Commerce entre la Chine et l’Afrique subsaharienne: comment dépasser la dépendance vis-à-vis des matières premières ?

30 Octobre 2015
competition policy

Le commerce entre la Chine et l’Afrique subsaharienne est asymétrique. Alors que l’ASS importe essentiellement des biens manufacturés de Chine, elle n’y exporte quasiment que des matières premières. Quelles sont les options pour y remédier ?

Bien que le commerce entre la Chine et l’Afrique subsaharienne (ASS) se soit rapidement accru durant les dernières années, cette dernière reste un partenaire commercial mineur pour la Chine. Seulement 2,4 pourcent des importations chinoises en proviennent, et ces importations sont composées à 90 pourcent de pétrole et de produits miniers. Pour l’ASS en revanche, la Chine représente une importante source d’importations, comptant pour 10 pourcent de ses importations totales. En 2008, par exemple, les importations en provenance de Chine ont totalisé 25 milliards de dollars EU et se composaient principalement de produits textiles et de vêtements (24 pourcent) ainsi que d’autres produits manufacturés (62 pourcent).

L’inquiétude provient du fait qu’avec des prix des matières premières qui fluctuent, une telle structure des échanges pourrait accroitre la dépendance de l’ASS vis-à-vis des secteurs minier et extractif en tant que sources de revenu d’exportation, tout en entravant le développement des secteurs agricole et manufacturier, qui constituent pourtant les sources principales de valeur ajoutée et d’emploi. Est-il possible d’inverser cette situation, de sorte que l’ASS exporte vers la Chine moins de matières premières, en particulier de pétrole et de produits miniers, et plus de produits transformés et de produits à haute valeur ajoutée ?
 

Les options de politiques commerciales ont des effets limités

Il semble que la politique commerciale n’offre qu’une faible marge de manœuvre. L’élimination bilatérale des droits de douane n’apportera que des gains limités car la Chine constitue d’ores et déjà l’un des marchés les plus ouverts pour l’ASS. Les tarifs douaniers moyens appliqués par la Chine à l’égard des pays les moins avancés (PMA), et de l’ASS en particulier, sont déjà bas : entre 2005 et 2010, le tarif moyen pondéré est tombé de 2 à 0,5 pourcent (le tarif moyen est tombé de 7,14 à 2,83 pourcent). En raison du faible volume d’exportation de l’ASS vers la Chine, la réduction des droits de douane a des effets limités en matière de bien-être et de modification des termes de l’échange. De même, subventionner l’agriculture et la production manufacturière domestiques ne constitue pas une solution viable, car nombre de pays d’ASS ne dispose que de peu de ressources ; et même si elle était subventionnée, la production manufacturière d’ASS aurait de la peine à concurrencer une production chinoise hautement compétitive, que ce soit sur les marchés domestiques ou internationaux.

Il pourrait sembler attractif pour les pays d’ASS d’en revenir au protectionnisme et à la substitution des importations, en restreignant l’importation de bien chinois pour protéger les secteurs domestiques. Mais là encore, une augmentation soudaine de la production manufacturière et un accroissement durable du bien-être sont loin d’être garantis. De telles restrictions auraient des impacts négatifs sur le bien-être, car les ménages et les entreprises africaines dépendent lourdement de l’importation de biens manufacturés et de biens intermédiaires bon marché en provenance de Chine. Les seuls secteurs qui pourraient bénéficier d’une telle protection sont les secteurs intensifs en main d’œuvre peu qualifiée, comme le textile, mais même cela ne pourra ni absorber l’intégralité de la force de travail libérée par les secteurs en déclin, ni d’offrir des emplois plus qualifiés permettant d’améliorer l’efficience de l’allocation des ressources. De plus, de telles restrictions des importations annuleraient tous les effets de spillover du commerce sur la productivité de l’ASS.

En outre, les résultats de simulations démontrent que le libre-commerce à l’intérieur des différents accords commerciaux régionaux (ACR), et entre ces derniers, accroît l’emploi et le bien-être de l’ASS en tant que région. Cette libéralisation au sein des ACR, et entre eux, va certes permettre d’accroître les échanges intra-régionaux en ASS avec des pertes minimes (en termes de reorientation des échanges) pour la Chine, mais elle ne suffira pas à inverser une structure des exportations lourdement dépendante des secteurs extractif et minier. Dans l’ensemble, une combinaison entre l’élimination des droits de douanes sur les exportations de l’ASS vers la Chine et le libre-commerce au sein des ACR, ainsi qu’entre ces derniers, n’a pas d’impact significatif sur la structure du commerce entre la Chine et l’ASS.
 

La production manufacturière peut être la clé, et la Chine a un rôle à jouer…

À l’heure d’explorer les alternatives qui pourraient améliorer le bien-être de l’ASS significativement grâce à son commerce avec la Chine, et réduire sa dépendance vis-à-vis des exportations de matières premières, il est important d’examiner de près la structure du commerce de l’ASS en général. Le commerce de l’ASS est caractérisé par de faibles niveaux d’exportation de biens manufacturés : 60 pourcent de son revenu d’exportation total proviennent des secteurs extractif et minier et seulement, alors que les biens manufacturés – autres qu’alimentaires – ne représentent que 13,5 pourcent. Cette structure est encore plus marquée dans son commerce avec la Chine : 90 pourcent des exportations vers la Chine sont concentrés dans les secteurs minier et extractif, et les biens manufacturés ne dépassent pas les 5 pourcent. Dans la recherche de stratégies visant à accroître l’impact du commerce sur le bien-être en ASS, une option toute trouvée serait d’inverser cette tendance, en enclenchant une diversification qui permettrait d’accroître la part de biens transformés et manufacturés.

La Chine pourrait jouer un grand rôle dans la diversification des exportations de l’ASS, pour trois raisons. En premier lieu, la Chine constitue un grand marché d’exportation pour le reste du monde ; avec un revenu par tête en augmentation continue, la demande de biens semi-transformés et même transformés fera de même. En second lieu, la Chine représente une source d’emploi potentiel pour le reste du monde : avec l’accroissement du revenu par tête en Chine, le coût d’opportunité de la main d’œuvre grimpe également, amenant les fabricants chinois à délocaliser certaines activités dans de nombreux pays en développement asiatiques (p. ex. le Vietnam), ou même à relocaliser certaines activités aux États-Unis. En troisième lieu, un commerce de biens manufacturés accrus avec la Chine augmentera les chances de spillover en matière de technologie et de recherche et développement. Après tout, comme nous l’avons déjà mentionné, les importations de l’ASS en provenance de Chine proviennent principalement du textile et des vêtements (22 pourcent) ainsi que des autres secteurs manufacturiers (64 pourcent). Dans l’ensemble, le rôle de la Chine en tant que marché d’exportation, fournisseur d’emploi et source de spillover en termes de technologie et de recherche et développement a été négligé, et il mériterait désormais d’être sérieusement examiné.
 

… Mais il faut renforcer le capital humain, la productivité et la technologie

Si les exportations de produits manufacturés de l’ASS sont à la traîne, c’est en raison de sa faible productivité du travail et de son manque de progrès technique. Les projections de la de la croissance de la productivité du travail par secteur confirment que l’ASS et la Chine sont situées à l’opposé sur l’échelle de la productivité du travail, en particulier dans le secteur manufacturier. La main d’œuvre qualifiée et spécialisée est rare et peu mobile entre les secteurs. Pour que l’ASS soit capable de diversifier ses exportations en accroissant la part des produits semi-transformés et transformés, ou de bénéficier d’effets de spillover grâce aux importations de produits manufacturés en provenance de Chine, la productivité du travail et des facteurs de production dans le secteur manufacturier devra s’accroître, et rapidement. À moins que la productivité du travail et la technologie passent rapidement à la vitesse supérieure, l’ASS ne pourra pas tirer profit de la délocalisation des activités manufacturières chinoises.

Quelle est l’ampleur des progrès technologiques et des gains de productivité du travail qui sont nécessaires en vue de stimuler une croissance de la production et des exportations de produits manufacturés et accroître le bien-être ? Les résultats de simulations indiquent que même des améliorations modestes de la productivité du travail et de la technologie, au rythme de 2 ou 3 pourcent par année, peuvent accroître le bien-être de manière significative et booster la production et les exportations de biens manufacturés. Cette grande réactivité n’est pas surprenante au vu du niveau de productivité actuel très bas en ASS. De surcroît, un spillover en matière de recherche et développement grâce au commerce avec la Chine industrialisée pourrait aider. Mais est-ce que d’importantes améliorations de la productivité du travail et du progrès technique dans le secteur manufacturier sont susceptibles de réduire la très haute dépendance de l’ASS vis-à-vis des secteurs minier et extractif dans ses exportations vers la Chine ? La réponse est non, ou du moins pas immédiatement. La valeur et la part actuelle de ces secteurs dans les exportations sont trop hautes pour être réduites en quelques années.
 

Comment donc aller de l’avant ?

Mais alors, que faire ? Le libre-commerce, l’accroissement de la productivité du travail et l’amélioration de la technologie contribueront à augmenter le bien-être en ASS et les exportations de la région, mais cela ne sera pas suffisant pour réduire immédiatement la part importante qu’occupent les matières premières dans ses exportations. Des restrictions quantitatives volontaires pourraient s’avérer nécessaires pour altérer cette tendance de manière significative. Mais de telles restrictions reste controversées et peuvent être contre-productives, car elles réduisent les recettes publiques et amènent souvent au développement d’un marché noir, en particulier dans des pays où les institutions de marché sont faibles. Une autre option consisterait à délocaliser certaines parties des opérations de transformation en ASS, afin de capturer une partie de la valeur ajoutée et offrir des opportunités d’emploi. Pour que cela se produise, les pays d’ASS devraient s’efforcer d’atteindre les niveaux d’infrastructure et de capital humain nécessaires à ce type d’opérations.

Pour l’ASS, il est urgent de poursuivre de hauts taux de croissance en matière de productivité du travail et de technologie, afin de capturer et d’étendre les gains du commerce avec la Chine et avec le reste du monde. Pour stimuler ce progrès technique et ces accroissements de productivité du travail, des politiques efficaces sont nécessaires, afin de favoriser la création et le renforcement d’une main d’œuvre qualifiée, ainsi que d’investir dans la formation et la recherche. La Chine peut aider l’ASS et contribuer à faciliter ce cheminement vers l’industrialisation. Pour ce faire, la Chine pourrait renforcer le spillover en matière de recherche et développement dans son commerce avec l’ASS par un transfert direct de technologie et un investissement direct dans les secteurs agricole et manufacturier, tout en maintenant son fort soutien (actuellement 34 pourcent des projets mis en œuvre en Afrique) pour le développement des infrastructures africaines. Mais le cheminement sera d’autant plus facile si la Chine et l’ASS commencent d’abord par s’accorder sur le fait que des gains accrus peuvent être récoltés, en se focalisant moins sur le commerce des matières premières et davantage sur le commerce des biens manufacturés et transformés.

Manitra A. Rakotoarisoa et Cheng Fang sont économistes au sein de la Division du commerce et des marches de la FAO.

 

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Afrique, Chine
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