De l’importance d’intégrer le genre dans les politiques commerciales

20 Juin 2017

La politique commerciale est-elle un instrument efficace de réduction des inégalités entre les sexes ? Des politiques commerciales plus sensibles aux questions de genre peuvent-elle endiguer la progression des tendances anti-mondialisation ? 

Les politiques commerciales ne sont pas neutres en matière de genre. Les résultats du commerce se répartissent différemment entre hommes et femmes puisque ces derniers ont des rôles dans la société et dans l’économie qui ne sont pas les mêmes, et les chances qui s’offrent à eux sont différentes. De plus, les femmes ne forment pas un groupe homogène et sont donc affectées différemment par le commerce en fonction de leur revenu, de leur place sur le marché du travail, de leur niveau d’instruction, de leur race, etc. Lorsque les politiques commerciales sont conçues sans prendre en compte leurs conséquences propres au genre, elles risquent d’amplifier les écarts entre les sexes qui existent déjà. Un tel résultat pourrait ensuite être utilisé comme preuve que l’ouverture des marchés n’est pas souhaitable.

Les promesses d’égalité entre hommes et femmes faites au niveau national ou dans le cadre d’accords régionaux ou multilatéraux ne peuvent être mises en œuvre que lorsqu’elles sont intégrées à toutes les politiques, politique commerciale comprise. Adopter des mesures promouvant l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes sans les associer à un vaste train de mesures sociales et économiques les prive des moyens les plus efficaces pour qu’elles deviennent opérationnelles.

L’établissement de liens clairs entre la politique commerciale et certains objectifs fondamentaux, notamment l’égalité des sexes et l’autonomie économique des femmes, renforcerait la contribution du commerce en tant qu’outil de développement durable. Il est essentiel de rappeler l’importance du commerce car il permet aux producteurs nationaux d’atteindre des marchés bien plus vastes, d’accroitre l’efficacité de la production intérieure et de réaliser des économies d’échelle ; il est aussi un complément et une condition du développement des capacités de production d’un pays, ainsi que l’un des vecteurs du transfert de technologie. Incontestablement, nombre de pays ont employé les échanges commerciaux comme moyen de développement et ils continuent de le faire de nos jours. Toutefois, les avantages du commerce doivent être évalués à l’aune de ses asymétries et de ses éventuelles conséquences négatives. Il s’agit, pour y parvenir, de compléter l’évaluation des risques et des avantages du commerce pour un pays par une analyse de ses effets éventuels sur divers segments de la population, notamment ceux qui risquent d’être « laissés pour compte », femmes et filles incluses. Une telle évaluation pourrait mener à une refonte des réformes commerciales envisagées ou mettre en lumière la nécessité de mesures d’accompagnement. La meilleure approche consiste à mener une telle évaluation préalablement à l’introduction de nouvelles mesures commerciales, qu’elles s’appuient sur des engagements unilatéraux ou des négociations.
 

Quels sont les liens entre le commerce et le genre ?

Le commerce a un impact sur l’autonomisation et le bien-être des femmes, et l’inégalité entre les sexes affecte les résultats commerciaux et la compétitivité des pays[1]. Examinons de plus près les deux parties de cette équation.

Les implications du commerce du point de vue du genre s’expriment par trois grands vecteurs. Premièrement, le commerce entraine généralement des changements dans la structure de production ; certains secteurs peuvent connaitre une expansion en raison de nouvelles possibilités d’exportations tandis que d’autres peuvent se contacter en raison de la concurrence de produits d’importation. De telles évolutions sont susceptibles d’affecter les possibilités d’emploi, les rémunérations, ainsi que la qualité et la sécurité des emplois. Deuxièmement, le commerce fait fluctuer les prix des biens et des services, qui à leur tour ont un effet sur les revenus réels. Enfin, la réduction ou l’élimination des tarifs douaniers résultant de la libéralisation des échanges diminue les recettes publiques et peut ainsi réduire l’aptitude de l’État à offrir certains services publics.

Les divers effets du commerce peuvent être examinés sous l’angle du genre. Dans le premier cas, la différence d’effets existe parce que les femmes sont généralement regroupées dans certains secteurs productifs précis et, plus que les hommes, rencontrent des obstacles qui les empêchent de changer de secteur. Étant donné leurs compétences et mobilité réduites, la contraction des secteurs dans lesquels elles travaillent peut entrainer des pertes d’emplois, les possibilités d’emploi dans les secteurs en expansion étant limitées. Inversement, lorsque les femmes travaillent dans des secteurs en expansion grâce à l’ouverture des échanges, la qualité des emplois créés et les perspectives d’acquisition de compétences restent souvent limitées en raison de la ségrégation horizontale et verticale entre les genres[2]. Considérant le second vecteur de transmission, les femmes sont en général plus pauvres que les hommes et dépensent une part plus élevée de leur revenu dans des biens de consommation de base. Induite par la libéralisation des échanges, la baisse des prix des produits constituant une grande partie du panier de consommation des femmes a un effet positif sur leur bien-être et celui de leur ménage. L’impact est par contre négatif lorsque les femmes sont aussi productrices et que le prix de leurs produits baisse en raison de la concurrence accrue de produits d’importation moins chers. Passant au troisième vecteur de transmission entre le commerce et le genre, puisque les femmes tendent à dépendre plus fortement des services publics, la réduction de ces prestations alourdit encore plus leur fardeau au sein du foyer. Par exemple, si l’éducation et les services de santé sont moins accessibles, le temps que les femmes consacrent aux jeunes et aux personnes âgées de leur foyer s’allonge.

Examinons maintenant la deuxième partie de l’équation, à savoir l’impact de l’inégalité entre les sexes sur les résultats commerciaux et la compétitivité des pays. Employer seulement en partie les connaissances, les compétences et le potentiel de la moitié de la population d’un pays restreint son potentiel commercial et réduit sa compétitivité. Des études récentes ont quantifié les possibilités de croissance manquées en raison de la discrimination entre les sexes. Une étude de McKinsey estime que dans un scenario de plein potentiel dans lequel les femmes jouent un rôle identique à celui des hommes sur le marché du travail, il serait possible d’ajouter jusqu’à 28.000 milliards US$, soit 26 pourcent, au PIB annuel mondial d’ici à 2025[3]. Une étude des Nations Unies estime quant à elle que si les exploitantes agricoles des pays en développement avaient le même accès aux ressources productives que les hommes, le rendement de leurs exploitations serait de 20 à 30 pourcent supérieur ; la production agricole totale augmenterait de 2,5 à 4 pourcent dans ces pays ; et le nombre total de personnes souffrant de la faim reculerait de 12 à 17 pour cent[4]. Les disparités entre les sexe en matière d’accès aux ressources productives, aux compétences, à la formation, aux technologies et à la connaissance ont un coût d’opportunité élevé en termes de production et d’exportation et des effets nuisibles sur la compétitivité. Qui plus est, les considérations de développement jouent un rôle important : puisque les femmes sont surtout chargées de l’alimentation et de l’éducation des enfants, réduire les chances offertes aux femmes affecte non seulement leurs conditions de vie mais aussi celles des générations futures.

Toutefois, l’inégalité entre les sexes a été employée (et elle l’est encore aujourd’hui) comme stratégie de compétitivité, par exemple dans les chaines de valeur mondiales. Les écarts de salaire entre les sexes existent dans tous les pays à des degrés divers. Employer des ouvrières qui tendent à être moins bien rémunérées et moins syndiquées que des ouvriers rend les produits à haute intensité de main d’œuvre plus compétitifs sur les marchés mondiaux, où la concurrence des prix est féroce et l’élasticité de la demande par rapport au prix est relativement élevée. Cette stratégie a été définie comme une voie « paupérisante » vers la compétitivité mondiale. À long terme, elle n’est pas soutenable car elle détériore les termes de l’échange, contrevient aux normes fondamentales du travail de l’OIT, et peut devenir une source de conflit social et réduire l’attractivité des produits face à des consommateurs de plus en plus soucieux en matière d’éthique.
 

Implications pour la politique commerciale

Ayant mis en lumière les liens entre le commerce et le genre, ainsi que leurs effets sur le développement, la question qui se pose ensuite est la suivante : que peut-on faire pour s’assurer que les politiques commerciales bénéficient aux femmes, ou du moins ne leur nuisent pas ? Tout d’abord, les décideurs doivent bien comprendre la place qu’occupent les femmes dans l’économie. Deuxièmement, ils doivent évaluer comment les réformes commerciales sont susceptibles d’affecter divers secteurs productifs. Troisièmement, ils devraient utiliser ces informations pour identifier les secteurs cruciaux dans lesquels le commerce est susceptible d’avoir un effet négatif ou positif sur les femmes. La CNUCED développe actuellement une « boite à outils » pour l’évaluation ex ante des mesures commerciales en matière de genre, en vue d’aider les pays à mener cette tâche à bien.

Tandis que de nombreux pays en développement réorientent leurs stratégies de production et d’exportation vers le secteur des services, l’agriculture reste le secteur qui emploie le plus de femmes dans un grand nombre d’entre eux. Ainsi, les politiques qui visent à rendre l’agriculture plus commerciale et plus orientée sur la technologie et l’exportation ne peuvent ignorer leurs implications pour les femmes. Intéressons-nous de près aux expériences de certains pays.

Le Rwanda se repositionne sur le secteur d’exportation du thé et du café de qualité supérieure. Un tel changement peut avoir des implications à la fois positives et négatives pour les femmes. Du côté positif, il pourrait offrir aux femmes la possibilité de vendre des produits de qualité supérieure directement aux agroindustriels, aux négociants ou aux détaillants des marchés de destination, qui pourraient réorganiser leur chaine de valeur en dépassant les stéréotypes de genre et en s’intéressant à l’« histoire » des produits qu’ils vendent. Du côté négatif, il pourrait favoriser les agriculteurs axés sur le commerce et avoir un effet d’éviction sur les plus petits agriculteurs, un créneau qui comprend de nombreuses femmes. Mais même les résultats positifs ne se matérialiseront pas automatiquement : il faut mettre à la disposition des femmes l’infrastructure et les réseaux de commercialisation nécessaires pour qu’elles récoltent les fruits de ce changement de politique[5].

Pour sa part, l’Angola promeut le passage d’une production de denrées agricoles à faible valeur ajoutée à celle de denrées à plus grande valeur ajoutée. Pour éviter le risque que les femmes soient marginalisées ou écartées de ce processus, le segment des cultures vivrières intérieures (où se concentrent les femmes) doit aussi devenir plus dynamique et éventuellement plus tourné vers l’exportation. Pour ce faire, il faut renforcer l’accès des femmes aux services de vulgarisation agricole, aux techniques de production et à la formation en gestion des affaires, mais aussi mieux faire appliquer le droit civil sur la propriété foncière.[6] Bien que la Constitution établisse une claire distinction entre le droit civil et le droit coutumier, et déclare que les pratiques coutumières sont acceptées uniquement lorsqu’elles ne vont pas à l’encontre des clauses constitutionnelles, de fait, l’héritage et la propriété foncière sont largement déterminés par les pratiques coutumière qui discriminent les femmes. Le savoir traditionnel des femmes peut aussi compléter les techniques modernes et contribuer à atteindre certains marchés étrangers de niche.

De nombreux pays en développement à revenu moyen se sont appuyés sur des stratégies de croissance tirée par l’exportation qui ont ouvert de vastes débouchés aux femmes dans les secteurs manufacturiers à haute intensité de main d’œuvre, tels que le textile, l’habillement et l’électronique, où les femmes sont supposées détenir des compétences propres à leur genre. La main d’œuvre du secteur de l’habillement au Lesotho est essentiellement féminine. L’expansion de ce secteur peut être attribuée au traitement préférentiel dont jouissent les exportations du Lesotho sur le marché des États-Unis grâce à la Loi sur la croissance et les possibilités économiques de l’Afrique (AGOA). Bien que l’AGOA ait joué un rôle primordial dans le développement du secteur de l’habillement au Lesotho, et que cela ait eu un effet remarquable sur l’emploi des femmes, un changement dans les termes de l’AGOA ou la dilution des préférences en raison d’un traitement préférentiel octroyé à d’autres pays en développement exportateurs de vêtements mettrait en péril la compétitivité des exportations du Lesotho et menacerait les avancées obtenues en matière d’emploi des femmes. Pour éviter la dépendance par rapport à un seul instrument commercial, la diversification des marchés d’exportation et des produits ainsi que la création d’un pôle du textile semblent des mesures qu’il conviendrait d’envisager[7].

