Examiner les liens entre commerce et parité des sexes : le cas de l’industrie manufacturière dans les pays du COMESA

20 Juin 2017

Dans quelle mesure la création de zones franches d'exportation (ZFE) dans les pays du COMESA affecte-t-elle les femmes ? Quel est l’impact des changements de tarifs douaniers sur l’emploi des femmes dans le secteur manufacturier ? 
 

Le marché commun de l'Afrique orientale et australe (COMESA) a été créé en 1994 pour remplacer l’ancienne Zone d’échanges préférentiels pour l’Afrique orientale et australe mise en place en 1981[1]. Le COMESA constitue aujourd’hui la plus grande zone de libre-échange en activité en Afrique, et 16 de ses membres sont progressivement passés au régime de libre-échange mis en place en 2000, qui prévoit un accès aux marchés en franchise de droits et sans contingent pour les produits originaires du COMESA. Comme évoqué dans l’article de Simonetta Zarrilli dans ce numéro, les politiques commerciales ne sont pas neutres du point de vue du genre et leurs retombées distributionnelles peuvent varier selon le rôle économique des femmes et des hommes en tant que travailleurs, producteurs et consommateurs.

Le secteur manufacturier est susceptible de jouer un rôle significatif dans le passage à des activités à plus forte valeur ajoutée, dans le développement des exportations et dans la modernisation technologique des économies. La libéralisation des échanges de produits manufacturés a souvent des répercussions importantes du point de vue du genre, notamment en ce qui concerne le travail des femmes. Dans de nombreux pays en développement, le pourcentage de femmes dans la population active a en effet augmenté à la suite du développement d’activités de production à forte intensité de main d’œuvre dans le cadre des politiques de libéralisation des échanges, un phénomène qui porte le nom de « féminisation » de la main d’œuvre[2].

Le passage plus récent d’une production à forte intensité de main d’œuvre à une production à forte intensité de capital dans le secteur manufacturier, accompagné d’une augmentation des niveaux de salaire, a commencé à attirer une main d’œuvre plus masculine vers les activités manufacturières, contribuant ainsi à une réduction de la part des emplois féminins, un phénomène qui porte le nom de « processus de déféminisation ».[3] Cependant, comme nous l’expliquons plus bas, l’impact de la libéralisation des échanges sur l’emploi des femmes dépend en grande partie du contexte et des spécificités de chaque pays. Cet article évoque d’abord les relatives à l’emploi au sein des zones franches d'exportation (ZFE) qui existent dans le secteur manufacturier de certains pays du COMESA du point de vue du genre, et décrit ensuite les effets plus larges de l’intégration commerciale sur l’emploi des femmes au sein du secteur manufacturier de la région du COMESA.
 

Emploi, salaires et conditions de travail dans les ZFE : exemples au sein du COMESA

Depuis les années 60, les ZFE ont joué un rôle déterminant dans l’amélioration de la compétitivité à l’exportation de nombreux pays en développement, grâce à des mesures incitatives particulières qui offrent un cadre de fonctionnement concurrentiel aux entreprises. L’industrialisation tournée vers l’exportation peut avoir d’importantes retombées relatives au genre, car les opportunités d’emploi offertes aux femmes sont très souvent liées au développement de la production destinée à l’exportation. Les femmes représentent ainsi la majorité des effectifs employés dans les ZFE des pays en développement, allant de 50 pourcent à 90 pourcent dans certains cas.

Les ZFE ont largement contribué à offrir des emplois formels et une source de revenus stable à des femmes qui occupaient auparavant des emplois informels ou étaient exclues du marché du travail. L’amélioration de la situation économique des femmes et l’indépendance financière ainsi acquise ont certainement eu des effets positifs sur leur émancipation, leur pouvoir de négociation dans le ménage et la société dans son ensemble. Les emplois au sein des ZFE se sont toutefois avérés à double tranchant pour les femmes : même lorsque les normes fondamentales du travail sont respectées, les conditions de travail dans les usines des ZFE peuvent être difficiles, notamment pour les femmes qui occupent souvent les emplois les plus précaires. Sur le plan professionnel, les femmes ont tendance à être concentrées dans les emplois non qualifiés et mal payés. Par exemple, dans les segments du conditionnement, de la couture ou de la découpe, les femmes représentent une grande majorité de la main d’œuvre (jusqu’à 90 pourcent dans certains pays d’Afrique subsaharienne). La ségrégation professionnelle en fonction du genre, qui cantonne généralement les femmes aux activités non qualifiées à forte intensité de main d’œuvre, limite leurs possibilités de développement des compétences et d’avancement professionnel. En outre, les salaires au sein des ZFE sont souvent peu élevés et couvrent à peine les dépenses minimales de la vie quotidienne, telles que le logement et la nourriture, et ne permettent donc pas aux travailleuses de se constituer une épargne ou d’améliorer leurs conditions de vie.

Au sein du COMESA, sept pays ont créé des ZFE, dans le domaine principalement du textile et de l’habillement : l’Égypte, le Kenya, Madagascar, le Malawi, Maurice, la Namibie et le Zimbabwe. Les statistiques de l’emploi des femmes dans les ZFE des pays du COMESA confirment la tendance des ZFE à employer plus de femmes que d’hommes, entraînant une « féminisation » de la main d’œuvre. À Maurice par exemple, le nombre de femmes employées dans les activités manufacturières est passé de 18 400 à 61 200 entre 1983 et 2001, en raison principalement de la création de nouveaux emplois dans les ZFE. Le travail des femmes dans les usines textiles est ainsi considéré comme un aspect crucial du « succès » économique de Maurice. De la même manière, le nombre de femmes employées dans le secteur manufacturier du Kenya a augmenté de 76 pourcent sur la période 1990-2000. En 2006, 60 pourcent de la main d’œuvre dans les ZFE kenyanes était féminine. Madagascar a connu une croissance remarquable de près de 150 000 emplois dans le secteur de la confection entre 1997 et 2003, dont plus de 80 pourcent occupés par des femmes[4].

En ce qui concerne la tendance récente de « déféminisation » du travail, les statistiques existantes sont insuffisantes pour en confirmer l’existence dans la région du COMESA. Les quelques chiffres disponibles montrent toutefois que depuis le début des années 2000, l’emploi féminin a effectivement reculé dans le secteur manufacturier national de certains pays du COMESA. Les économies des pays africains à faible revenu qui sont fortement tributaires des exportations textiles ont également été touchées par la fin de l’Accord multifibres (AMF) en 2005, qui les protégeait jusque-là de fournisseurs asiatiques plus compétitifs. Des pays comme Madagascar ou Maurice ont connu une baisse en valeur absolue de leurs exportations de textiles et de vêtements, avec des répercussions particulièrement importantes sur l’emploi féminin.

En matière de salaires, l’impact des ZFE sur les revenus des femmes n’est pas toujours bien net, et dépend généralement des caractéristiques de chaque pays en termes de marché de l’emploi, de structures économiques et de spécificités des ZFE. Une étude réalisée à Madagascar sur la période 1995-2001 a par exemple montré qu’il n’y avait pas de différence significative entre hommes et femmes en termes de salaire horaire, à la différence d’autres secteurs de l’économie dans lesquels les hommes gagnaient plus que les femmes. Les salaires au sein des ZFE malgaches étaient en moyenne inférieurs à ceux du secteur public ou des entreprises ne faisant pas partie de la ZFE, mais restaient supérieurs à ceux des emplois du secteur informel, laissant à penser que les emplois formels des ZFE offraient des possibilités d’amélioration des conditions salariales par rapport aux emplois informels. De plus, le transfert de la main d’œuvre féminine vers des emplois formels au sein des ZFE a également fait monter les salaires dans le secteur informel, ce qui a indirectement bénéficié à la main d’œuvre féminine du secteur informel. On peut globalement affirmer que le développement des opportunités d’emploi au sein des zones franches a conduit à une plus grande parité salariale entre les sexes à Antananarivo sur la période étudiée[5].

