L’Afrique face aux partenaires commerciaux : quelles options pour le continent ?

30 Août 2013

Avec ses ressources naturelles en abondance et un marché de plus d'un milliard de consommateurs, l'Afrique est très vite devenue un centre d'intérêt pour de nombreux pays riches et émergents qui ne cessent d'élaborerdes stratégies pour mieux se positionner sur le continent. Face à ce regain d'intérêt pour l'Afrique, celle- ci devrait à son tour réfléchir sur les options et les réponses possibles pour saisir les avantages qu'offre chaque partenaire.

Les échanges  entre la Chine et l'Afrique  connaissent  actuellement une  croissance exponentielle. Le cinquième Forum sur la coopération sino-africaine qui s'est tenu à Beijing du 19 au 20 Juillet 2012 a révélé que les échanges commerciaux entre les deux parties avaient atteint 210 milliards de dollars en 2012, soit un quadruplement en 6 ans. La rapide croissance des échanges et l'étendue de cette présence ont suscité de l'Europe, des Etats-Unis et du Japon, la mise en œuvre de nouvelles stratégies de repositionnement sur le continent. En 2006, l'Europe a lancé la « Global Europe Strategy» pour sécuriser les parts de marché de l'Europe dans le monde et permettre l'accès de ses entreprises aux ressources naturelles et aux matières premières. En 2007, elle a inscrit dans les accords de partenariat économique en négociation avec les pays ACP une clause dite de la « Nation la Plus Favorisée » (NPF) qui lui garantit de ne pas avoir un traitement commercial moins favorable que ses concurrents émergents dans les accords de libre-échange futurs dans lesquels les pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique seraient parties. Dans le même registre, entre Septembre 2012 et Avril 2013, les Etats-Unis ont publié trois documents d'analyse des relations  sino-africaines,  tandis  que le dernier  Tokyo International  Conference on African  Development  (TICAD)  a  été perçu  par  la presse  comme  la contre-offensive japonaise face à la présence  chinoise  en Afrique. Mais, pendant que ses partenaires, anciens ou nouveaux, pensent des stratégies pour mieux se positionner sur le continent africain, comment ce dernier  devrait-il réagir  pour saisir pleinement  les opportunités offertes par cette pluralité de partenaires sans perdre de vue la nécessité de poursuivre le processus d'intégration en cours à l'échelle continentale.

L'empreinte chinoise

La Chine a pris une sérieuse option sur l'Afrique. Entre 2006 et 2012, la Banque mondiale, l'Office du Conseiller spécial  sur l'Afrique  des Nations  Unies  (UNOSAA), la CNUCED et la Banque Africaine de Développement (BAD) ont mené des études  sur les relations commerciales entre la Chine et l'Afrique. En combinant les données tirées de ces documents, les constats suivants peuvent être faits : les combustibles composent les trois quarts des exportations des pays africains vers la Chine suivis des ressources minières, en provenance d'Angola, d'Afrique du Sud, du Soudan, de la Libye et de la République du Congo. Quant aux importations, elles portent sur les équipements de transport, machines et textiles destinées à l'Egypte, le Maroc, l'Algérie, le Soudan, le Ghana, le Bénin, le Togo, le Nigeria et l'Afrique du Sud. Par conséquent, en matière de commerce, la composition des échanges avec la Chine est similaire à celle entretenue entre les Etats-Unis et l'Europe.

Cependant les points suivants font la spécificité des relations sino-africaines :

