Une bonne affaire : comment une modification des règles d’étiquetage du chocolat aux États-Unis pourrait bénéficier à l’Afrique

29 Novembre 2016

La modification des règles relatives à l’étiquetage du chocolat aux États-Unis pourrait accroître les exportations de karité et doper les revenus des régions productrices de karité en Afrique.

 

D’après les Nations Unies, environ 3 millions de femmes africaines ont une activité liée directement ou indirectement au beurre de karité. Le karité est une source importante de revenus dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne. Les ventes de karité génèrent des revenus pour les travailleurs et les propriétaires agricoles mais également pour l’ensemble de la communauté. Sur la base d’une étude réalisée au Mali, les estimations de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) indiquent que pour chaque dollar de revenu agricole provenant de la vente de noix de karité, 0,58 US$ supplémentaire de revenu des ménages sera injecté dans l’économie locale.

En Afrique, le karité sert depuis des siècles aux soins de la peau, l’une de ses principales propriétés étant de la protéger et de l’hydrater. On dit même que Cléopâtre voyageait avec de grandes jarres de beurre de karité lorsqu’elle se déplaçait dans les déserts brûlants d’Égypte.  Le karité est désormais employé partout dans le monde, la demande mondiale se chiffrant en milliards de dollars. En plus des cosmétiques, le beurre de karité entre dans la composition des produits de confiserie et de pâtisserie, et lorsqu’il est mélangé à d’autres huiles, il peut servir de substitut au beurre de cacao.

L’arbre à karité pousse à l’état sauvage dans la ceinture équatoriale de l’Afrique centrale sur une bande longue et étroite d’environ 500 km de large et de 6000 km de long, qui couvre plus d’une vingtaine de pays, allant du Sénégal à l’ouest à l’Ouganda à l’est. Le fruit est un mésocarpe à la chair verte, au goût sucré lorsqu’il est consommé et qui possède une grande valeur nutritionnelle. Les noix de karité sont écalées pour enlever l’enveloppe extérieure et récupérer l’amande. Les amandes sont ensuite grillées et moulues pour former une pâte d’où est extrait le beurre de karité. Le traitement et l’extraction du beurre de karité constituent une activité économique importante dans cette région du monde, surtout pour les femmes des zones rurales. En raison de ses propriétés cosmétiques et nutritionnelles, le beurre de karité est vendu à l’international et exporté pour générer des revenus. Pendant la saison de la récolte, le ramassage du karité occupe une grande partie de la population, en majorité des femmes et des enfants.

La US Food and Drug Administration (FDA) considère que l’huile de karité est apte à la consommation alimentaire et autorise son emploi pour enrober et fourrer les confiseries. Les réglementations actuelles de la FDA stipulent toutefois qu’un produit étiqueté « chocolat » ne doit contenir aucune autre graisse que le beurre de cacao, à l’exception de certaines graisses provenant d’ingrédients laitiers. Nous envisageons ci-dessous les effets économiques éventuels d‘une modification des règles d’étiquetage de la FDA aux États-Unis qui permettrait que le chocolat contienne jusqu’à 5 pourcent d’équivalents du beurre de cacao (tel que le beurre de karité) comme substitut à celui-ci, ce qui serait similaire à un changement introduit par l’UE en 2003.[1] Nos résultats semblent indiquer que la progression éventuelle de la demande de noix de karité pourrait nettement stimuler les exportations africaines de beurre de karité et générer des revenus supplémentaires pour les communautés productrices de karité des zones les plus déshéritées du continent.
 

Règles d’étiquetage du chocolat aux États-Unis

Aux États-Unis, la FDA définit le « chocolat » comme un produit composé de particules solides de cacao et de graisse de cacao et précise dans une liste exhaustive les ingrédients pouvant être ajoutés au chocolat. Par exemple, les réglementations se rapportant au « chocolat au lait » autorisent des ingrédients facultatifs comme la graisse de cacao, les épices, les fruits à coque ou les produits laitiers, mais interdisent les équivalents du beurre de cacao. Ces règles et distinctions doivent être strictement respectées, sans ajouter d’ingrédient supplémentaire, sinon le produit ne peut être étiqueté « chocolat ». Les producteurs de chocolat qui emploient d’autres ingrédients utilisent les appellations « chocolaté » ou « aromatisé au chocolat ».

Des études montrent que les équivalents du beurre de cacao tels que le beurre de karité peuvent prolonger la durée de vie et améliorer la « fonctionnalité » des produits du chocolat. Par exemple, le beurre de karité inclus dans le chocolat peut modifier la courbe de fonte du chocolat pour obtenir les résultats souhaités dans divers environnements sans pour autant affecter la saveur du produit.

En 2003, la Commission européenne a réformé sa réglementation pour permettre que le chocolat contienne jusqu’à 5 pourcent d’équivalents du beurre de cacao. Une modification similaire des réglementations d’étiquetage du chocolat aux États-Unis, en autorisant des ingrédients à base de karité, pourrait stimuler les exportations africaines. Une augmentation des exportations de karité, particulièrement vers les États-Unis, semblerait appuyer les objectifs des programmes actuels. À titre d’exemple, l’African Growth and Opportunity Act vise à promouvoir l’accès au marché américain des produits en provenance d’Afrique subsaharienne. De plus, l’USAID a identifié le karité comme produit doté d’un potentiel d’exportation important.
 

Quel serait l’impact de la modification des règles d’étiquetage du chocolat ?

La première étape de l’analyse consiste à déterminer le potentiel d’exportation de karité si les États-Unis venaient à assouplir les restrictions concernant l’étiquetage du chocolat et adoptaient une législation similaire à celle actuellement en vigueur dans l’UE. La deuxième étape implique d’évaluer les effets de l’augmentation de la demande mondiale de karité sur l’économie locale en termes de progression des revenus et de l’emploi.

Les effets sur la demande de karité aux États-Unis

Nous estimons que la consommation annuelle de chocolat aux États-Unis s’élève à environ 1 milliard 400 millions de kilogrammes – sur la base d’une consommation annuelle par habitant de 4,3 kg et d’une population de 323, 2 millions.[2]  Supposons que les États-Unis suivent l’exemple de l’UE et autorisent que le chocolat contiennent jusqu’à 5 pourcent (en termes de volume) d’équivalents du beurre de cacao (EBC), et que le beurre de karité représente 50 pourcent des EBC utilisés. Le potentiel d’augmentation de la demande de beurre de karité serait alors de 34, 8 millions de kilogrammes (soit 2,5 pourcent de 1,4 milliard de kilogrammes). Alternativement, si seulement 50 pourcent des producteurs de chocolat appliquaient la substitution du beurre de cacao par des EBC, le potentiel de progression de la demande de beurre de karité serait de 17,4 millions de kilogrammes.[3] Une hausse de la demande de beurre de karité de 34,8 millions de kilogrammes se traduit par 69,6 millions de kilogrammes d’amandes de karité, d’une valeur marchande de 34,8 millions d’US$. Étant donné le volume annuel actuel des exportations de noix de karité, qui est de 349,9 millions de kilogrammes, l’augmentation serait alors de 20 pourcent. Si seulement la moitié du chocolat comprenait une substitution avec des EBC, alors les exportations progresseraient de 10 pourcent. 

Effets économiques attendus sur les régions productrices de karité

Une analyse de la chaine de valeur réalisée au Mali par l’USAID a découvert que chaque dollar résultant de la vente de noix de karité génère 58 cents supplémentaires d’activité économique dans la communauté, soit un multiplicateur de revenu régional de 1,58 pour le karité.[4] L’activité économique supplémentaire entraine ensuite des dépenses sur les salaires et les émoluments, l’essence, les matériaux d’emballage, etc. En substance, l’effet multiplicateur signifie que les particuliers dépenseront une partie de leurs revenus issus de la chaine de valeur en achetant d’autres produits et services, créant ainsi une demande et des revenus supplémentaires pour l’économie locale. Sur la base de ce multiplicateur de revenu régional de l’USAID, le potentiel total de revenus supplémentaires générés pour les communautés productrices de karité est estimé à 55 millions d’US$.
 

Tableau 1. Estimation des effets économiques selon divers scénarios

Source: Ces chiffres sont fondés sur les calculs de Sidley. Pour de plus amples détails, voir la note en fin d’article.[5]
 

Il faut deux tonnes d’amandes de karité pour produire une tonne de beurre de karité. Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, si les États-Unis assouplissaient leurs critères d’étiquetage, les régions productrices de karité pourraient s’attendre à une hausse de la demande de l’ordre de 69’646 tonnes d’amandes de karité. En général, chaque femme récolte environ 85 kg d’amandes de karité pendant la saison. Par conséquent, l’accroissement de la demande de karité aux États-Unis pourrait, pendant la saison de la récolte, créer des emplois pour 820 000 femmes supplémentaires. La progression de la demande de karité pourrait probablement entrainer aussi des hausses de prix sur le marché mondial. Il ne semble pas y avoir de restrictions d’offre : à l’heure actuelle, seulement 50 pourcent de la production de karité est récoltée.
 

