Régionales d’abord : les chaînes de valeur comme outil d’industrialisation de l’Afrique de l’Ouest

29 Novembre 2016

L’Objectif de développement durable 9 appelle à « bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable qui profite à tous et encourager l’innovation ». Les chaînes de valeur régionales constituent-elles une voie appropriée vers l’industrialisation et la réalisation de cet objectif en Afrique de l’Ouest ? 

 

L’intégration dans les chaînes de valeur mondiale (CVM) est souvent considérée comme un moyen privilégié de parvenir à une industrialisation durable en Afrique. Elle est censée encourager le développement et la modernisation du secteur privé et favoriser ainsi la création d’emplois et une participation accrue à l’économie mondiale. Cette approche est préconisée en Afrique de l’Ouest, où la part du secteur manufacturier dans le PIB régional n’était que d’environ 9 pourcent en 2015. Pour réaliser l’Objectif de développement durable n°9, qui donne la priorité à l’industrialisation pour combattre la pauvreté et l’exclusion, la région doit développer son secteur industriel afin d’améliorer les opportunités d’emploi et l’inclusion sociale, notamment en ce qui concerne les jeunes.

Bien que la stratégie des CVM soit prometteuse, surtout à un moment où le coût de la main d’œuvre africaine est de plus en plus compétitif par rapport aux nouveaux pays industrialisés d’Asie, elle présente au moins trois inconvénients à court terme. En premier lieu, la fragmentation des pays susceptibles de participer aux CVM les expose à l’opportunisme des entreprises multinationales en matière de stratégie de localisation, car les nouveaux entrants ont un pouvoir de négociation limité. En second lieu, le rattachement aux CVM nécessite des paramètres de qualité qui ne sont pas faciles à atteindre pour des pays qui enregistrent d’importants déficits d’infrastructures et un fort niveau d’informalité du secteur privé, comme c’est le cas en Afrique. Sachant que dans le processus d’industrialisation, il est impossible de sauter les étapes qui mènent à la compétitivité hors-prix, les gains de développement résultant de l’intégration dans les CVM ne peuvent être espérés qu’à long terme. En troisième lieu, si les pays africains peuvent se tourner vers les CVM pour accroître leurs exportations de produits intermédiaires manufacturés, cela ne résout pas tous les problèmes liés à leur balance commerciale, car les biens de consommation continuent d’être importés au lieu d’être produits localement.

Ces limites ne doivent pas conduire les pays d’Afrique de l’Ouest à renoncer aux stratégies reposant sur les CVM, mais plutôt les inciter à s’y préparer de façon progressive. Une approche alternative, axée sur le développement de chaînes de valeur régionales (CVR), offre à cet égard des solutions de transition pour amorcer une industrialisation compétitive fondée sur les exportations intra-régionales. Précisant les caractéristiques fonctionnelles des CVR et présentant les opportunités qu’elles offrent à l’Afrique de l’Ouest, cet article souligne qu’elles constituent pour la région une première étape pragmatique vers un futur rattachement, plus durable, aux CVM.
 

L’intérêt des CVR pour l’Afrique de l’Ouest

La stratégie des CVR repose sur un système de production comparable à celui des CVM au niveau mondial, mais différent en ceci qu’il se limite à l’échelle régionale et vise à produire des biens finaux, exportés par un pays de la région. L’objectif est d’exploiter la demande croissante de produits finis au niveau local pour bâtir des chaînes de production régionales centrées sur les spécificités de la demande et des modes de consommation locaux et qui ne subissent pas la contrainte des normes exigeantes existant au sein des CVM. Bien que moins dynamiques que le rattachement aux CVM en raison de la taille plus restreinte des marchés finaux, ces CVR sont susceptibles d’encourager une industrialisation durable en améliorant l’intégration, la productivité et la division du travail au sein de la région, et en intégrant les entreprises locales à un système logistique régional qui sera progressivement optimisé. Une fois les CVR établies, leurs produits finaux pourront également être exportés ailleurs dans le monde, notamment vers d’autres marchés en développement, ce qui permettra ensuite de consolider et d’améliorer le processus en vue de son rattachement ultérieur aux CVM.

Cette approche est adaptée au contexte ouest-africain pour plusieurs raisons. En premier lieu, l’Afrique de l’Ouest affiche un faible niveau d’intégration commerciale et productive, avec l’un des scores les plus bas au monde en matière de commerce intra-sectoriel régional[1], ainsi que l’avant-dernier score pour l’intégration commerciale et productive en Afrique[2]. Cet état de fait atteste du faible niveau de participation aux CVR et du pouvoir de négociation limité dont dispose la région, au sein de laquelle les pays se comportent plus en concurrents qu’en alliés complémentaires. La mise en œuvre de CVR pourrait ainsi servir de catalyseur de l’intégration et de la coopération régionales.

Il est en outre généralement admis que pour fonctionner, les CVR doivent être rattachées à des pôles de croissance d’une certaine importance, autour desquels les chaînes peuvent se développer à travers différents canaux de transmission, selon une logique centre-périphérie. En Afrique de l’Ouest, le Nigéria constitue un pôle de croissance typique, caractérisé par une forte activité commerciale (exportations et importations) ainsi qu’un marché et une population de taille conséquente, qui attirent les flux de capitaux, les migrants et les technologies[3]. En plus du Nigéria, la région compte deux autres pôles de croissance prometteurs, le Ghana et la Côte d’Ivoire, qui ont affiché de solides taux de croissance au cours des cinq dernières années. Ces pays pourraient jouer un rôle moteur dans l’émergence de CVR impliquant leur périphérie et notamment les pays du Sahel dépourvus de littoral.

Le niveau de développement et le cadre réglementaire sont deux autres raisons pour lesquelles la région aurait intérêt à se concentrer sur les CVR plutôt que sur les CVM. En effet, 72 pourcent des produits ouest-africains destinés à l’exportation sont dirigés vers l’Europe et l’Amérique du Nord[4], des marchés sur lesquels les barrières non tarifaires, et notamment des normes extrêmement exigeantes, compliquent leur accès au marché. Pour les entreprises ouest-africaines intégrées dans une CVM ayant son siège en Europe par exemple, les possibilités de rivaliser, de se moderniser et de remonter la chaîne de valeur sont fortement limitées. En revanche, le cadre réglementaire dans lequel elles évoluent leur offre beaucoup plus d’opportunités de se développer, du fait de leur maîtrise des institutions locales, y compris les institutions informelles, qui leur procure un avantage concurrentiel déterminant par rapport aux concurrents extrarégionaux. De la même manière, la dimension culturelle de la production manufacturière est un aspect essentiel de la pertinence des CVR pour l’Afrique de l’Ouest, sachant qu’elles visent avant tout les marchés de consommation régionaux. Cela offre aux producteurs implantés localement la possibilité de concevoir et de fabriquer des produits adaptés aux préférences culturelles des consommateurs de la région et aux besoins créés par leur environnement, ce qui leur confère une importante valeur ajoutée pour conquérir des parts de marché.

Enfin, les CVR peuvent générer une industrialisation durable de la région grâce aux effets d’entraînement quantitatifs du développement industriel, telles que la création d’emplois et d’entreprises, le développement des exportations et la croissance des recettes fiscales. Elles produisent également des effets qualitatifs, car le développement des relations entre entreprises au sein des CVR (échanges commerciaux et investissement) peut occasionner des transferts de technologie et de connaissances, la formalisation et la professionnalisation des entreprises locales, initiant en fin de compte la transformation et la modernisation du secteur privé, et la création d’activités à plus forte valeur ajoutée et d’emplois plus qualifiés.
 

Les opportunités offertes par les CVR en Afrique de l’Ouest

En résumé, les CVR poursuivent deux objectifs : (1) tirer parti des complémentarités entre pays et acteurs économiques de la région et (2) exploiter la demande croissante de produits finis dans la région. En ce qui concerne le premier objectif, c’est le but de n’importe quelle chaîne de valeur, quel que soit son niveau d’agrégation, d’optimiser l’utilisation des ressources et des capitaux disponibles dans l’écosystème qu’elle recouvre, de façon à renforcer l’efficacité du processus de production. Dans le cas des CVR ouest-africaines, l’exploitation des complémentarités peut facilement s’illustrer en termes géographiques, au vu par exemple de la complémentarité naturelle entre les pays côtiers et les pays enclavés de la région. En plus des facteurs géographiques, d’autres complémentarités peuvent être exploitées en fonction des spécialisations nationales/locales, sur la base de la division régionale des facteurs de production, et notamment des ressources naturelles, de la main d’œuvre et du capital.

Le second objectif est lié au niveau et au rythme de croissance de la consommation des ménages au sein de la région. Selon des estimations récentes du McKinsey Institute, la consommation des ménages devrait augmenter de 22 pourcent d’ici 2015 au Nigéria et de 77 pourcent dans les pays francophones d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest, pour atteindre respectivement 450 et 230 milliards US$[5]. Cette dynamique, qui reflète la croissance de la population et des revenus des ménages dans la région, offre la possibilité d’économies d’échelle pour les producteurs centrés sur ces marchés locaux, notamment s’ils s’efforcent de développer des produits qui sont produits non seulement « en Afrique de l’Ouest », mais également « pour l’Afrique de l’Ouest ».

L’intérêt de répondre aux besoins spécifiques des consommateurs régionaux est manifeste dans plusieurs secteurs, comme par exemple l’industrie pharmaceutique (fabrication de médicaments axés sur les problèmes de santé endogènes), le textile (tissus africains), la construction (matériaux locaux) ou les cosmétiques (produits locaux). C’est toutefois le secteur des produits alimentaires qui illustre le mieux ce modèle, tant les comportements liés à l’alimentation sont déterminés par des habitudes culturelles. En Afrique de l’Ouest, les habitudes alimentaires sont en train d’évoluer avec les modes de vie urbains. Un changement majeur est la demande croissante de produits transformés, qui représentent en moyenne 39 pourcent de la consommation alimentaire des ménages de la région, et, remarquablement, 36 pourcent chez les ménages les plus pauvres[6]. Si la demande de produits alimentaires transformés se traduit par la consommation croissante de produits internationaux, les habitudes culturelles demeurent à travers une préférence marquée pour des produits traditionnels tels que les tubercules tropicaux (yam, manioc) ou les viandes et poissons locaux, qui sont de plus en plus souvent transformés en produits préparés à plus forte valeur ajoutée (attieke, garri, poissons et viandes séchées et/ou fumées, etc.). Cette évolution justifie le développement d’activités de transformation des produits alimentaires adaptés aux besoins ouest-africains. Dans un second temps, ces produits pourraient être exportés vers d’autres régions africaines et vers les pays développés, dans le cadre des réseaux ethniques de commercialisation de la diaspora.
 

Comment stimuler le développement des CVR en Afrique de l’Ouest ?

Les recommandations en faveur du développement des CVR ne diffèrent pas significativement de celles habituellement formulées pour promouvoir l’intégration dans les CVM. Celles-ci, axées sur les politiques industrielles au niveau national et sur l’intégration supranationale, sont bien connues et leur application aux CVR peut se résumer de la manière suivante. Pour amorcer leur développement industriel les pays d’Afrique de l’Ouest doivent mettre en place des infrastructures stratégiques, améliorer la logistique, encourager le développement du secteur privé et investir dans le capital humain. Parallèlement, ils doivent renforcer leur intégration régionale à travers le développement d’infrastructures transfrontalières, l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires et à l’harmonisation des réglementations et des normes techniques, afin de fluidifier les échanges au sein des CVR. Les stratégies visant à développer les CVR pourraient notamment renforcer le rôle des pôles de croissance au sein de la région. Bénéficiant déjà d’économies d’échelle et concentrant la plus grande partie du capital financier, ces pôles pourraient servir de « siège » aux CVR et jouer un rôle moteur dans leur développement, en canalisant notamment les investissements productifs extra- et intra-régionaux. À ce titre, il est crucial pour la région de se de doter d’un cadre incitatif pour l’investissement intra-régional.

Le second domaine d’intervention, et le plus original, concerne les acteurs. Comme cela a été expliqué, les entreprises d’origine locale possèdent des avantages concurrentiels pour conquérir des parts de marchés au sein de la région. Le Boston Consulting Group a récemment constaté que les entreprises africaines, y compris en Afrique de l’Ouest, tiennent tête aux grandes multinationales dans de nombreux domaines.[7] Les raisons de leur succès reposent sur quatre avantages concurrentiels : elles sont axées sur le marché local, sur lequel elles concentrent leurs stratégies de développement et d’image de marque ; elles maîtrisent l’environnement industriel (logistique, fournisseurs) ; elles sont flexibles, notamment en termes d’adaptation aux normes ; et elles connaissent les attentes et le comportement des consommateurs, grâce aux informations accumulées depuis leur création. En d’autres termes, dans des conditions tarifaires similaires à celles des multinationales étrangères, ces champions locaux trouvent un avantage dans leur capacité à gérer les coûts non tarifaires.[8]

Ce constat ouvre la voie à des politiques de développement des CVR, déjà entreprises par certaines institutions. En 2011, la Société financière internationale a ainsi investi 11 millions d’euros pour soutenir l’expansion de Patisen, une entreprise agro-alimentaire sénégalaise spécialisée dans la production et la distribution de chocolat et de bouillon cubes. Ce partenariat, qui prévoyait également une assistance technique en matière de conseil stratégique et de gouvernance d’entreprise, avait pour but d’accompagner Patisen dans son expansion régionale, tout en veillant à ce que l’entreprise transfère à son tour son savoir-faire et sa viabilité à ses grossistes et à ses fournisseurs locaux. En montrant que les acteurs locaux peuvent jouer un rôle central dans le processus d’apprentissage industriel au sein des CVR, cette expérience pourrait inciter les gouvernements, les investisseurs et les institutions de développement à les soutenir dans leurs efforts de développement à l’échelon régional. Ces champions locaux pourraient ainsi servir d’interface entre l’économie mondiale et le réseau productif régional, suscitant des retombées en termes de technologie et de savoir-faire, et préparant la modernisation de la base industrielle de la région.
 

Conclusion : CVR et développement durable

La promotion des CVR est un moyen adapté d’encourager le développement industriel de l’Afrique de l’Ouest et de préparer le terrain pour une meilleure intégration dans les CVM, puisque ce modèle ne se construit pas à l’encontre du contexte réglementaire et économique local, mais en harmonie avec celui-ci. Comme toute chaîne de valeur systématique, les CVM peuvent canaliser les transferts de savoir et de technologie au sein de la région, permettant ainsi aux producteurs régionaux de moderniser progressivement leurs processus de production, de remonter la chaîne de valeur et d’améliorer leur productivité pour être plus compétitifs au sein des CVM. Les champions locaux, en tant que principaux orchestrateurs de ce modèle, peuvent également servir de points focaux aux efforts d’industrialisation durable. À cet égard, un levier possible pour la communauté du développement consiste à les aider à s’approprier les innovations et bonnes pratiques qui existent par ailleurs, dans des domaines tels que l’industrialisation verte ou la responsabilité sociale des entreprises, afin de renforcer l’efficacité au sein des chaînes de valeur et de promouvoir un développement inclusif.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne représentent en aucune manière celles de l’institution à laquelle il est affilié.

Auteur : Maxime Weigert, Économiste du développement et consultant au sein de la division stratégie et politiques de la Banque africaine de développement.
 


[1] Organisation des Nations Unies pour le développement industriel, Industrialization in Africa and Least Developed Countries: Boosting Growth, Creating Jobs, Promoting Inclusiveness and Sustainability, rapport destiné au groupe de travail du G20 sur le développement, New York: UNIDO, 2016.

[2] Commission de l’Union africaine, Banque africaine de développement et Commission économique des nations unies pour l’Afrique, Africa Regional Integration Index : 2016 Report, Addis-Abeba et Abidjan : CUA, BAD et CEA, 2016.

[3] Ogunleyhe, Eric Kehinde, « Structural Transformation in Sub-Saharan Africa: The Regional Growth Poles Strategy », document présenté à la Conférence économique africaine de 2011, Addis-Abeba, 25–28 octobre 2011.

[4] Banque africaine de développement, Organisation de coopération et de développement économiques et Programme des Nations unies pour le développement, African Economic Outlook 2014, Paris: OCDE, 2014.

[5] McKinsey Global Institute. « Lions on the Move II: Realizing the Potential of Africa’s Economy », McKinsey & Co., 2016. Calculs de l’auteur.

[6] Allen, Thomas et Philipp Heinrigs, « Emerging Opportunities in the West African Food Economy », West African Paper No 1, secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, Organisation de coopération et de développement économiques, Paris, 2016.

[[7] Dupoux, Patrick et al. « Dueling with Lions: Playing the New Game of Business Success in Africa », Boston Consulting Group, novembre 2015.

[8] Weigert, Maxime. « Industrialization in West Africa (3): Giving rise to a “Made in Africa” regional industry?»,  note de blog, Banque africaine de développement, 2016.

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