  • Une croissance rapide et continue des échanges commerciaux : de 55,5 milliards de dollars en 2006, la valeur des échanges est passée à près de 103 milliards en 2009 avant d'atteindre 210 milliards en 2012. En Afrique de l'Ouest, la Chine est devenue le second partenaire commercial avec 17 pourcent des échanges.
  • Une diplomatie construite autour d'un objectif économique : en dotant le fond de développement sino-africain d'un montant plafond de 5 milliards de dollars, elle appuie ses entreprises et leur permet d'avoir un avantage comparatif face à leurs concurrents.
  • Un partenariat renforcé avec des pays sortis de conflits armés : les pays riches en ressources récemment sortis de conflits armés, dont les infrastructures ont été détruites, bénéficient d'appuis financiers et logistiques pour leur reconstruction. C'est le cas de l'Angola et de la République Démocratique du Congo, qui sont parmi les premiers à avoir mis en place l'initiative « Resource for Infrastructures (R4I) » avec la Chine.
  • Un pragmatisme qui lui permet de se réajuster en fonction des situations : plusieurs forums sont organisés en marge du Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC) dont le FOCAC Business Council qui a abouti à la création de la chambre de commerce conjointe sino-africaine.

Cette présence chinoise a eu pour effet de donner une plus grande confiance aux dirigeants africains. En invoquant le principe de « non ingérence » dans les affaires internes des pays africains, la Chine a réussi à renforcer sa présence dans des pays comme le Soudan et le Zimbabwe.

D'autres pays, comme le Sénégal, se sont eux-aussi tournés vers les pays émergents. Entre 2007 et 2012, Les entreprises indiennes, chinoises et iraniennes se sont partagé le marché des transports publics. Le port autonome de Dakar, qui était géré par l'entreprise française Bolloré a vu sa gestion confiée à la société Dubaï Port World. De plus, un Ministère de la Coopération internationale en charge des relations avec les émergents a été créé, en marge du Ministère des Affaires étrangères.

L'heure du retour pour les partenaires classiques?

Aujourd'hui,   les   puissances   occiden- tales semblent avoir décidé de se repositionner sur le continent. En témoignent les visites effectuées par certains  Présidents  africains en  France et aux Etats-Unis depuis 2012 ainsi que les  différentes  tournées africaines  des dirigeants français et américains en Afrique  en  2013,  avec  notamment  larécente visite de Barak Obama au Sénégal, en Afrique du sud et en Tanzanie. Mais au- delà de la reconstruction des liens diplomatiques, ces stratégies portent aussi sur un volet économique.  L'African  Growth  and Opportunity  Act  (AGOA) avait été initié en 2000 par le Président Clinton. Son objectif était de permettre aux pays africains bénéficiaires d'avoir accès au marché américain mais l'AGOA n'a pas atteint ses objectifs. Les conditions difficiles d'accès au marché  américain, le manque  d'information pour les PME et PMI africaines, liées à l'existence même  de l'AGOA ont participé à cet échec. Malgré les préférences octroyées  par l'AGOA,  les échanges commerciaux  entre les pays africains et les Etats-Unis ont principalement porté sur l'exportation de matières premières et l'importation de biens manufacturés.  Pour préparer  l'après-AGOA prévu en 2015,  un document conjointement publié par le Wilson Center and Manchester Trade préconise un « partenariat commercial plus équitable » entre les Etats-Unis et l'Afrique afin d'éviter «le risque d'une  réponse inappropriée  des Etats-Unis  face à l'engagement  de la Chine et des autres pays tiers en Afrique ». Ce rapport faisait suite à celui du Government Accountability Office (GAO) sous la requête du Congrès, publié en février 2013 et qui suggère que « les Etats-Unis mettent la priorité sur le commerce et l'investissement dans leurs relations avec les pays africains ».

L'Europe, quant à elle, a inséré en 2007 la clause de la Nation la plus favorisée dans les accords de partenariat économique (APE). Cette dernière stipule que tout avantage octroyé par une « économie commerciale majeure » devrait automatiquement être donné aux pays de l'Union européenne. Et puisqu'une « économie commerciale majeure » concerne tout pays dont la part du commerce mondial est supérieure ou égale à 1 pourcent, celle- ci inclut de fait la Chine qui pèse 10,4 pourcent des exportations et 9,5 pourcent des importations mondiales. Dans la même lancée, le Japon tient aussi à préserver sa place. Certes,  le Tokyo International  Conference (TICAD) avait été initié  en 1993, mais pour la première fois, le TICAD de 2013 a listé les principaux domaines de coopération et les engagements financiers pour leur mise en œuvre. Son plan d'action démontre son désir de poursuivre la Chine à travers le soutien des entreprises japonaises qui veulent investir ou faire du commerce avec l'Afrique, l'octroi de prêts pour pousser les entreprises locales à acheter des produits japonais, l'implication dans la construction d'infrastructures, la planification d'accords d'investissements bilatéraux etc.

