Défis et opportunités dans le secteur de la noix de macadamia au Kenya : une perspective de genre

20 Juin 2017

Le secteur de la noix de macadamia est prometteur pour l’économie du Kenya, mais en raison de contraintes liées au genre, les hommes et les femmes ne bénéficient pas des mêmes opportunités au sein de la chaine de valeur. Quelles sont les difficultés que les femmes rencontrent et comment peut-on les surmonter ?

L’économie du Kenya est dominée par l’agriculture, secteur qui en 2015 représentait 26 pourcent du produit intérieur brut du pays, 75 pourcent de la population active et 50 pourcent des recettes d’exportation[1]. Le thé et le café restent encore parmi les exportations les plus lucratives du secteur agricole kenyan. Toutefois, les tendances évoluent car de plus en plus de cultivateurs de café se mettent à cultiver ce que l’on appelle désormais le « nouvel or vert »[2] en raison des bons rendements obtenus par les exploitants : la noix de macadamia. La demande est supérieure à l’offre, la hausse des prix mondiaux des noix décortiquées ayant un impact sur le prix des noix non décortiquées. En 2002, par exemple, les prix sont montés en flèche au Kenya, passant de 0,07 US$ à 0,23 US$ le kilo de noix non décortiquées (non transformées) à la sortie de l’exploitation. Les prix ont poursuivi leur forte progression, pour atteindre 1, 5 US$ le kilo en 2017. Bien qu’un nombre croissant d’exploitants aient planté des noyers, la culture de la noix de macadamia reste à un niveau très bas et seuls 100 000 exploitants participent à cette activité. Le potentiel de la culture de la noix de macadamia n’a pas été entièrement exploité et il reste encore d’importants bénéfices à en tirer.
 

Production et chaine d’approvisionnement des noix de macadamia

Même si la noix de macadamia est une culture à forte valeur ajoutée qui est très prometteuse, les bénéfices n’arrivent pas toujours jusqu’aux exploitants car la chaine d’approvisionnement est longue, avec l’intervention de nombreux négociants et sous-agents, chacun prenant une marge sur le prix final. Les cultivateurs qui vendent à la sortie de l’exploitation, pour la plupart des femmes, tendent à être désavantagés sur les prix. Ceux qui livrent aux usines ou aux centres d’achat tendent à dégager un meilleur bénéfice. Dans la culture des noix de macadamia par de petits exploitants, les tâches et les rôles ne sont pas partagés également au sein des ménages. Les femmes sont surtout chargées de planter les arbres, de récolter les noix avec l’aide de leurs enfants, et de décortiquer la coque verte qui recouvre l’amande, principalement à la main ou avec des outils rudimentaires. C’est une illustration de la place habituelle des femmes dans les activités agricoles, car elles sont chargées des tâches à haute intensité de main d’œuvre. Dans certains cas, les transformateurs mettent des décortiqueuses à disposition des ménages, et dans ces cas, ce sont les hommes qui tendent à assurer le décorticage, étant en général intrigués et attirés par l’efficacité supplémentaire du processus.

Commercialisation des noix

Dans la commercialisation de ce produit, les hommes dominent la chaine de distribution. Ils transportent les produits vers les centres d’achat, généralement à bicyclette, en charrette ou à moto et sont payés pour la quantité apportée après vérification de la qualité et du poids des noix. Les femmes ne sont généralement pas impliquées dans le transport des noix jusqu’aux centres d’achat, tâche considérée comme ardue, et il n’est pas d’usage que l’homme rapporte la recette et la partage avec sa femme. Dans ce contexte, de nombreuses femmes indiquent qu’elles sont heureuses de travailler sur les noyers de macadamia car ils exigent un travail moins pénible que d’autres cultures telles que le café ou le thé, mais le plus souvent, elles ne sont pas réellement en mesure de récolter les fruits de leur dur labeur.