Pour ce qui est des conditions de travail dans les zones franches, malgré les nouvelles opportunités d’emploi formel offertes aux femmes, la qualité de ces emplois est fréquemment discutée. À Madagascar, par exemple, bien que le développement du secteur textile ait permis l’embauche d’hommes et de femmes ayant les mêmes qualifications, on observe une concentration des femmes dans les segments inférieurs de la production textile, avec des salaires plus bas et des emplois moins qualifiés. La mise en place des ZFE s’accompagne en outre souvent d’une application limitée de la législation nationale du travail ou d’une interdiction des négociations collectives et de la liberté d’association. Les heures supplémentaires sont la norme et les salariés des ZFE ont souvent des horaires de travail plus lourds que ceux du secteur public ou du reste du secteur privé, ce qui a bien entendu des conséquences importantes pour le fardeau des femmes en termes de responsabilités familiales. Les taux de rotation de l’emploi y sont également souvent élevés, ce qui soulève la question de la qualité des emplois. À Madagascar, par exemple, on estime que le taux de rotation annuel des salariés des ZFE est d’un cinquième environ, alors qu’il n’est que d’un sur dix dans le reste du secteur privé. Une autre critique  souvent formulées concerne la précarité de l’emploi et l’absence d’opportunités d’emploi à long terme au sein des ZFE. Au Kenya, 85 pourcent de la main d’œuvre féminine travaille sur la base de contrats à court terme, tandis que dans les ZFE malgaches, les femmes ont moins de chances d’être promues que les hommes à niveau de qualification équivalent[6].

Dans l’ensemble, les ZFE semblent avoir joué un rôle déterminant dans l’intégration des femmes au secteur formel des économies du COMESA, et ont contribué, dans certains cas, à réduire les disparités salariales entre hommes et femmes. Les données confirment toutefois que les conditions de travail n’y sont pas toujours favorables aux femmes, et alourdissent même probablement leur charge de travail, comme cela a pu être observé dans les ZFE d’autres pays en développement.
 

Le lien entre commerce et emploi des femmes

La CNUCED a analysé l’impact de la politique commerciale sur l’emploi des femmes dans le secteur manufacturier des pays du COMESA[7]. Cette étude évalue plus spécifiquement l’impact des modifications des tarifs douaniers sur le ratio d’emploi entre hommes et femmes dans le secteur manufacturier, sur la base de données au niveau des entreprises provenant de cinq pays du COMESA : la République démocratique du Congo, l’Égypte, le Kenya, l’Ouganda et la Zambie. Cette recherche s’intéresse aux tarifs rencontrés sur le marché de l’Union européenne (UE) et des États membres de la future Zone de libre-échange tripartite (ZLET), qui est en cours de négociation entre les pays membres du COMESA, la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Les conclusions de l’étude offre un éclairage quant à l’incidence potentielle de ces futurs accords commerciaux avec l’UE (les Accords de partenariat économique, ou APE) ainsi qu’avec la CAE et la SADC (la ZLET).

Les résultats obtenus montrent que la réduction des droits de douane imposés aux exportateurs du COMESA à l’entrée du marché de l’UE et des marchés de la future ZLET devrait avoir un impact négatif sur l’emploi des femmes dans les tâches de production.[8] Plus spécifiquement, il est estimé qu’une réduction d’un pourcent des droits imposés sur les marchés de destination, que ce soit dans le cadre des APE ou de la ZLET, se traduira par une réduction de cinq pourcent du ratio d’emploi des femmes par rapport aux hommes dans les entreprises exportatrices. Ces chiffres montrent que libéraliser davantage les échanges entre les pays du COMESA et l’UE ou les États membres de la ZLET pourrait favoriser le développement d’activités de production à forte intensité de main d’œuvre masculine pour l’exportation, au détriment des femmes, contribuant ainsi à la déféminisation de la main d’œuvre dans les tâches de production du secteur manufacturier. Il est également possible que la modernisation technologique réduise les possibilités d’emplois dans la production, où les femmes constituent le segment le plus vulnérable.

En revanche, la réduction des droits de douane sur les marchés de l’UE et des États membres de la ZLET devrait avoir un impact positif sur l’emploi féminin dans les tâches hors production[9]. Il est ainsi estimé qu’une réduction d’un pourcent des droits de douane imposés sur les marchés de destination se traduira par une augmentation de 3,4 pourcent du ratio femmes/hommes dans les tâches hors production. Les conséquences de la modernisation technologique sur les besoins en aptitudes physiques par rapport aux aptitudes cognitives semblent également se manifester dans les pays du COMESA. Cette modernisation technologique devrait bénéficier aux femmes employées dans les tâches hors production en réduisant le besoin relatif en aptitudes physiques. Il semble que la réduction des droits de douane moyens imposés sur les produits importés dans les pays du COMESA n’aura qu’un effet marginal sur le ratio d’emploi des femmes par rapport aux hommes, qu’il s’agisse des tâches de production ou des tâches hors production.