Conclusion

Notre analyse suggère qu’une modification des règles d’étiquetage du chocolat aux États-Unis, en autorisant un chocolat contenant jusqu’à 5 pourcent d’EBC, pourrait stimuler les exportations africaines de karité et générer d’importants revenus additionnels dans la région. Plus précisément, nous pensons que les exportations africaines de karité pourraient progresser de 10 à 20 pourcent, dans l’hypothèse où au moins la moitié des fabricants tireraient parti de la possibilité d’effectuer cette substitution. En outre, nos résultats semblent indiquer que les revenus à l’exportation, ajoutés aux revenus supplémentaires générés, pourraient s’élever à 27 millions d’US$ pour la région. En Afrique, le PIB par habitant dans les régions productrices de karité, dont certaines sont parmi les plus pauvres du continent, se trouve entre 370 US$ à 3’300 US$. À la lumière de ces résultats potentiellement très positifs, il vaudrait certainement la peine d’étudier la possibilité d’une modification des critères d’étiquetage du chocolat aux États-Unis de manière plus approfondie.
 

Les points de vue exprimés dans cet article sont ceux des auteurs et ne sont pas nécessairement représentatifs de ceux de Sidley Austin, LLP ou de ses clients. Les auteurs souhaitent remercier Joe Funt du Global Shea Alliance, Torrey Cope, Diane Mcenroe et les participants de la conférence « The Future of Shea Conference », qui s’est tenue à Washington, DC, en mai 2016, pour leurs précieux commentaires.

AuteursKornel Mahlstein, Économiste, Sidley Austin, LLP (Genève). Christine McDaniel, Économiste principale, Sidley Austin, LLP (Washington, DC).
 


[1] En 2003, la Directive de l’UE sur le beurre de karité (Directive 2000/36/EC) autorise qu’entrent dans la composition du chocolat jusqu’à 5 pourcent d’un nombre limité de graisses végétales (tels que l’illipé, l’huile de palme, le karité, le kokum gurgi et les noyaux de mangue); voir aussi Commission européenne, “The Impact of Directive 2000/36/EC on the Economies of those Countries Producing Cocoa and Vegetable Fats other than Cocoa Butter,” 2000.

[2] Voir Forbes. “The World's Biggest Chocolate Consumers,” 22 juillet 2015; et US Census, Population Clock en date du 28 mars 2016.

[3] On ne sait pas dans quelle mesure les producteurs de chocolat aux États-Unis tireraient parti des nouvelles règles d’étiquetage qui leur permettraient d’employer des EBC et de continuer à utiliser l’appellation « chocolat ».  Certains fabricants pourraient choisir la substitution et d’autres non, tout dépend des préférences des consommateurs, des choix de production, etc. Étant donné que la proportion de chocolat contenant des EBC comme substituts n’est pas connue, nous incluons une série d’estimations dans le tableau numéro 1.

[4] USAID, “Exports, Employment and Incomes in West Africa,” janvier 2011, tableau 2.8.

[5] Nous estimons à  1,4 milliard de kilogrammes la consommation annuelle de chocolat aux États-Unis. Sur la base d’informations obtenue auprès d’observateurs du secteur, nous supposons que le beurre de karité constituerait 50 pourcent des EBC, l’huile de palme et/ou d’autres équivalents du beurre de cacao représentant les 50 pourcent restants. Le multiplicateur de revenu régional de 1,58 pour le karité se fonde sur les estimations publiées par l’USAID dans "Exports, Employment and Incomes in West Africa,” janvier 2011, tableau 2.8.  Notez que le multiplicateur concerne les noix de karité et nous convertissons donc les chiffres du beurre de karité en chiffres de noix de karité dans ce tableau. L’hypothèse est qu’il faut 2 kg de noix de karité pour 1 kg de beurre de karité ; et 1 tonne de noix de karité = 500 US$. Tous les chiffres sont en US$.
 

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