Parmi les raisons expliquant qu’elles ne participent pas aux tâches de commercialisation, les femmes citent le fait qu’elles devraient conduire une moto, compétence qu’elles n’ont pas forcément ou qui peut être tabou, ou bien un camion.  Elles devraient se déplacer sur de longues distances et surveiller le bon déroulement du processus d’achat avec un œil aguerri, les noix étant des produits de grande valeur. Étant retenues par d’autres tâches ménagères, elles ne peuvent pas se charger d’assurer les tâches de commercialisation qui les éloignerait de leur foyer. Certains maris les décourageront littéralement de le faire, ce qui sera encore renforcé par la culture. Les agents qui achètent les noix sont généralement des hommes et ils exploitent souvent les femmes, achetant à bas prix et se servant de poids falsifiés. Les femmes agents prenant en charge le groupage des noix sont très peu nombreuses, surtout parce que le volume de capitaux nécessaires est très élevé pour la plupart des femmes et elles ont des difficultés à accéder aux capitaux en comparaison avec leurs homologues masculins.
 

Conditions d’emploi dans les entreprises

Il existe au Kenya 23 entreprises de transformation de noix de macadamia détentrices d’une licence, principalement détenues et dirigées par des hommes. Ces transformateurs représentent une capacité combinée de 180 000 tonnes par an et emploient environ 13 850 personnes dans le séchage, le concassage, le triage et le calibrage. C’est dans cet espace fortement dominé par les hommes et très compétitif que nous, trois entrepreneuses sociales kenyanes, avons décidé de fonder la première entreprise de transformation de noix de macadamia détenue uniquement par des femmes. Nous racontons ici les défis que nous avons dû relever pour créer une entreprise qui a le potentiel de créer 60 emplois directs et décents et de faire vivre des dizaines de milliers d’agriculteurs. Ce qui distingue notre entreprise sociale, c’est le fait qu’elle repose sur le principe de la promotion de l’autonomie économique des femmes dans la chaine de valeur et que la direction s’engage à démontrer qu’il est possible d’offrir des chances et des avantages équitables aux femmes, aussi bien dans l’entreprise que tout au long de la chaine de valeur.

D’après nos propres évaluations et nos interactions avec les entreprises de transformation des noix de macadamia, il ressort que bien que ces usines emploient généralement un grand nombre de femmes, celles-ci sont normalement recrutées pour des emplois peu rémunérés, surtout pour le triage et le nettoyage. Dans les usines, les hommes sont surtout employés aux postes de gestion et d’encadrement, et par conséquent, les femmes sont toujours celles qui gagnent le moins. De par la nature de ces emplois et l’intensité des exigences de production pendant les deux plus hautes saisons, les employés doivent travailler longtemps et parfois tard la nuit ou très tôt le matin. Lorsque l’usine est ouverte 24 heures sur 24, certains travaillent dans les équipes de nuit. Ceci pèse lourdement sur les femmes, qui doivent s’occuper d’autres travaux domestiques. Et puisque les femmes sont surtout employées comme travailleuses temporaires, payées seulement pour leur rendement quotidien, cela signifie qu’elles n’ont même pas les moyens d’avoir des pauses correctes car elles s’efforcent de rattraper le temps qu’elles consacrent aux tâches domestiques. Le rôle reproductif des femmes est souvent considéré comme une ingérence par rapport à leur rôle productif, comme lorsqu’elles prennent un congé maternité et que leurs revenus baissent considérablement car elles ne participent plus à la production. Elles reviennent souvent avant que leur bébé ne soit sevré car elles ont besoin d’un salaire.

Très peu d’entreprises ont ouvert des garderies et des salles d’allaitement, mais là où elles existent, les femmes sont plus productives et plus heureuses car elles peuvent surveiller leurs enfants tout en restant au plus près d’eux. Certaines sociétés organisent aussi le transport des trieuses depuis l’usine, surtout quand elles travaillent tard le soir ; c’est un plus pour leur sécurité et leurs maris se sentent plus à l’aise par rapport au fait qu’elles travaillent. Le paiement des salaires du personnel sur des comptes bancaires, et non en liquide, a facilité la gestion financière et donné aux femmes le contrôle direct de leur salaire. Quand les femmes sont payées en liquide, elles peuvent être tentées de trop dépenser ou simplement de remettre l’argent à leur mari. Notre société, Nawiri Nuts Ltd, s’est engagée à s’attaquer aux nombreuses problématiques évoquées ci-dessus.
 

Défis dans le secteur de la noix de macadamia

Accès au financement

Une grande difficulté rencontrée par les transformateurs et les différents agents économiques est l’accès au financement. La création d’une usine de transformation exige des fonds importants, les technologies de transformation étant onéreuses et le coût des matières premières également élevé. Le capital de démarrage est donc si conséquent qu’il exige un financement officiel. Néanmoins, ceci constitue un obstacle significatif, particulièrement pour les femmes, car les exigences sont difficiles à satisfaire. Par exemple, les financiers exigent une garantie sous forme de propriété, et dans de nombreux cas, les femmes ne sont pas propriétaires, ce qui les élimine.

La nature saisonnière des cultures

Le long de la chaine de valeur, la nature saisonnière de la récolte et les quantités insuffisantes de noix non traitées face à la demande représentent un enjeu qui entraine une concurrence féroce parmi les transformateurs. Une aide est nécessaire pour l’expansion de la production de noix, notamment en soutenant un accroissement de la disponibilité de semis bon marché. Les semis peuvent être greffés par des groupes de femmes avec l’aide des transformateurs, ce qui procure aussi aux femmes des revenus alternatifs pour couvrir la basse saison entre les récoltes de noix.

Négociants sans scrupule

Au Kenya, l’exportation de noix non traitées a été interdit en 2009 au titre de la loi Agriculture, Fisheries and Food Authority Act (No. 13, 2013). Toutefois, certains négociants sans scrupule continuent de vendre des noix non traitées à des pays comme la Chine, ce qui complique encore davantage un approvisionnement en matière première déjà compétitif. Il existe également des cartels parmi les plus anciens transformateurs, qui ne veulent pas voir de nouveaux venus s’installer et s’efforcent de créer un climat hostile pour ces derniers.
 

Intégrer la question du genre dans la chaine de valeur des noix de macadamia

Il est nécessaire de réglementer et de resserrer encore les mécanismes de surveillance pour veiller au respect des lois telles que celle sur l’interdiction d’exporter des noix non transformées. Les agriculteurs, et particulièrement les femmes, peuvent être encouragés à se joindre aux associations de producteurs de noix de macadamia. Les négociants et autres agents économiques du secteur doivent aussi appartenir à des associations sectorielles, détenir des licences sur cette base, et leur licence d’approvisionnement doivent être basées sur des contrats spécifiques avec les transformateurs locaux.

Les entreprises de transformation devraient être encouragées à réviser leurs politiques pour veiller à promouvoir l’équité sur les lieux de travail et à intégrer certains aspects de genre qui garantiront de meilleures conditions de travail et un travail décent pour les femmes et les hommes. La direction et le personnel peuvent être sensibilisés et éduqués sur les politiques et les pratiques d’inclusion des questions de genre et leur impact sur les objectifs de l’entreprise. Par exemple, la mise à disposition d’une garderie renforcerait la productivité des mères allaitantes.

Les politiques doivent faciliter l’accès aux financements bancaires et formels pour les femmes et les hommes qui entreprennent dans le secteur agricole. Les financiers doivent créer des produits adaptés au secteur de la noix de macadamia, qui est un secteur à forte circulation d’argent liquide, les agriculteurs étant réglés sur place en liquide pour leurs produits. Des produits innovants, adaptés au capital de démarrage et au fonds de roulement nécessaires, et surtout accessibles aux femmes comme aux hommes, doivent être développés.

Auteures : Jane Maigua, Directrice générale, Nawiri Nuts Kenya Ltd. Loise Maina, Directrice des relations extérieures, Nawiri Nuts Kenya Ltd.Charity Ndegwa, Directrice du marketing, Nawiri Nuts Kenya Ltd.


[1] Deloitte, Kenya Economic Outlook 2017: Joining the Dots. 2017.

[2]James Wanzala, “To Export or Not to Export? Why Question Has Plagued Macadamia Trade for Years,” Financial Standard, 30 août 2016.

This article is published under
20 Juin 2017
Les décideurs se tournent de plus en plus vers l’intégration et la progression au sein des chaines de valeur mondiales (CVM) comme moteur de développement. Comment peuvent-ils s’assurer que les...
Share: 
20 Juin 2017
La politique commerciale est-elle un instrument efficace de réduction des inégalités entre les sexes ? Des politiques commerciales plus sensibles aux questions de genre peuvent-elle endiguer la...
Share: