Quatre priorités pour garantir une sécurité énergétique inclusive et durable en Afrique de l’Est

26 Octobre 2016

L’énergie joue un rôle central dans les économies modernes. Relever le défi de la sécurité énergétique en Afrique de l’Est constitue une première étape cruciale pour la réalisation des ODD dans la région.

 

L’adoption des Objectifs de développement durable (ODD) en septembre 2015 atteste d’une volonté politique mondiale de passer à un modèle économique plus durable et plus inclusif. Dans le cadre de l’ODD 7, les pays se sont engagés à garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable. La réalisation de cet objectif d’ici 2030 dans les économies d’Afrique de l’Est constituerait une étape importante vers la réduction de la pauvreté, l’amélioration de la sécurité alimentaire et la promotion des efforts d’industrialisation. La croissance économique de la région n’a jusqu’ici pas été structurelle, durable ou inclusive. Bien que les taux de pauvreté varient, un pourcentage significatif de la population est-africaine vit toujours dans la pauvreté. Les pays d’Afrique de l’Est figurent encore parmi les 40 derniers du classement selon l’indice de développement humain.

Sachant que tous les pays de la région sont signataires de l’Accord de Paris sur le climat, leurs futurs efforts en vue d’assurer la sécurité énergétique devront être durable d’une point de vue environnemental. L’Accord de Paris marque la premier pacte multilatéral sur le climat depuis 18 ans. À la différence du Protocole de Kyoto, qui avait pris effet 8 ans après sa signature, il entrera en vigueur le mois prochain, moins d’un an après sa signature. Il vise à empêcher que les températures moyennes augmentent de plus de deux degrés Celsius au-dessus des niveaux préindustriels à l’échelle global, tout en s’efforçant de contenir cette hausse à moins de 1,5 degrés. Cette stabilisation des températures mondiales est particulièrement importante pour l’Afrique de l’Est, une des régions du monde les plus exposées aux effets des changements climatiques.
 

La sécurité énergétique en Afrique de l’Est

L’insécurité énergétique est un défi majeur pour l’Afrique de l’Est, les gouvernements de la région ayant du mal à assurer un approvisionnement en énergie fiable, durable et moderne à un coût abordable. Selon certaines prévisions récentes, l’Ethiopie devrait prendre la place du Kenya en tant que première économie de la région en 2016, bien que cela puisse être remis en question par les troubles politiques actuels du pays. Malgré les importants investissements réalisés par le gouvernement éthiopien dans le domaine des infrastructures, la pauvreté énergétique reste un problème dans le pays. Les statistiques du Conseil mondial de l’énergie montrent que l’Ethiopie figure en bas de classement sur les indicateurs liés au capital dans le secteur de l’énergie, à la sécurité énergétique et à la durabilité environnementale du secteur de l’énergie.

Les inégalités d’accès à l’énergie rencontrées en Ethiopie se retrouvent dans toute la région. De manière générale, il existe un énorme fossé entre les zones urbaines et les zones rurales. Malgré l’amélioration apportée par les précédents programmes d’électrification, la couverture géographique limitée de la plupart des réseaux électriques a limité leur portée. De plus, le coût de l’accès à l’énergie au sein des zones couvertes par le réseau est souvent dissuasif par rapport au niveau de revenu des ménages ruraux. Ce coût élevé affecte également les ménages des zones urbaines informelles ou semi-formelles.

La population est-africaine reste fortement dépendante de la biomasse pour cuisiner et se chauffer, car elle constitue la seule source d’énergie dans les zones rurales et les zones urbaines informelles. Cette dépendance présente toutefois d’importants risques pour la santé et l’environnement. De plus, la demande a connu une forte augmentation au cours des dernières années en raison de la croissance de la population. Cela a eu pour conséquence une accélération de la déforestation : il est estimé qu’un pays comme l’Ethiopie a perdu plus de 95 pourcent de son patrimoine forestier sur les 50 dernières années.