Et face à tout cet engouement, quelles devraient être les réponses africaines ?

Certes,  la venue de la Chine en Afrique suivie d'autres  puissances émergentes offre à l'Afrique  l'opportunité  de  diversifier  ses  partenaires.  Cependant,  la  première  option de l'Afrique est d'abord l'Afrique, même si les opportunités offertes par les partenaires commerciaux  sont loin d'être  négligeables:  application  des  droits  douaniers  nuls par la Chine pour près de 400 produits en provenance d'Afrique, l'initiative « Tout sauf les armes » de l'UE et l 'AGOA pris par les Etats-Unis. Mais cela semble être insuffisant au regard des difficultés qu'éprouvent les pays africains à saisir pleinement ces opportunités. Une situation qui laisse croire que les pays africains devraient miser sur eux même.

A  cet égard, ils doivent  poursuivre  et achever le processus d'intégration  en cours qui doit  aboutir  à la création  d'une  zone de libre échange  continentale  à l'horizon  2017. Une première étape  a été franchie à cet effet avec l'initiative des trois Communautés Economiques  Régionales   (SADC,  COMESA et CAE) qui  ont décidé  de  se  regrouper pour donner  naissance à la Tripartite.  Cette dernière  compte 26 pays membres  avec une population de 527 millions de personnes, soit 57 pourcent de la population totale du continent africain.  Elle représente un PIB combiné de 624 milliards de dollars US, et contribue de près de l'ordre de 58 pourcent du PIB total de l'Union africaine.

L'Afrique doit également poursuivre et achever les différents projets de développement initiés à l'échelle continentale. Il en est ainsi du Programme pour le développement des infrastructures en Afrique  (PIDA) initié  par la Banque africaine de développement en partenariat avec l'Union africaine et le NEPAD, qui prévoit la construction de la Trans- African Highway  dont les corridors n°4, 5, 6 et 7 relieraient l'Afrique de l'Ouest (qui compte 308 millions d'habitants et un PIB cumulé de 624 milliards de dollars US) à l'Est et de fait à la Tripartite.

Et sur ce point, la coopération entre l'Afrique et les puissances émergentes présente plusieurs avantages. La Chine et les pays hôtes ont mis en place des zones économiques spéciales en Zambie, en Ethiopie, à Maurice, en Egypte et au Nigeria. Ces zones pourraient servir de tests pour les PME et PMI africaines, en évitant de reproduire les échecs des zones franches. L'accès à des équipements abordables en provenance des pays émergents peut aussi permettre aux entreprises de produire à petite échelle au début et s'agrandir par la suite. Complétés par des infrastructures de transport, et une fluidité de la circulation des biens et personnes au niveau des postes frontières, les échanges commerciaux intra- régionaux pourraient se développer et se diversifier. Mais cela sous-entend une cohérence des politiques, une implication de tous les acteurs et une coordination au niveau national, sous-régional et régional.

Conclusion

Le Président Barack Obama a séjourné au Sénégal du 26 au 27 Juin 2013. Le 6 Juillet, la Chine accordait un don de près de 4 milliards au Sénégal. Et la visite de M. Barack Obama en Afrique du Sud et Tanzanie faisait suite à celle du Président  chinois M. Xi  Jinping. Cela démontre l'intérêt que représente le continent africain aux yeux de ses partenaires classiques et nouveaux. Mais l'option la plus sure pour l'Afrique serait de miser d'abord sur elle-même.

Auteur: Aissatou Diallo est chargée de Programme «Afrique, puissances émergentes et relations Sud-Sud» à ENDA CACID

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