En Zambie, par exemple, pays pour lequel les droits de douane moyens imposés sur le marché européen sont de 4 pourcent, la signature et la mise en œuvre de l’APE devraient se traduire par une réduction de 20 pourcent du ratio femmes/hommes dans les tâches de production des entreprises exportatrices du secteur manufacturier. L’APE devrait toutefois bénéficier davantage aux femmes employées dans les tâches hors production, en améliorant de 13 pourcent le ratio d’emploi des femmes par rapport aux hommes. Il semble que globalement, l’APE et la ZLET entraîneront probablement un processus de féminisation des tâches hors production et de déféminisation des tâches de production dans le secteur manufacturier des pays du COMESA étudiés.
 

Recommandations

L’exemple des pays du COMESA montre que les politiques commerciales peuvent jouer un rôle de catalyseur de la création d’emploi pour les femmes. Ainsi, elles peuvent favoriser l’émancipation des femmes et l’amélioration de leur bien-être grâce à des emplois formels et des revenus stables, comme dans le cas des ZFE. Elles peuvent toutefois générer dans le même temps de nouveaux problèmes d’inégalité et de vulnérabilité.

Dans le contexte actuel de concurrence internationale accrue, qui entraînera probablement des gains et des pertes pour les différents segments de population, il est nécessaire d’encourager des mesures visant à rendre l’environnement commercial plus sensible à la parité des sexes et à soutenir les femmes appartenant aux segments les plus vulnérables. Ceci peut, par exemple, se traduire par les actions suivantes.

  • La promotion de programmes visant à développer le capital humain et les compétences des femmes, de façon à réduire ou atténuer les éventuels effets négatifs de la libéralisation des échanges sur la main d’œuvre féminine, mais également à faciliter la transition des femmes d’un secteur à l’autre en cas de changement de l’environnement commercial ou des politiques commerciales ;

  • Des mesures d’intégration des femmes aux industries nouvelles, ou en expansion, au moyen de programmes de formation pratique et de développement des compétences ;

  • L’encouragement de la mobilité verticale et horizontale des femmes, notamment au sein des ZFE, pour éviter leur cantonnement à des emplois peu qualifiés et les intégrer à des métiers techniques, qualifiés ou traditionnellement masculins, afin de combler le fossé salarial entre hommes et femmes ;

  • La protection des droits des salariés des ZFE, en luttant notamment contre les différentes formes de discrimination liées au sexe auxquelles sont confrontées les femmes ;

  • La mise en place de filets de sécurité sociale et de services publics de base en matière notamment d’éducation et de santé, qui contribuent à réduire et à rééquilibrer la charge de travail non rémunéré des femmes.


Auteures : Nursel Aydiner Avsar, Consultante, Programme sur le commerce, le genre et le développement, CNUCED. Mariangela Linoci, Chargée d’affaires économiques, Programme sur le commerce, le genre et le développement, CNUCED.


[1] En date de juin 2017, le COMESA se composait des pays suivants : Burundi, Comores, Djibouti, Égypte, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Libye, Madagascar, Malawi, Maurice, Ouganda, République démocratique du Congo, Rwanda, Seychelles, Soudan, Swaziland, Zambie et Zimbabwe.

[2] Guy Standing, « Global Feminization Through Flexible Labour: A Theme Revisited », World Development 27, no 3 (2009): 583–602.

[3] David Kucera et Tejani Sheba, « Feminization, defeminization, and structural change in manufacturing », World Development 64 (2014) : 569-82.

[4] CNUCED, Trade and gender linkages: An analysis of COMESA, Nations unies : Genève, 2017.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] La catégorie dite de « production » correspond à la catégorie traditionnelle des emplois ouvriers.

[9] Les activités « hors production » comprennent les activités de type « col blanc ».

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