Il est donc urgent de s’attaquer de façon durable au problème de l’insécurité énergétique dans la région. Comme le notait le sommet du G7 en 2016, l’accès à l’énergie joue un rôle central dans la réalisation des objectifs de l’Accord de Paris. Le sommet du G20 de cette année s’est fait l’écho du même sentiment, les dirigeants du groupe affirmant que l’énergie joue un rôle crucial dans l’amélioration de la qualité de la vie, les efforts de réduction de la pauvreté et la croissance économique. Si l’Afrique de l’Est veut réussir sa transformation économique et atteindre ses objectifs d’industrialisation, elle doit donc augmenter le pourcentage d’habitants ayant un accès durable et abordable à l’énergie.
 

Les défis actuels de la région

L’instabilité politique et réglementaire est l’un des principaux obstacles à la sécurité énergétique dans la région. Un bon exemple en est le projet de barrage « Great Renaissance » lancé par le gouvernement éthiopien en 2009. Le principal objectif du projet était de produire un surplus d’énergie destiné à l’exportation, en direction notamment des pays voisins. La construction du barrage se heurte toutefois aujourd’hui à des problèmes politiques, l’Ethiopie ayant apparemment lancé le projet sans consulter l’Egypte. Les deux pays sont actuellement en train de négocier des mesures visant à réduire les risques pour l’Egypte une fois que le barrage sera opérationnel. Le retard pris par le projet risque toutefois d’affecter les avantages potentiels de la vente d’énergie dans la région.

On observe également une dépendance excessive à l’égard des solutions de réseau pour répondre aux besoins énergétiques. La plupart des gouvernements d’Afrique de l’Est ont adopté des politiques visant à garantir l’accès à l’énergie, avec différents calendriers et niveaux d’ambition : le Burundi a pour objectif d’accroître l’accès à l’énergie de sa population de 25 pourcent d’ici 2020 ; le Kenya vise 100 pourcent d’ici 2030 ; le Rwanda 70 pourcent d’ici 2017 ; et l’Ouganda 98 pourcent d’ici 2020. Bien que ces politiques attestent d’une volonté politique positive, elles ne règlent pas la question de la mise en œuvre. La plupart d’entre elles restent très axées sur le secteur de l’électricité, avec une importance limitée accordée aux énergies alternatives, et notamment aux énergies renouvelables, qui sont largement hors réseau. Une telle approche n’encourage pas la création d’un mix énergétique plus diversifié et entretient donc l’insécurité énergétique. La quasi-totalité des dépenses publiques dirigées vers l’énergie est consacrée à l’extension des services d’électricité rattachés au réseau, notamment dans les zones rurales.

Au vu de l’ampleur du problème de l’insécurité énergétique, les gouvernements est-africains auraient intérêt à mettre davantage l’accent sur les solutions hors réseau, car de nombreuses communautés et ménages vivent loin des réseaux électriques existants. Il existe encore une importante marge de progression en matière de diffusion de technologies telles que les panneaux solaires, les éoliennes et les systèmes hydroélectriques de petite taille, ce qui peut s’expliquer par un investissement de départ élevé et un rythme souvent lent d’adoption des nouvelles technologies dans la région.

Au niveau régional également, les pays d’Afrique de l’Est s’appuient largement sur les solutions de réseau, comme l’illustre l’Eastern African Power Pool. Créé en 2005, cet organisme axé sur le secteur de l’électricité a pour mission de promouvoir la sécurité énergétique dans la région en facilitant les échanges d’électricité entre les sociétés de service public est-africaines. Il vise à regrouper les ressources en vue de réduire les coûts de transmission de l’électricité et d’améliorer l’efficacité énergétique. Cependant, la création en 2015 du Centre est-africain pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique (EACREEE) est le signe bienvenu d’une volonté politique de s’éloigner d’une dépendance excessive à l’égard du secteur de l’électricité et d’élargir le mix énergétique de la région.

Cette diversification du mix énergétique permettrait de réduire le pourcentage de foyers utilisant la biomasse pour leurs besoins de cuisson et de chauffage, ce qui aurait un impact positif en termes de santé publique et de lutte contre la déforestation. On estime que la biomasse est la cause directe de plus de 50 000 décès par an dans la région, et l’accroissement de la demande lié à la croissance de la population de la région aggrave le problème de la déforestation, empirant ainsi les effets du changement climatique. Les variations climatiques induites par la réduction de la couverture forestière peuvent également avoir un effet négatif sur la production d’hydro-électricité.
 

Quatre priorités pour l’avenir

Pour parvenir à leurs objectifs nationaux d’accès à l’énergie et réaliser l’ODD 7, les pays de la région doivent concentrer leurs efforts sur quatre priorités. Pour commencer, il est important d’offrir un environnement politique et réglementaire stable aux investisseurs. Les gouvernements est-africains pourraient, par exemple, ratifier la Charte internationale de l’énergie, le seul cadre multilatéral axé sur le secteur de l’énergie. Cette stabilité politique et réglementaire repose en grande partie sur des institutions solides qui envoient un signal positif aux investisseurs internationaux. Sachant que les besoins financiers pour le développement du secteur de l’énergie excèdent largement les budgets gouvernementaux, les politiques visant à attirer et retenir l’investissement direct à l’étranger (IDE) permettraient à ces gouvernements d’augmenter leurs chances de parvenir à leurs objectifs d’accès à l’énergie et de réaliser l’ODD 7.

La diversification des politiques énergétiques actuelles et l’amélioration de leur mise en œuvre sont un autre moyen pour les gouvernements d’accentuer leurs efforts de réduction de l’insécurité énergétique dans la région. À l’heure actuelle, les investisseurs manifestent clairement leur préférence pour des sources d’énergie renouvelables. En 2015, les pays en développement ont dépassé les pays développés en tant que destination des flux d’IDE destinés aux énergies renouvelables. L’IDE dans ce secteur reste toutefois relativement faible en Afrique de l’Est par rapport à d’autres régions du monde. Des initiatives comme celles de l’EACREEE pourraient contribuer à accroître l’investissement dans ce domaine, une nécessité si les gouvernements d’Afrique de l’Est veulent réussir à offrir à chacun un accès à l’énergie fiable, durable, moderne et abordable, tout en contribuant à la réalisation des objectifs de l’Accord de Paris sur le climat.

Les gouvernements de la région devraient également exploiter les partenariats existants et chercher à en créer de nouveaux pour lutter contre la pauvreté énergétique. Des initiatives telles que Power Africa, qui a été lancée par les États-Unis, sont les bienvenues pour essayer de combler les déficits de financement dans le domaine de l’énergie. Les partenariats avec des institutions telles que la Banque africaine de développement, la Banque mondiale et d’autres organisations de développement sont indispensables au vu de l’ampleur des efforts nécessaires pour élargir l’accès à l’énergie. Une meilleure coordination est également nécessaire entre les ministères concernés des différents gouvernements nationaux ainsi qu’avec les institutions régionales. Pour réaliser l’ODD 7 d’ici 2030, il leur faudra unir leurs efforts, mettre en commun leurs compétences techniques et privilégier des investissements mieux ciblés.

Sachant enfin que la sécurité énergétique des citoyens relève en dernier ressort de la responsabilité des décideurs politiques nationaux, les gouvernements est-africains doivent veiller à ce que les ministères concernés possèdent les compétences techniques nécessaires. Malgré le manque de stabilité politique, qui reste l’une des grandes difficultés de la région, il appartient également aux gouvernements de mettre en place le meilleur cadre réglementaire possible pour attirer l’IDE. Cela est d’autant plus important que la demande devrait augmenter d’environ 4 pourcent par an sur les dix prochaines années en raison de la croissance de la population. Les gouvernements doivent s’assurer d’adopter et de mettre en œuvre les bonnes politiques, investir dans un mix énergétique plus diversifié et collaborer dans leurs efforts pour garantir la sécurité énergétique. Cette approche à plusieurs volets est probablement le meilleur moyen pour les gouvernements de la région de réaliser leurs objectifs d’accès à l’énergie de manière inclusive et respectueuse de l’environnement.

 

AuteurFrancis Osiemo, Spécialiste en matière de politiques commerciales, Development Alternatives Inc. (DAI), programme FoodTrade East & Southern Africa. 

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