Financer les énergies renouvelables en Afrique à l’ère des Objectifs de développement durable

30 Avril 2018

Alors que le développement des énergies renouvelables est devenu une priorité pour le développement durable, comment l’Afrique peut-elle exploiter au mieux les multiples options de financement international pour mettre en place des systèmes énergétiques durables qui soutiennent sa transformation économique ?
 

Les énergies renouvelables, sous leurs nombreuses formes et avec une multitude d’options de financement, ne sont pas près de disparaître. Elles joueront, en effet, un rôle décisif dans la mise en œuvre à la fois des Objectifs de développement durable (ODD) et de l’Accord de Paris de 2015 sur le changement climatique. En tant que sources d’énergie propre, elles constituent une alternative précieuse pour parvenir à un meilleur accès à l’énergie en Afrique et stimuler le développement du continent. Pour que ces grandes ambitions se réalisent, il faudra toutefois que les pays africains définissent des stratégies appropriées pour obtenir les financements nécessaires au déploiement de solutions énergétiques renouvelables.
 

Énergies renouvelables et Objectifs de développement durable

L’expérience concrète d’une petite communauté située en Zambie constitue un bon moyen d’introduire notre réflexion. La communauté de Mutemwa, dans le district Sesheke, en Zambie, a reçu en 2014 une aide financière pour la réalisation d’un projet de distribution d’eau dans le cadre d’un programme pilote de la Banque mondiale pour la résilience climatique. La proposition avait été soumise comme une réponse aux effets des changements climatiques. L’idée de départ consistait à rapprocher l’eau de la communauté, qui se trouve dans une zone aride dans laquelle les évolutions du climat ont eu pour conséquence d’aggraver les périodes de sécheresse. Le projet prévoyait d’installer trois puits fonctionnant à l’énergie solaire au sein de l’école et dans deux autres villages pour un coût total de 50 000 US$, bénéficiant à 1 442 habitants, pour moitié des femmes.

Grâce à la réalisation de ce projet, les femmes et les filles de la communauté n’ont plus besoin de parcourir de longues distances à pied vers le fleuve Zambezi, infesté de crocodiles, dans lequel elles avaient l’habitude de s’approvisionner en eau. Cela a également permis de réduire le nombre de décès et de perte de bétail causés par les attaques de crocodiles. Grâce à l’énergie solaire qui alimente les puits, les habitants de la communauté ont désormais de l’eau à proximité de chez eux. Les habitants des environs ont installé à leur coût des canalisations vers des robinets collectifs pour réduire la distance les séparant du robinet principal. Pour assurer la longévité du projet, la communauté a mis en place un système de collecte de cotisations pour le financement des réparations, de l’entretien et de la sécurité des installations solaires.

Un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés de cette expérience. L’énergie renouvelable a permis à la communauté de protéger ses principaux actifs (bétail, chèvres et poulets) dans un contexte où le changement climatique devenait une menace croissante. L’accès à une eau propre a également permis de réduire le nombre de cas de diarrhées et autres maladies trop souvent causées par la consommation d’eau contaminée en provenance des rivières ou de puits peu profonds. L’école dispose désormais d’un accès à l’eau pour son programme de cantine scolaire financé par le gouvernement de la Zambie et des donateurs tels que le Programme alimentaire mondial et l’UNICEF. De plus, la situation sanitaire de l’école est désormais meilleure, car les toilettes peuvent être nettoyés plus régulièrement.

Le projet de distribution d’eau de Mutemwa illustre, de manière simple et claire, les synergies importantes qui existent entre les énergies renouvelables, les ODD, le financement et la coopération internationale, qui sont tous des ingrédients indispensables du développement durable de l’Afrique. Cet exemple de puits fonctionnant à l’énergie solaire en Afrique rurale n’est pas unique. D’autres systèmes, comme par exemple les solutions utilisant la biomasse, l’énergie géothermique ou l’énergie éolienne sont tout aussi importants pour la réalisation du programme de transformation de l’Afrique. Ces options offrent toutes un potentiel considérable et sont susceptibles d’apporter les sources d’énergie nécessaires aux communautés, aux ménages, aux petites entreprises et aux écoles des zones rurales dans l’ensemble du continent. Elles peuvent, par exemple, améliorer la prestation de soins de santé dans les villages coupés des réseaux électriques conventionnels ou réduire les dommages environnementaux causés par l’abattage sauvage des arbres pour le bois de chauffage et le charbon de bois.

Il existe également des exemples à plus grande échelle, notamment en Afrique de l’Est ou en Afrique du Nord. Des centrales solaires comme celle de Noor Ouarzazate IV au Maroc, qui est la plus grande du continent, avec un budget de 2,2 milliards d’euros, une surface de 137 km2 et une puissance de 582 mégawatts alimentant plus d’un million de personnes, peuvent offrir des économies échelle plus importantes. Au Kenya, une centrale géothermique de 630 mégawatts a été mise en service pour alimenter 500 000 ménages et 300 000 petites et moyennes entreprises. À lui seul, le Kenya pourrait produire 10 000 mégawatts à partir de ses ressources géothermiques. L’Agence de coopération internationale du Japon est en train d’accorder un prêt d’environ 400 millions US$ pour la construction d’une nouvelle centrale géothermique de 140 mégawatts dans le pays. Ces exemples montrent clairement que l’énergie renouvelable peut s’avérer un moteur puissant pour le développement durable des économies et des sociétés africaines à différents niveaux.
 

Pourquoi est-il important pour l’Afrique d’investir dans les énergies renouvelables ?

Selon des estimations de l’Agence internationale de l’énergie, près de 600 millions d’africains, soit un peu moins de 60 pourcent de la population totale du continent, sont privés d’accès à l’électricité, tandis que près de 780 millions utilisent la biomasse solide pour la cuisine (bois de chauffage et déchets agricole principalement). Presque 80 pourcent des personnes privées d’électricité en Afrique subsaharienne habitent en zone rurale. Examinant les objectifs des « contributions prévues déterminées au niveau national » (CPDN) soumises par les États parties à l’Accord de Paris sur le climat, l’Agence internationale de l’énergie renouvelable (IRENA) constate qu’en Afrique, la capacité installée de production d’électricité d’origine renouvelable pourrait augmenter de 290 pourcent entre 2015 et 2030, contre 161 pourcent en Asie et 43 pourcent en Amérique latine. L’IRENA estime également que le potentiel économiquement rentable des énergies renouvelables sur le continent s’élève à environ 310 gigawatts d’ici 2030.

En matière de besoins de financement, la Banque mondiale estime que les investissements en infrastructures nécessaires au secteur africain de l’électricité s’élèvent à 43 milliards US$ par an, tandis que la Banque africaine de développement et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) considèrent qu’un montant de 41 milliards US$ par an sera nécessaire pour financer le développement du secteur de l’énergie en Afrique. Selon l’Africa Progress Panel, un investissement de 55 milliards US$ supplémentaires par an sera nécessaire jusqu’en 2030 pour atteindre l’objectif d’accès universel à l’électricité sur le continent. Concernant plus spécifiquement les énergies renouvelables, l’IRENA estime que pour exploiter pleinement le potentiel considérable de l’Afrique dans ce domaine, il faudra en moyenne 32 milliards US$ par an de 2015 à 2030. La plupart de ces estimations sont fondées sur la source d’énergie la moins chère et doivent donc être considérées comme le montant minimum des investissements nécessaires dans les énergies renouvelables. Dans ce contexte, comment l’Afrique peut-elle se procurer cet argent ?
 

Instruments financiers

Si l’on revient sur les projets particuliers mentionnés plus haut, on note que dans le cas du projet solaire marocain, les moyens de financements comprennent des ressources provenant de la banque de développement allemande KfW, de l’Union européenne, de la Banque européenne d’investissement et du groupe énergétique saoudien ACWA. En ce qui concerne le projet Mutemwa, il s’agit d’un partenariat entre le gouvernement de la Zambie, le Fonds d’investissement pour le climat et la Banque mondiale. Dans chaque cas, il convient de noter que les subventions ont permis de réduire le risque de ces importants investissements. La Banque mondiale a, par exemple, alloué une subvention de 4,5 millions US$ à la première phase du principal projet du programme pilote pour la résilience climatique afin de soutenir les efforts du gouvernement zambien pour la réalisation des études de faisabilité et des études de base, la rédaction des manuels d’exploitation, la mise en place d’institutions dotées de personnel et de systèmes appropriés, le dialogue avec les parties concernées et les actions de sensibilisation auprès des membres des communautés bénéficiaires pour définir leur rôle dans le projet. En tant qu’intervention pour l’adaptation avec des avantages connexes en termes d’atténuation du changement climatique, le projet Mutemwa a bénéficié de subventions pour cette initiative novatrice.

Dans l’ensemble, la coopération internationale, qu’elle soit bilatérale ou multilatérale, a déjà joué un rôle crucial pour apporter le soutien technique, le soutien financier et l’aide au transfert des technologies qui permettent la réalisation de projets dans le domaine des énergies renouvelables en Afrique, quelle que soit leur taille. Les pays africains ont la possibilité de tirer parti de la bonne volonté sociale et environnementale au niveau international pour accéder à des ressources techniques, technologiques et financières bon marché qui leur permettront de faire d’importantes avancées en matière de développement durable. La combinaison de différents instruments financiers observée dans les projets du Maroc ou de la communauté de Mutemwa constitue un bon exemple de la manière dont les pays africains peuvent mobiliser des ressources de diverses origines pour atteindre un seuil critique et obtenir un niveau adéquat de financement pour leurs projets.

Le paysage actuel en matière de financement international compte des acteurs importants, comme la Banque mondiale par exemple, qui avait un portefeuille de financements totalisant 61 milliards US$ en 2016 pour des projets d’infrastructures de toute taille dans le monde entier, et notamment en Afrique. En plus de son important portefeuille de prêts, la Banque mondiale accorde également des financements à conditions privilégiées aux pays dont le PIB par habitant ne dépasse pas 1 215 US$ par an. Au total, elle a alloué près de 12,6 milliards US$ à des projets en Afrique subsaharienne en 2016. Depuis sa création, la Banque africaine de développement a, quant à elle, approuvé un montant total de 103 milliards US$ de prêts et subventions dans toute l’Afrique. En 2016, elle a déboursé 6,3 milliards US$ pour des projets et programmes sur le continent africain. Une autre source importante de financements, le Fonds pour l’environnement mondial (GEF), a été créée en 1992, à la veille du Sommet de la Terre de Rio, par le PNUE, le Programme des Nations unies pour le développement et la Banque mondiale, dans le but de répondre aux problèmes environnementaux les plus urgents de la planète. Ce fonds constitue un outils d’une grande utilité pour la réalisation de certains ODD. À ce jour, il a distribué plus de 17 milliards US$ de subventions à différents projets dans le monde entier. Plus récemment, la création du Fonds vert pour le climat (FVC) en 2011 a débouché sur une première enveloppe financière de 10,6 milliards US$ en 2015. Comme la Banque mondiale ou la banque africaine de développement, le FVC apporte son soutien à des initiatives du secteur privé en vue de réaliser des objectifs de développement.

Ces différentes sources de financement offrent un large éventail d’options, distribuant à la fois des subventions et des prêts (à des conditions privilégiées ou aux conditions de marché) selon la nature des projets concernés. D’autres acteurs distribuent également des subventions et des prêts aux pays africains, dont notamment la Banque européenne d’investissement, l’Union européenne, l’Agence japonaise de développement, l’Agence américaine pour le développement international, l’Agence danoise de développement international, le Département britannique de développement international, l’Agence canadienne de développement international et d’autres institutions bilatérales. Les possibilités de financement des ODD, et des énergies renouvelables en particulier, sont donc vastes.
 

Comment accéder aux financements ?

Face à la myriade d’options existantes, il existe quelques principes directeurs dont les pays africains peuvent s’inspirer pour optimiser l’accès à ces fonds et maximiser leur potentiel.

En premier lieu, il leur faut définir de manière précise leurs besoins pour maximiser leurs chances de réaliser leurs objectifs de développement durable. Cela constitue une étape indispensable pour accéder aux fonds, améliorer leur impact et favoriser un véritable sentiment d’appropriation au sein des pays concernés. La plupart des pays africains ont fait l’effort de mettre en place des visions à long terme et des plans de développement nationaux pour guider leurs stratégies à moyen terme, mais les technocrates de ces pays ont également besoin de cibler leurs efforts de manière délibérée pour accéder aux ressources financières disponibles dans le domaine des énergies renouvelables.

En second lieu, les technocrates africains doivent préparer des projets « bancables », qui répondent aux critères de financement, sans attendre que des établissements financiers viennent frapper à leur porte. Les institutions gouvernementales doivent être le moteur du programme de développement des énergies renouvelables, au lieu de se laisser guider par l’offre. Cette approche permettra aux pays d’engager un dialogue constructif avec le monde financier en générant une demande de ressources. Et pour gagner la course dans ce cadre, les pays ont besoin de présenter davantage de projets bancables que leurs homologues.

Troisièmement, il est crucial de mettre en place un environnement favorable en vue d’attirer les investissements. Les politiques fiscales et les tarifs de rachat doivent être structurés de façon attractive. Les sociétés électriques sous gestion locale ont également un rôle à jouer pour réduire les inefficiences de la production d’électricité et contribuer ainsi à tirer le meilleur parti des ressources financières existantes.

Quatrièmement, l’implication du secteur privé sera également déterminante. Le secteur privé peut jouer un rôle important pour assurer le déploiement rapide d’investissements importants dans le domaine des énergies renouvelables sans coût supplémentaire pour les gouvernements. Ces investissements représentent une source cruciale de transferts de technologie et de développement de jeunes talents.

Enfin, les entités de financement recherchent quasiment toutes des institutions bénéficiaires qui respectent les normes fiduciaires généralement acceptées au niveau international et offrent des garanties sociales et environnementales appropriées. Cela passe par le professionnalisme, l’utilisation de systèmes et d’outils gestion modernes et une bonne exécution des projets. Les représentants gouvernementaux doivent pouvoir dialoguer sur un pied d’égalité avec les experts des institutions de financement multilatérales et bilatérales pour obtenir de meilleures conditions. L’Afrique dispose d’une abondance de tels experts, mais ils doivent être présents à la table des négociations pour représenter leur pays face à ces partenaires financiers.
 

Auteur : David Chama Kaluba, directeur général de Welada Bio-energy Solutions

30 Avril 2018
Le paysage énergétique africain évolue, mais pas dans une seule direction. Le développement des énergies renouvelables s’accompagne de nouvelles découvertes de pétrole et de gaz. Quelles sont les...
Share: 
30 Avril 2018
Garantir l’accès universel à l’énergie constituera un défi majeur pour les pays les moins avancés. Quels sont les aspects clés qu’ils devront considérer dans leurs efforts pour réaliser cette...
Share: