Evaluer la faim: Que nous disent les chiffres révisés sur la sous-alimentation de la FAO?

6 Mai 2013

Pour la première fois depuis 1996, l'organisme des Nations Unies en charge de l'alimentation et de l'agriculture a révisé de manière significative son approche de l'estimation du nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde. La FAO procède à une telle estimation, à savoir la Prévalence de la sous-alimentation, depuis des décennies. Notamment par rapport à un passé récent, le tableau de la faim présenté actuellement par cette organisation montre une amélioration régulière depuis les années 90, au lieu d'une détérioration séculaire. Le « problème [global] de la faim » a évolué dans le temps, de même que notre perception de ses complexités. L'estimation révisée de la sous-alimentation pour l'année la plus récente, à savoir 2009, est de 1,5% inférieure à ce qu'elle aurait été si l'on avait utilisé l'ancienne méthode et les anciennes données de la FAO. Il faut toutefois souligner que lorsque la nouvelle méthodologie est utilisée pour générer des estimations pour les années 90, les chiffres obtenus sont d'environ 18% supérieurs à ceux présentés antérieurement. Ceci implique que la tendance globale à long terme de la prévalence de la sous-alimentation indique une baisse régulière du début des années 90 à la période 2008-2010. Ceci va à l'encontre des estimations antérieures, qui montraient un accroissement continu du nombre de personnes sous-alimentées dans le monde du début des années 90 à la fin des années 2000. En d'autres termes, la situation dans son ensemble s'est inversée (Figure 1). C'est un changement radical qui a d'importantes implications.

Les estimations de la Prévalence de la sous-alimentation sont destinées à aider les gouvernements et d'autres agences nationales et internationales à atténuer le « problème de la faim » et à mesurer les progrès dans la réalisation du premier objectif de développement du Millénaire (OMD), qui appelle à réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde entre 1990 et 2015. Avec la nouvelle estimation des tendances, il semble y avoir de meilleures perspectives d'atteindre cet objectif, bien qu'un grand nombre de pays d'Afrique subsaharienne, ainsi que l'Inde populeuse, soient peu susceptibles d'y parvenir. Les estimations révisées montrent qu'en pourcentage de la population en pleine croissance, le nombre de personnes sous-alimentées a diminué, passant de 23,2% en 1990-92 à 14,9% en 2010-12 (FAO 2010b, Annexe 1). L'atteinte de la première cible de l'OMD, à savoir 11,6% d'ici 2015, ne semble plus impossible. Les nouvelles estimations des tendances globales fournies par la FAO cadrent mieux, également, avec les tendances indiquées par d'autres mesures nutritionnelles, notamment des indicateurs anthropométriques tels que la prévalence du retard de croissance chez les enfants et l'incidence de l'insuffisance pondérale chez les enfants et les femmes âgées de 15 à 49 ans.

Les estimations de la FAO sur la prévalence de la sous-alimentation reposent sur la quantité moyenne d'aliments disponibles sur une période de trois ans, la teneur en calories de ces aliments et la distribution des calories dans les ménages. La FAO fixe en outre les normes d'apport calorique minimum pour les différents sexes et groupes d'âge. Les personnes estimées avoir un apport calorique habituel inférieur aux normes minimales sont classées comme sous-alimentées. Toutes ces entités ont été estimées à partir de données incomplètes et sujettes à erreurs (Svedberg 1999).

Qu'y-a-t-il de nouveau ?

Sur quoi reposent donc, les estimations révisées de la prévalence de la sous-alimentation fournies par la FAO ? Sur deux aspects : les changements apportés à la méthodologie utilisée pour parvenir à l'estimation, et les données plus récentes et plus complètes utilisées les éléments constitutifs du modèle de la FAO.

En ce qui concerne la méthodologie, les innovations sont dans les domaines suivants : (a) la distribution supposée de la consommation alimentaire énergétique ; et (b) le mode d'estimation des variations de la consommation alimentaire habituelle (FAO 2012a : 10-11). S'agissant des données, la FAO a révisé les chiffres fournis par la Division de la population de l'ONU, réactualisé la taille des adultes à partir d'enquêtes anthropométriques récentes, et affiné les évaluations de la disponibilité calorique pour les nouveaux chiffres de la prévalence de la sous-alimentation. Les changements méthodologiques représentent une part plutôt mineure des changements généraux. Les données sur la taille de la population et sur la taille des adultes ont également des incidences marginales, de même que les estimations brutes « améliorées » sur la disponibilité calorique, sauf pour les dernières années (la moyenne de 2008-10), pour lesquelles les données sur l'approvisionnement alimentaire révisées à la hausse ont induit une réduction de la prévalence de la sous-alimentation de près de 60 millions de personnes, soit une baisse de 8% par rapport à l'estimation antérieure pour ces mêmes années.

Le changement le plus important en ce qui concerne les données est la prise en compte des estimations ayant trait aux pertes alimentaires au niveau de la distribution, et pas uniquement à celui de la production et du stockage. Selon les calculs de la FAO, l'incorporation de telles pertes dans les estimations de la prévalence de la sous-alimentation rehausse de 125 millions de personnes le nombre de sous-alimentés dans le monde dans les années 90, si tous les autres éléments restent constants. Proportionnellement, ceci équivaut à une hausse de près de 15% pour cette période (FAO 2012a, Tableau A2). Ces pertes réduisent la quantité d'aliments effectivement consommée et accroissent donc le nombre de personnes sous-alimentées.

Ceci appelle indiscutablement à l'inclusion des pertes alimentaires au niveau de la distribution. Le problème est que l'ampleur de ces pertes est très difficile à chiffrer. C'est justement pour cette raison qu'elles n'ont pas été incorporées dans les estimations antérieures de la prévalence de la sous-alimentation. La fiabilité des nouvelles données de la FAO sur les pertes fera certainement l'objet d'un examen attentif en temps voulu. En effet, la FAO reconnaît elle-même que les nouvelles estimations relatives aux pertes sont « encore provisoires » (FAO 2012a : 10).

Malgré toutes les incertitudes et limitations inhérentes aux estimations de la FAO sur la prévalence de la sous-alimentation, la Note technique de 2012 apporte deux améliorations appréciables. La première « nouveauté » est que les problèmes relatifs à la méthode d'estimation de base et aux données utilisées sont admis et discutés de manière plus ouverte que dans les publications antérieures de la FAO. Dans les rapports et documents précédents, la plupart des critiques sur les estimations de la prévalence de la sous-alimentation par la FAO étaient ignorées ou rejetées en bloc.

La seconde nouveauté est que la FAO est en train de développer une gamme d'indicateurs additionnels de la sécurité alimentaire, destinée à refléter les changements dans les « déterminants de (ou contributions à) la sécurité alimentaire », par opposition aux indicateurs de résultats (telles que la prévalence de la sous-alimentation ou les mesures anthropométriques). La proposition d'indice des niveaux de prix des produits alimentaires suscite un intérêt tout particulier. Cet indice vise à refléter l'évolution des prix des produits alimentaires par rapport aux prix aux consommateurs en général dans les pays en développement. Un tel indice serait un indicateur de la pénurie alimentaire plus pertinent, plus fiable et plus rapide à réactualiser que les données sur la disponibilité des produits alimentaires servant actuellement de base aux  estimations de la prévalence de la sous-alimentation, des données très peu fiables, qui de plus ne sont disponibles qu'au bout de trois à quatre ans. Certaines des autres propositions d'indicateurs additionnels de la sécurité alimentaire sont d'une utilité discutable (par exemple la densité du réseau ferroviaire et du réseau routier) alors que d'autres sont déjà disponibles auprès d'autres organisations internationales (par exemple : l'accès des ménages à de meilleurs systèmes d'approvisionnement en eau et d'assainissement).

Conclusion

Dans l'ensemble, il convient de saluer les révisions, en  2012, de la méthodologie et des données utilisées par la FAO pour l'estimation de la prévalence de la sous-alimentation. Ceci ne devrait pas détourner l'attention du fait que l'approche fondamentale utilisée par la FAO pour évaluer la situation nutritionnelle dans le monde et dans divers pays présente des limitations et des  ambiguïtés. En premier lieu, la notion de statut nutritionnel comme étant essentiellement déterminée par la ration calorique est, pour le moins, une grossière simplification. Les différences entre individus, en termes de besoins en dépenses caloriques, sont modelées de manière très grossière, les carences en micronutriments sont omises, de même que les maladies curables qui vont souvent de pair avec l'absence de nourriture et la sous-alimentation. En outre, il n'est pas tenu compte du nombre de personnes en surcharge pondérale ou obèses - des aspects de la malnutrition qui sont en hausse.

En second lieu, comme les révisions de 2012 l'attestent, les données requises restent de qualité douteuse et de petits changements dans les valeurs des paramètres entraînent de grandes différences dans les estimations ultérieures de la prévalence de la sous-alimentation (Svedberg, 1999; 2011). Il est en outre révélateur que dans son rapport de 2009 sur l'Insécurité alimentaire, rédigé après que les prix des denrées alimentaires sur le marché mondial sont repartis à la hausse, notamment fin 2007, la FAO ait projeté une hausse spectaculaire du nombre de personnes sous-alimentées dans le monde, à plus d'un milliard. Comme le montre la Figure 1, ce chiffre a été révisé à la baisse en 2012, à près de 850 millions.

Troisième point, mais pas le moindre, même s'il convenait d'améliorer considérablement les données de base, les estimations de la prévalence de la sous-alimentation de la FAO apportent des réponses à des questions qui sont impératives d'un point de vue de politique générale. Afin d'influencer directement les interventions en matière de politiques, il convient de savoir qui sont les personnes sous-alimentées (nourrissons, jeunes enfants, adultes ou personnes âgées), où elles se trouvent (zones urbaines/rurales, par région, etc.) et à quelles périodes elles sont sous-alimentées (de manière saisonnière ?). La méthode de la FAO est, et restera, silencieuse sur ces questions pertinentes pour l'élaboration des politiques. Il ne fait aucun doute que les mesures anthropométriques, qui peuvent aider à répondre à ces types de questions, sont et continueront d'être les principaux indicateurs dans l'évaluation du statut nutritionnel des  populations, tant à l'échelle globale que dans des pays et sous-régions.

Références

FAO. 2012a. The State of Food Insecurity in the World 2012. Technical Note.  FAO. October 7, 2012

FAO. 2012b. The State of Food Insecurity in the World 2012 (www.fao.org/docrep/016/i3027e/i3027e/pdf).

Svedberg, P. 1999. "841 million undernourished?". World Development 27, 2081-98

Svedberg, P. 2011. "How many people are malnourished?".  Annual Review of Nutrition 31, 263-84

Auteur: Peter Svedberg est professeur d'économie à The Institute for International Economic Studies (IIES) à l'Université de Stockholm en Suède.

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