Aide pour le commerce et renforcement des capacités : zoom sur l’expérience marocaine

30 Juin 2015

L’aide au commerce vise à aider les pays en développement à davantage bénéficier des échanges commerciaux internationaux. Quelles leçons peut-on tirer à la lumière de l’expérience marocaine en la matière ?

 
L'initiative Aide pour le commerce, lancée lors de la conférence ministérielle de l'OMC à Hong Kong en 2005, a pour objectif d'aider les pays en développement (PED) en général, et les pays les moins avancés (PMA) en particulier, à faire face à des contraintes en termes d'offre, d'infrastructure et de capacités commerciales. Ces contraintes limitent l'aptitude de ces pays à réellement bénéficier du système commercial multilatéral et de leur ouverture commerciale. À Bali, lors de la conférence ministérielle de l'OMC de 2013, les États membres de l’organisation ont réaffirmé leur attachement à l'initiative Aide pour le commerce et mis l'accent sur son rôle dans le renforcement des capacités commerciales domestiques des pays en développement et des PMA.

En règle générale, l'aide pour le commerce fait partie intégrante de l'aide publique au développement et représente une part grandissante du total de cette aide (30 pourcent environ). Selon les pays en développement, elle devrait pourtant être additionnelle – par rapport à l’aide publique au développement – et participer à un rééquilibrage des relations commerciales Nord-Sud dans le cadre du cycle de de Doha.

Le Maroc, qui figure parmi les principaux bénéficiaires de l'aide pour le commerce tant à l'échelle mondiale (parmi les dix premiers) qu'à l'échelle régionale (le premier au Maghreb), a élaboré une stratégie nationale dans ce domaine. Cette dernière a défini trois domaines en tant que priorités pour le développement par le commerce : l’amélioration de la compétitivité, l’intégration dans les chaînes de valeur globales et la diversification des exportations.

L'objectif de cet article consiste à apprécier la contribution de l'aide pour le commerce dans le renforcement des capacités commerciales nationales des pays en développement, à l'aune de l'expérience marocaine. Pour ce faire, nous rappellerons dans un premier temps comment le Maroc a essayé de s'approprier, sur le plan national, l'initiative Aide pour le commerce, afin de renforcer ses capacités commerciales. Ensuite, nous mettrons l'accent sur les limites de l'expérience marocaine en la matière.
 

L'appropriation nationale de l'aide pour le commerce

L'intégration du commerce dans les plans nationaux de développement et l'appropriation nationale des programmes et projets d'aide pour le commerce contribuent à élaborer des priorités opérationnelles. Ces priorités facilitent quant à elles la mobilisation de fonds et encouragent les partenaires du développement à répondre de manière appropriée aux demandes formulées. En d'autres termes, l'application des principes de la gestion axée sur les résultats militent en faveur de l'adoption de plans de développement nationaux incluant des objectifs commerciaux et définissant des priorités.

En s'inspirant de cette approche, ainsi que des recommandations émanant des premiers examens régionaux et globaux de l'aide pour le commerce, le Maroc a mis en place en 2009 un comité national chargé d'élaborer une stratégie d'intégration commerciale. Ce comité interministériel, piloté initialement par le ministère de l'économie et des finances, a pour objectifs principaux d’assurer l'appropriation nationale de l'initiative, d’élaborer une stratégie nationale pour l'aide pour le commerce et de coordonner les différents départements ministériels concernés

Le Maroc accorde une importance croissante à la dimension commerciale de sa stratégie nationale de développement, ce qui l’a amené à identifier les contraintes qui limitent les bénéfices de son ouverture commerciale. Parmi ces contraintes figurent notamment la faiblesse de la compétitivité de l’offre exportable, le manque de diversification et un positionnement défavorable dans les chaînes de valeurs globales.

Conscient de ces contraintes, le Maroc a fixé comme priorités pour l’aide au commerce, dans ses relations avec les donateurs, de nouveaux projets relatifs à la compétitivité sectorielle, à la diversification des exportations et aux chaînes de valeur. En ce qui concerne les chaînes de valeur, qui étaient le thème central du quatrième Examen global de l’Aide pour le commerce, il convient de noter que c’est également l’un des objectifs principaux du Pacte national pour l’émergence industrielle 2009-2015. Ce dernier identifie les « métiers mondiaux » du Maroc (automobile, aéronautique, agriculture, produits pharmaceutiques, etc.) afin d’améliorer la compétitivité du pays et de faciliter son intégration commerciale.

En plus des flux d’investissements étrangers entrants, le Maroc a reçu en 2014 près de 2 milliards de dollars américains d’aide publique au développement, ce qui représente 2 pourcent de son PIB de 100 milliards de dollars. Les financements dont le Maroc bénéficie ainsi constituent un apport important pour la soutenabilité économique du pays, notamment dans un contexte de déficits extérieurs. En tant que pays en développement à revenu intermédiaire, cette aide complète et renforce sa capacité nationale de financement et l’attractivité des IDE au Maroc.

En ce qui concerne l'aide pour le commerce en particulier, les données communiquées par les donateurs montrent que le Maroc peut être qualifié de "bon élève". Il figure parmi les dix premiers bénéficiaires de l’aide pour le commerce dans le monde et se situe en tête des pays de l’Union du Maghreb arabe (UMA), avec 1,45 milliard de dollars EU reçus durant la période de 2002 à 2006. Entre 2009 et 2011, les financements au titre de l’aide pour le commerce en faveur de la région de l’UMA ont été en moyenne de 1,5 milliard de dollars EU par an. Le Maroc et la Tunisie ont représenté ensemble près des trois quarts des ressources versées aux pays membres de l’UMA. En ce qui concerne les catégories de l’aide pour le commerce, les infrastructures liées au commerce représentent 42 pourcent du total. Elles incluent les infrastructures de transport, qui ne sont pas seulement considérées comme de puissants catalyseurs des exportations, mais également comme des instruments de lutte contre la pauvreté, notamment grâce à leur effet de désenclavement des populations rurales.

S’agissant de la dimension commerciale de la stratégie nationale de développement, le choix du Maroc en matière d’ouverture commerciale a fait l’objet d’un dialogue constant avec les partenaires financiers, dont l’objectif recherché est l’accompagnement de la mise à niveau structurelle de l’économie nationale et son adaptation aux exigences du libre-échange.
 

Limites de l’expérience marocaine en matière d’aide pour le commerce et pistes d’amélioration

Malgré certains résultats positifs, l’appropriation nationale de l’aide pour le commerce s’est également heurtée à des obstacles, qui ont limité son efficacité et empêché de mobiliser davantage de fonds dans le cadre de cette initiative. En effet, le manque de hiérarchisation dans la manière de gérer les contraintes entravant le développement du commerce, ainsi que l’absence de stratégies opérationnelles au niveau national pour exploiter le potentiel d’intégration du Maroc dans le système commercial multilatéral, n’ont pas favorisé la réalisation des objectifs escomptés. La faible implication du secteur privé dans le cadre de l’initiative Aide pour le commerce et le manque d'articulation entre les programmes nationaux et régionaux en matière de développement par le commerce ont également empêché de tirer le meilleur profit de l’aide pour le commerce.

L’aide pour le commerce demeurant un processus évolutif et perfectible, il est toujours possible pour le Maroc d’améliorer son approche dans ce domaine, en s’appropriant davantage l’initiative, tout en renforçant la coordination institutionnelle entre les acteurs concernés. Par ailleurs, le Comité National d’Aide pour le Commerce devrait superviser la mise en œuvre d’une stratégie opérationnelle visant à implémenter concrètement les priorités de développement par le commerce.

En outre,l’appropriation de l’aide pour le commerce par le Maroc ne devrait pas se limiter à mettre en œuvre ce qui a été convenu au niveau international ou à répondre aux priorités des donateurs. Elle exige une réelle participation du pays dans la conception de l’aide et dans ses mécanismes de suivi et d’évaluation, afin d’éviter la controverse actuelle sur le principe du caractère additionnel de l’aide pour le commerce par rapport aux autres éléments traditionnels de l’aide publique au développement. Une telle approche pourrait notamment comporter l’établissement d’une base de données nationale, qui permettrait de moins dépendre des sources statistiques extérieures, ainsi que l'amélioration du dialogue avec les partenaires du Maroc, dans l’optique de dégager un consensus sur la délimitation conceptuelle de l’aide pour le commerce et de ses modalités pratiques.

Dans cette perspective, une véritable appropriation nationale de l'initiative Aide pour le commerce –conformément aux principes de la Déclaration de Paris de 2005 sur l'efficacité de l'aide publique au développement – n’est possible que si plusieurs conditions sont réunies : une meilleure hiérarchisation des priorités, une coordination institutionnelle entre les principaux acteurs nationaux, une cohérence entre les politiques commerciales et celles de développement de l’offre, ainsi qu’un suivi adéquat et continu du déroulement des activités financées dans le cadre de cette initiative.

En ce qui concerne la hiérarchisation des priorités nationales, il convient d’identifier les obstacles qui entravent le développement des exportations. Dans cette optique, il est nécessaire d’établir un diagnostic de l’ensemble de la chaine des exportations, en s’intéressant à l’offre de produits exportables, aux capacités de production, aux secteurs d’exportation et aux plates-formes logistiques, puis à la commercialisation. Ceci afin de mobiliser un financement extérieur dans le contexte des principales catégories d’aide pour le commerce (politique et réglementation commerciales, infrastructure liée au commerce, renforcement de la capacité de production, ajustement lié au commerce, autres besoins liés au commerce).

En ce qui concerne la coordination institutionnelle, le Comité National d’Aide pour le Commerce devrait être mieux mis à profit, en vue d’assurer des concertations étroites au niveau national entre les acteurs publics (département des finances, département du commerce extérieur et autres départements techniques) et privés (fédérations sectorielles, Confédération Générale des Entreprises du Maroc, chambres de commerce). Aussi, la coordination interministérielle devrait être renforcée autour des objectifs en matière de commerce et d’investissement.

Par ailleurs, la cohérence entre les politiques commerciales et celles de développement de l’offre requiert un renforcement des capacités d’élaboration et de conduite des stratégies commerciales nationales. D’où l’importance d’intégrer les objectifs commerciaux dans les politiques industrielles et agricoles. Enfin, l’appropriation nationale de l’aide pour le commerce nécessite un suivi adéquat et permanent, ainsi qu’une gestion axée sur les résultats des différentes composantes de la politique économique.
 

Conclusion

Le lancement de l’initiative Aide pour le commerce a contribué à focaliser l’attention internationale sur les obstacles structurels et institutionnels qui empêchent de nombreux pays en développement et PMA d’exploiter leur potentiel commercial et de s’intégrer dans le système commercial multilatéral. Les fonds mobilisés au titre de cette initiative ont permis à ces pays de surmonter certains de ces problèmes, tout en renforçant leurs capacités humaines et institutionnelles en termes d’élaboration de stratégies commerciales. 

À travers son approche en matière d’aide pour le commerce, le Maroc a relativement bien tiré parti des fonds additionnels mobilisés et s’est progressivement engagé dans un processus d'appropriation nationale dans ce domaine. Néanmoins, malgré ses efforts pour intégrer le commerce dans les stratégies nationales de développement en vue de promouvoir la croissance et de réduire la pauvreté – et ainsi bénéficier de l’initiative Aide pour le commerce –, le développement du Maroc par le commerce continue à souffrir des contraintes liées à une offre exportable limitée et à un manque de diversification et de transformation structurelle de son appareil productif.

Crédit photo: Mario Micklisch, "construction site ahead".
Licence: Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)

 
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