de l'OMC ne sont pas remises à plat (au moins certaines d'entre elles), l'aide ne sera jamais rien d'autre qu'un moyen de baisser la fièvre chez un malade, sans jamais guérir sa maladie.

L'aide a aujourd'hui pour soubassement une certaine vision du partenariat mondial, qui comprend que les problèmes du monde ne peuvent être compartimentés et confinés dans des espaces locaux, nationaux ou régionaux. Ces problèmes ont souvent leurs causes, comme leurs solutions, au niveau global. Dans un tel contexte, s’engager à agir ensemble, à mutualiser les ressources et les intelligences dans l’intérêt de tous, et à fixer des règles communes destinées à créer les conditions d’un développement économique et social largement et durablement partagé est un objectif moralement souhaitable et politiquement justifié. C'est pourquoi les déclarations en faveur de l'aide au développement, et de l'aide pour le commerce en particulier, se multiplient lors des grandes rencontres internationales.

Mais en réalité, ces déclarations d'intention ne sont pas souvent suivies d'effets concrets et de résultats durables et mesurables. Pour les pays les plus riches, la réalité des relations économiques, c'est encore la compétition féroce pour les intérêts nationaux ou corporatistes, le cynisme économique et l’égoïsme. Ceux qui « donnent » dictent leur loi à ceux qui reçoivent. Ils déterminent, souvent seuls, les conditions d’accès à leurs aides ou leurs prêts et fixent unilatéralement les modalités de remboursement qui y sont attachés. De manière analogue, ceux qui achètent et transforment les matières premières et les produits agricoles imposent des prix largement en leur faveur à ceux qui produisent, tout en jurant, la main sur cœur, qu’ils ne font que suivre la logique d’un marché autorégulateur auquel tous doivent se soumettre.

On se souvient aussi qu'en dépit des nombreux engagements des pays du Nord pour le financement du développement, notamment aux  sommets de Monterrey (2002), Johannesburg  (2002), Kananaskis (2002), Gleneagles (2005) et bien d’autres encore, peu de pays développés ont respecté leurs engagements financiers en faveur des pays en développement. En règle générale, il en va de même de leurs promesses en matière d’assistance technique et de transfert de technologie. Jusqu'en 2010, seuls trois pays (Suède, Norvège, Pays-Bas) avaient tenu – ou dépassé – leur promesse, vieille de plus de quarante ans, de consacrer au minimum 0.7 pourcent de leur PNB à l’aide au développement.
 

S'aligner sur les tendances économiques régionales

Pour gagner en efficacité, l'aide pour le commerce devrait se réorienter et suivre les perspectives et tendances économiques régionales actuelles. Jusqu'ici, une bonne partie de cette aide est orientée vers le financement de projets nationaux, qu'ils soient dans le domaine des infrastructures, de la production ou de la commercialisation. Or, il paraît de plus en plus clair que les espaces régionaux, surtout en Afrique, offrent davantage de possibilités pour créer les conditions de la création de richesse que les marchés nationaux étriqués.

Nous savons tous que l'une des faiblesses de l'intégration régionale en Afrique réside dans son manque d'infrastructures matérielle et immatérielle, de capacités techniques, d'informations commerciales et de bonnes statistiques. Même si certains projets dans le cadre de l'aide pour le commerce ont une vocation régionale, leur nombre est encore trop limité et les conditions de leur mise en œuvre trop complexes pour qu'ils aient un véritable effet transformateur.

Il faut donc envisager l'aide pour le commerce d’un point de vue régional. D'après les études de l'OMC et de l'OCDE, l'aide pour le commerce régionale est plus rentable que les approches nationales, en particulier à travers l'identification de projets régionaux à grand impact. Elle peut réduire les coûts associés au commerce transfrontalier en fournissant les ressources et l’expertise pour améliorer l'infrastructure de transport, en rationalisant les démarches administratives, en renforçant les capacités, en améliorant la coopération entre les agences gouvernementales impliquées dans le commerce régional, et en s'attaquant à d'autres goulets d'étranglement.

Réussir à opérer cette mutation donnerait à l'aide pour le commerce un nouveau souffle et des perspectives claires pour être un véritable levier pour la transformation structurelle des économiques des pays en développement. 

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