Le tourisme reste l’une des principales sources de croissance et de devises étrangères dans de nombreux pays en développement, et un secteur qui emploie de nombreuses femmes. De plus, le tourisme a le potentiel d’améliorer les conditions de vie des femmes et des ménages ruraux s’il est lié aux cultures et aux traditions d’un pays. Comme dans de nombreux autres secteurs, les femmes sont confrontées à une ségrégation horizontale et verticale. Tandis que les hommes occupent en général toute une gamme de fonctions, les femmes tendent à être regroupées dans des segments peu qualifiés et mal rémunérés. Une étude sur le secteur du tourisme au Kenya a démontré que les hommes sont plus nombreux que les femmes dans la main d’œuvre et dominent aussi le segment le plus lucratif du marché, à savoir celui des tour-opérateurs. En outre, un plus grand nombre de femmes que d’hommes sont employées comme travailleuses saisonnières, occasionnelles ou à temps partiel. Cette étude a également révélé que les normes culturelles et sociétales, les lourdes responsabilités au foyer, le manque de mobilité et d’éducation suffisante et les obstacles juridiques liés à la propriété foncière sont autant de facteurs qui désavantagent les femmes[8]. Il est donc important de penser au rôle des femmes lorsque l’on ouvre les différents segments de ce secteur. L’ouverture du marché comporte le risque de n’offrir que des possibilités limitées aux femmes  si elles n’ont pas accès à l’éducation et aux formations nécessaires ou si cela favorise les grands hôtels et les resorts et laisse de côté les entreprises touristiques de petite taille, qui sont particulièrement importantes dans le contexte africain et offrent des opportunités aux femmes. En conclusion, il est essentiel d’intégrer ces considérations de genre à la politique touristique, de promouvoir l’égalité des sexes dans l’embauche et la formation, et de renforcer les liens entre le secteur du tourisme et les microentreprises et petites entreprises locales.
 

Un appel à l’action

L’égalité des sexes est un droit humain et la plupart des pays s’y sont engagés, mais s’efforcer de concrétiser cette aspiration fondamentale indépendamment des principales stratégies d’un pays s’est avéré assez inefficace. Assurément, les politiques économiques, et notamment la politique commerciale, sont de puissants instruments qui peuvent être mobilisés afin que ces aspirations d’égalité entre hommes et femmes deviennent réalité. Pour ce faire, elles doivent être coordonnées et convergentes. Les réformes commerciales doivent se fonder sur une compréhension exhaustive de leur impact – sur le pays dans son ensemble mais aussi sur des segments démographiques spécifiques, y compris les hommes et les femmes. Si l’on s’attend à ce que l’ouverture du marché ait des effets nuisibles sur les femmes (ou sur d’autre groupes), il faudra peut-être la retarder ou l’adapter. Dans de nombreux cas, le nouveau climat commercial doit également comprendre des mesures d’accompagnement visant à faciliter l’adaptation ou absorber les chocs. Les politiques commerciales élaborées en tenant compte du bien-être de tous les segments démographiques et complémentées par des mesures correctrices peuvent fortement contribuer à réaffirmer le rôle du commerce en tant qu’outil de développement inclusif et durable et à résister aux mouvements anti-mondialisation.
 

Auteure : Simonetta Zarrilli, Cheffe du Programme Commerce, Genre et Développement, Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED).


[1] CNUCED. Virtual Institute Teaching Material on Trade and Gender. Volume 1: Unfolding the Links. Nations Unies : New York et Genève, 2014.

[2] La ségrégation verticale signifie que les hommes sont concentrés en haut de la hiérarchie professionnelle, tandis que les femmes sont en bas ; la ségrégation horizontale signifie que les femmes et les hommes ont des tâches différentes à travers les fonctions.

[3] McKinsey Global Institute. The power of parity. McKinsey & Company, 2015

[4] United Nations Inter-Agency Task Force on Rural Women. “Facts & Figures: Rural Women and the Millennium Development Goals.” 2012.

[5] CNUCED. Who is Benefiting from Trade Liberalisation in Rwanda? A Gender Perspective. Nations Unies : Genève, 2014.

[6] CNUCED. Who is Benefiting from Trade Liberalisation in Angola? A Gender Perspective. Nations Unies : Genève, 2013.

[7] CNUCED. Who is Benefiting from Trade Liberalisation in Lesotho? A Gender Perspective. Nations Unies : Genève, 2012.

[8] Christian Michelle, Gamberoni Elisa, et José Guilherme Reis. “Gender in the tourism industry: The case of Kenya.” Dans Women and Trade in Africa: Realizing the Potential, publié par by Paul Brenton, Elisa Gamberoni, et Catherine Sear. Banque Mondiale : Washington, D.C., 2013.

TAG: 
Afrique, Genre
This article is published under
28 Mars 2017
Pillage ou enrichissement mutuel ? Éclairage sur l’ampleur toujours croissante des investissements chinois dans le domaine des infrastructures en Afrique. L’Afrique est riche en ressources naturelles...
Share: 
28 Mars 2017
Le rôle des infrastructures dans le développement économique est largement reconnu. Comment le développement d’un réseau d’infrastructures de transport mieux intégré peut-il soutenir la réalisation...
Share: