Encourager l’autonomisation des femmes dans le cadre du petit commerce transfrontalier

11 Juin 2018

L’organisation non-gouvernementale rwandaise Pro-Femmes/Twese Hamwe mène depuis six ans un projet d’autonomisation des femmes axé sur le petit commerce transfrontalier. Pourquoi est-il important, sous l’angle du genre, de faciliter ce type de commerce ? 

Issue de la société civile rwandaise, Pro-Femmes/Twese Hamwe est une confédération d’organisations qui travaillent les questions d’autonomisation des femmes, d’égalité hommes-femmes, de consolidation de la paix et de développement au Rwanda. Elle chapeaute actuellement 53 organisations membres dans l’ensemble du pays et s’efforce de promouvoir une société rwandaise pacifique et stable, exempte de toute forme de discrimination liée au genre et caractérisée par l’égalité et l’équité entre hommes et femmes, dans le cadre d’un processus plus large de développement durable.

Entre 2012 et mars 2018, avec le soutien de TradeMark East Africa (TMEA), Pro-Femmes/Twese Hamwe a mis en œuvre un projet qui a pour but d’accroître le pouvoir économique des femmes dans le commerce transfrontalier informel. Partant de rien, le projet a d’abord identifié des femmes impliquées dans le commerce transfrontalier informel qui n’avaient pas de capital, afin de les aider à s’enregistrer, à se faire reconnaître et à développer des entreprises prospères. En l’espace de six ans, ce soutien s’est appliqué à 63 coopératives regroupant plus de 3 000 adhérents, dont 98 pourcent de femmes, dans les neufs principaux districts frontaliers du pays. Il a permis aux personnes concernées d’acquérir de nouvelles connaissances et compétences pour les aider à accéder aux financements et aux marchés.

Pourquoi soutenir les commerçantes transfrontalières ?

Le commerce transfrontalier informel (CTFI) – également appelé petit commerce transfrontalier, ou commerce transfrontalier à petite échelle – est très répandu en Afrique. Bien que les estimations varient, elles indiquent toutes que cette activité représente une part significative du commerce intra-africain. Le Rwanda en est la parfaite illustration : selon un rapport du ministère du commerce et de l’industrie intitulé « Stratégie nationale pour le commerce transfrontalier : 2012–2017 », les exportations informelles du Rwanda vers les pays voisins étaient supérieures de 51 pourcent aux exportations formelles en 2011. Le CTFI a donc d’importantes implications économiques et sociales, qui lui confèrent une importance cruciale en matière d’inclusion et de développement durable.

Malgré les importants progrès réalisés en matière d’intégration régionale et de facilitation des échanges, le commerce transfrontalier entre le Rwanda et ses voisins reste largement sous-développé. Le développement et la formalisation du CTFI et l’augmentation de la valeur des entreprises commerciales pourraient donc contribuer de manière significative à la croissance de l’ensemble du pays et à son développement. De nombreuses études montrent que le commerce transfrontalier est particulièrement bénéfique pour l’économie des communautés frontalières, notamment en Afrique, car il améliore la sécurité alimentaire, crée des emplois et permet à des millions de personnes de se procurer des produits et des services qui ne sont pas disponibles dans leur pays ou qui y coûtent beaucoup plus cher. Un rapport de la Banque mondiale de 2011[1] note que le petit commerce transfrontalier a des retombées plus importantes que celles du commerce à plus grande échelle sur les ménages pauvres .

Surtout, la dimension du genre constitue un aspect fondamental du CFTI. Un grand nombre de commerçants transfrontaliers sont des femmes pauvres qui, en traversant quotidiennement les frontières pour vendre leurs produits, contribuent de manière déterminante au bien-être de leurs familles et de leurs communautés. Elles jouent souvent un rôle clé dans la sécurité alimentaire, transportant des produits alimentaires de base en provenance de régions où ils sont relativement bon marché vers les régions où leur offre est insuffisante. Une étude de 2012 montre que dans la région des grands lacs, la majorité des commerçants transfrontaliers informels sont des femmes (74 pourcent). On estime que pour 90 pourcent d’entre elles, le commerce transfrontalier représente leur seule source de revenus. Les efforts qui visent à faciliter le CTFI et à aider les petits commerçants transfrontaliers à développer leur activité sont donc susceptibles de jouer un rôle déterminant pour encourager l’autonomisation économique des femmes, laquelle pourrait à son tour entraîner une transformation sociale plus large à différents titres.

Pour les États membres de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE – dont le Rwanda est membre), le genre représente un aspect crucial du commerce transfrontalier, lequel est jugé indispensable au processus plus large de développement socio-économique et de croissance durable au sein de la région. Cette reconnaissance est positive, au sens où elle signifie que les membres de la CAE considèrent que le CFTI constitue un domaine prioritaire pour les pays qui souhaitent renforcer leurs efforts de lutte contre la pauvreté en mettant particulièrement l’accent sur les femmes. En bref, la facilitation et la formalisation du commerce transfrontalier vont de pair avec l’autonomisation économique des femmes, tout en conduisant également à une réduction des violences à caractère sexiste qui accompagnent souvent la nature informelle et peu sûre de leur activité économique.

Les difficultés rencontrées par les commerçantes transfrontalières

Les mesures politiques et les projets qui visent à soutenir le petit commerce transfrontalier sont dans la droite ligne de l’engagement du Rwanda à encourager l’égalité hommes-femmes et l’autonomisation des femmes, comme le prévoit le programme de développement du gouvernement intitulé « Vision 2020 », qui ambitionne de faire du Rwanda une économie à revenu intermédiaire d’ici 2020, ainsi que la seconde Stratégie de développement économique et de réduction de la pauvreté (Economic Development and Poverty Reduction Strategy -EDPRS) 2008-2012. L’égalité hommes–femmes est une question transversale qui doit être intégrée à l’ensemble des politiques et stratégies sectorielles, car l’incidence des politiques et des processus de développement est différente pour les hommes et pour les femmes.

Bien que les pays aient adopté des stratégies et signé des traités pour réduire les obstacles au commerce transfrontalier, et notamment au commerce informel, les commerçants concernés continuent de se heurter à un certain nombre de difficultés, comme par exemple :

  • des connaissances et des compétences limitées face à l’interconnexion croissante des marchés dans le cadre des technologies de l’information et des communications (TCI) ;
  • un accès limité au financement en raison des conditions rigoureuses imposées par le secteur financier pour l’obtention de prêts : taux d’intérêt élevés et exigences de collatéral que la plupart des femmes impliquées dans le commerce transfrontalier ne peuvent satisfaire ;
  • l’absence de capitaux pour créer des entreprises ;
  • la lenteur de mise en œuvre des politiques existantes en matière de commerce transfrontalier ;
  • une connaissance très limitée des exonérations d’impôt, de droits ou de redevances, ainsi qu’un haut risque d’amendes informelles et de confiscation des produits ;
    • le manque de cohérence et d’harmonisation des différentes lois et politiques nationales et de leurs instruments régionaux.

Même si la plupart de ces contraintes concernent également les commerçants transfrontaliers de sexe masculin, elles ont tendance à peser plus lourdement sur les femmes. Celles-ci se heurtent en outre à un certain nombre de risques et de difficultés propres à leur genre dans les zones frontalières : violence verbale, harcèlement et abus sexuels. Elles sont également souvent obligées de transporter de lourdes charges sur de longues distances en raison de l’absence d’installations de stockage appropriées.

Solutions potentielles

Pour que le petit commerce transfrontalier ait un impact plus direct sur les ménages pauvres tout en encourageant l’autonomisation économique des femmes, il est nécessaire d’intensifier et de cibler davantage les efforts qui visent à le soutenir et à le développer. La réduction des obstacles au commerce transfrontalier informel et la création d’un environnement plus sensible au problème de la discrimination liée au genre peuvent jouer un rôle important pour lutter contre la grande pauvreté dont souffrent encore les femmes des communautés frontalières de la plupart des pays de la région.

Maintenant que des coopératives ont été mises en place et qu’elles sont impliquées dans des activités de création de valeur ajoutée, il devient nécessaire d’améliorer l’accès aux marchés et leur interconnexion, ainsi que les connaissances et les compétences dans ce domaine. Les interventions futures devraient se concentrer sur le renforcement des liens avec les marchés au moyen des TIC, et plus particulièrement des téléphones portables : 89 pourcent des bénéficiaires du projet TMEA mis en œuvre par Pro-Femmes/Twese Hamwe utilisent leur téléphone comme principal moyen de réception et de communication d’informations liées aux marchés.

En ce qui concerne l’environnement commercial, le Rwanda dispose d’un cadre politique et juridique favorable, mais l’application de ces politiques laisse encore à désirer. Il sera nécessaire, à l’avenir, de résorber ce décalage au moyen d’un suivi ciblé de certaines politiques et d’actions encourageant une mise en œuvre plus efficace.

Il est également important d’aider les coopératives à remplir les critères du Rwanda Standards Board et de mener des actions en faveur d’une simplification des normes applicables aux produits pour les petites entreprises. Il restera aussi nécessaire d’améliorer les capacités des coopératives existantes dans leurs différentes fonctions, au moyen notamment d’un mécanisme de formation des formateurs, de façon à ce que les coopératives formées puissent former à leur tour les nouvelles coopératives qui suivent leurs traces.

Les enseignements à retenir

Forte de son expérience dans le domaine du commerce transfrontalier, Pro-Femme/Twese Hamwes  est désormais capable de tirer plusieurs enseignements pour exploiter tout le potentiel de ce type d’échanges en matière de développement, dans le cadre notamment des efforts d’autonomisation des commerçantes transfrontalières. Il est indispensable d’apporter à ces dernières une aide directe et d’améliorer les conditions dans lesquelles elles exercent leur activité commerciale, ainsi que de faciliter leur accès à des financements et à des garanties de prêt et d’encourager la création d’un plus grand nombre de coopératives de commerçants transfrontaliers afin de faciliter le processus de développement des capacités.

Les efforts futurs devraient avoir pour but de s’assurer que les coopératives ont la capacité de respecter les normes de base des produits pour les marchés nationaux et régionaux. Des actions en faveur d’une simplification des normes et des autorisations sont également souhaitables. La poursuite des efforts visant à permettre aux adhérents des coopératives d’accéder à des financements est également importante, tout comme le renforcement des capacités pour la définition des plans d’entreprise et la négociation des conditions d’emprunt avec les établissements financiers (allongement des durées de remboursement et baisse des taux d’intérêt).

Il sera donc nécessaire de renforcer les synergies et la collaboration entre les différentes parties intéressées dans l’ensemble de leurs activités ainsi que la mise en œuvre des politiques publiques pour faire de ce segment du commerce un moteur important pour le développement durable dans la région.

Auteur : Emma Marie Bugingo, secrétaire exécutive de Pro-Femmes/Twese Hamwe


[1] Banque mondiale. Women and Trade in Africa: Realizing the Potential. 2013.

This article is published under
11 Juin 2018
La Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) et le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) sont les deux seules communautés économiques régionales d’Afrique à avoir adopté des régimes...
Share: 
11 Juin 2018
Comment les pays africains peuvent-ils tirer parti de la Zone de libre-échange continentale pour s’attaquer aux défis relatifs au commerce transfrontalier informel et exploiter le potentiel de ce...
Share: