Parler du commerce à l’époque de la « post-vérité » : présenter les chiffres qui font la différence

20 Février 2017

À une certaine époque, il était possible de convaincre ceux qui doutaient des bienfaits du commerce au moyen de statistiques explicites reflétant le coût du protectionnisme. Il semble aujourd’hui que le grand public est devenu indifférent aux discussions fondées sur les faits. Cet article appelle à une utilisation accrue de données au niveau micro et par entreprise pour défendre l’idée du commerce. En établissant le lien entre commerce et bien-être individuel, l’attention accrue portée aux données micro-économiques permet de tenir un discours plus convaincant pour emporter l’adhésion des électeurs.
 

Ne nous voilons pas la face. Le commerce international est en pleine crise. Il ne s’agit pas seulement du ralentissement des échanges internationaux ou de la difficulté des gouvernements à conclure ou ratifier des accords commerciaux significatifs. Il est devenu de plus en plus difficile de plaider la cause du libre-échange, comme en témoigne l’influence de ses adversaires les plus virulents sur les récents débats entourant les négociations commerciales. À une certaine époque, il était possible d’emporter l’adhésion de ceux qui doutaient des bienfaits du commerce au moyen de chiffres explicites reflétant le total des gains économiques futurs du commerce ou des pertes résultant du protectionnisme. Pour évaluer l’avenir, l’outil favori des économistes était le modèle d'équilibre général calculable (EGC). Les simulations EGC ont ainsi joué un rôle dans d’importants débats politiques sur le commerce, dans le cadre par exemple des négociations du Cycle de l’Uruguay ou de la préparation de la conférence ministérielle de l’OMC de 2013 à Bali.

Bien qu’ils soient couramment utilisés dans le cadre des politiques commerciales, les études d’impacts et les débats publics visant à évaluer les retombées probables des accords commerciaux, les résultats des simulations EGC se sont toujours heurtées à un certain scepticisme. En 2005 déjà, une étude publiée par l'OMC soulignait l’importance d’effectuer de solides tests de robustesse et d’interpréter avec prudence les chiffres tirés des modèles EGC pour répondre de façon proactive à ce scepticisme. Une série très médiatisée d’études publiées par Carnegie Endowment a fait ressortir la mesure dans laquelle les gains de prospérité dépendent des hypothèses de modélisation. L’utilisation de modélisations économiques dans le cadre des procédures de règlement des différends de l’OMC s’est également avérée délicate, car les groupes spéciaux se sont montrés particulièrement exigeants, dans le sens où il a été difficile de les convaincre que les données quantitatives étaient suffisamment robustes et fiables pour influencer leur décision.

Bien qu'il ait toujours existé une certaine dose de désaccords et de débats entre les économistes sur certains points d’analyse, ce qui nous semble plus inquiétant aujourd’hui, c’est que le grand public est devenu indifférent aux débats fondés sur les faits. Cela pourrait s’expliquer par la difficulté à se sentir concerné par des chiffres abstraits générés par des exercices de macro-modélisation, ou par une perte de confiance complète dans ces estimations. Cette tendance se manifeste notamment dans les récents débats politiques en Europe et ailleurs. De nombreux leaders d’opinion ont ainsi assis leur popularité en questionnant la crédibilité, la neutralité ou la fiabilité de conclusions émises par des experts que de nombreux économistes considèreraient d’excellente qualité.

Cette indifférence du public est-elle le signe que nous sommes entrés dans l'ère de l'économie « post-vérité », ou que les économistes ne produisent tout simplement pas les chiffres auxquels les politiciens et les électeurs s’intéressent ? Nous osons espérer que c’est la deuxième hypothèse qui est la bonne. Après tout, il n’y a pas si longtemps que le livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle, qui s’appuie sur des résultats micro-économiques détaillés et d’abondantes données économiques quantitatives, figurait en tête des ventes sur Amazon.

Certes, le livre de Piketty ne parle pas du commerce. Mais une autre publication fondée sur des données micro-économiques, concernant cette fois-ci le commerce et l’emploi, a également suscité un intérêt important de la part du public et des médias. Le fait que cette analyse s’intéresse au sujet des importations chinoises aux États-Unis n’y est probablement pas étranger. Mais ce qui a permis à ce document de toucher une large audience est qu’il montre des effets au niveau local plutôt qu’à l’échelle de l’économie. Tout comme pour Piketty, une partie de son succès s’explique peut-être par son approche détaillée faisant usage de données au niveau micro.

Il n’est pas surprenant que les gens soient plus intéressés par l'impact du commerce sur leur région ou leur emploi que sur l'ensemble de l'économie. Pourtant, les chiffres publiés dans le Rapport sur le commerce mondial 2013 montrent qu’aux yeux des électeurs, le décalage entre les répercussions attendues de la mondialisation sur l’ensemble de l’économie et celles concernant leur propre vie pourrait être plus important que ce que les économistes avaient anticipé. S’appuyant sur les résultats d’une enquête dans les pays d’Europe et d’Asie, le rapport montre que dans la plupart des pays, le sentiment protectionniste n’est généralement pas corrélé aux inquiétudes concernant le niveau de chômage à l’échelle du pays. Il affiche en revanche une corrélation positive avec les inquiétudes des personnes quant à leur propre emploi. Ces conclusions montrent que si les personnes interrogées reconnaissent l’impact potentiellement positif de la mondialisation sur l’économie dans son ensemble, beaucoup d’entre elles craignent de ne pas être en position d’en profiter. En d’autres termes, dans le monde d’aujourd’hui, une majorité de personnes semble s’attendre à ce que les conséquences de la mondialisation sur leur vie soient différentes de celles sur l’ensemble de l’économie.

Le défi auquel les économistes doivent aujourd’hui s’attaquer est donc de montrer que les conséquences de la mondialisation sur l’électeur moyen sont positives.

Une façon d’y parvenir consiste à établir un lien plus direct entre les entreprises, les électeurs et les décideurs politiques en matière de commerce. Les politiques commerciales traditionnelles pourraient être renforcées par une approche de « politique commerciale 2.0 » s’appuyant sur les avancées les plus récentes de la théorie économique et la disponibilité croissante de données commerciales au niveau des entreprises. Avec une utilisation plus systématique des statistiques commerciales concernant les entreprises, la politique commerciale pourrait s’inviter dans votre ville, en plus des hommes politiques en campagne électorale. Ces statistiques pourraient également faciliter le repérage d’entreprises prêtes à servir d’études de cas pour montrer comment elles ont réussi à se lancer à l’exportation, à développer leur chiffre d’affaires ou à créer des emplois grâce à de nouvelles initiatives de politique commerciale.

Un premier outil de « politique commerciale 2.0 » lancé par la Commission européenne dans le cadre des négociations commerciales transatlantiques entre l’UE et les États-Unis géo-localise ainsi toutes les entreprises de l’UE qui exportent vers les États-Unis. Prenons par exemple la Grande-Bretagne : d’Aberdeen à Plymouth, plus d’un millier de villes britanniques de toutes tailles comptent des entreprises qui exportent vers les États-Unis. En Allemagne, d’Aix-la-Chapelle à Wuppertal, ce sont plus de 3,000 villes et villages qui exportent vers les États-Unis. Le fait de situer les entreprises exportatrices offre un potentiel important de communication, en permettant aux acteurs politiques et aux électeurs de mieux cerner le nombre d’entreprises régionales impliquées dans le commerce transatlantique et susceptibles de bénéficier d’un futur accord commercial.

Le passage à une « analyse de politique commerciale 2.0 » ne veut pas dire qu’il faille se débarrasser des outils d’analyse existants. Bien au contraire. Les modèles EGC actuels contiennent les germes de leur évolution future vers une plus grande pertinence politique. Grâce aux nouvelles avancées théoriques et à la richesse des données empiriques concernant les entreprises récemment utilisées dans des modèles élargis, l’objectif de construire une nouvelle plateforme de modélisation EGC pour la « politique commerciale 2.0 » semble plus réalisable qu’il ne l’était il y a quelques années à peine.

Une autre série d’initiatives prometteuses obligerait les décideurs politiques à porter une attention accrue aux facteurs de compétitivité au niveau local, sectoriel ou de chaque entreprise. Les gouvernements seraient ainsi en mesure de concevoir et mettre en œuvre des politiques répondant plus directement aux préoccupations immédiates des électeurs. Le cadre de compétitivité des petites et moyennes entreprises (PME) de l’International Trade Centre pourrait être utilisé à cette fin. Partant du principe qu'en fin de compte, ce sont les entreprises qui font le commerce, ce cadre permet d’évaluer si les goulots d’étranglement qui affecte le commerce se situent au niveau des entreprises, de leur écosystème immédiat ou des politiques nationales. Cela permet aux décideurs politiques de s’adresser aux entreprises et à leurs salariés dans le cadre d’un discours et d’une stratégie axés sur la compétitivité, en parallèle de leur discours de politique commerciale.

Dans cet esprit, le dernier rapport SME Competitiveness Outlook montre par exemple que pour récolter davantage de bénéfices de la libéralisation du commerce, l’Indonésie aurait intérêt à renforcer la compétitivité de ses entreprises de taille moyenne, laThaïlande à veiller à la connectivité internet de ses PME, le Ghana à aider ses entrepreneurs à définir une stratégie compétitive et à réduire l'écart de taux d'intérêt, et l'UE à aider ses exportateurs à se conformer aux exigences techniques et d’évaluation de la conformité relevant des obstacles techniques au commerce et des mesures sanitaires et phytosanitaires imposées par les pays partenaires.

Il n’est pas facile de faire passer le discours sur le commerce du niveau global au niveau local ou individuel, car cela nécessite des informations complémentaires et des analyses plus complexes. Mais si les erreurs ou les faiblesses potentielles de ces analyses sont plus facilement identifiées par les parties prenantes concernées, cela permet également d’aboutir à des améliorations et à des estimations plus précises.

Il est vrai qu’une transparence accrue quant aux perdants potentiels des changements de politique commerciale risque de venir compliquer le débat politique intérieur. Mais au vu de l’ampleur actuelle du sentiment anti-mondialisation, la recherche d’un mode de communication plus convaincant sur le commerce ne peut être que bénéfique. En faisant le lien entre commerce et bien-être individuel au niveau local, l’attention accrue portée aux données micro-économiques pourrait permettre de tenir un discours plus convaincant pour emporter l’adhésion des électeurs.
 

Cet article a initialement été publié le 7 février 2017 sur VoxEU, le portail du Centre for Economic Policy Research (CEPR).

Lucian Cernat est économiste en chef pour le commerce au sein de la Commission européenne. Marion Jansen est économiste en chef au sein de l’International Trade Centre (ITC). Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de la Commission européenne ou de l’ITC.

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