L’aide pour le commerce et le genre : enseignements tirés de l’expérience d’entrepreneuses africaines

10 Juillet 2017

Les initiatives d’aide pour le commerce centrées sur le genre ont le potentiel de considérablement accélérer la réalisation des Objectifs de développement durable en Afrique. Cet article présente et met en lumière les principales mesures à prendre afin de susciter un changement transformateur pour les femmes et les économies africaines.


L’aide pour le commerce a le potentiel d’accélérer la réalisation de l’engagement collectif pris par les Nations Unies dans le cadre des Objectifs de développement durable (ODD), et notamment l’ODD 1, qui consiste à mettre un terme à la pauvreté partout sous toutes ses formes. L’Afrique est un continent où réside plus de la moitié de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté, 389 millions de personnes en Afrique subsaharienne disposant de moins de 1,90 $US par jour en 2013. L’un des moyens les plus efficaces de les propulser vers une vie meilleure est de mieux connecter les entreprises dirigées par des femmes aux marchés et de guider les femmes vers les emplois des secteurs d’exportation[1].

Si la participation économique des Africaines est de nature diverse, un élément est le même partout sur le continent : leur haut degré d’implication dans l’activité économique. Toutefois, le potentiel de leur travail n’est presque jamais réalisé, surtout lorsqu’il s’agit de commerce. Tandis que seules 15 pourcent des entreprises exportatrices appartiennent à des femmes, ce chiffre descend à 6 pourcent en Côte d’Ivoire et s’élève à 46 pourcent au Kenya. La majorité de ces sociétés sont des petites et moyennes entreprises (PME). Elles sont en moyenne plus petites que les entreprises appartenant à des hommes, et quand elles participent au « commerce de tâches » au sein de chaines de valeur, elles sont bien plus susceptibles de commercer avec de multiples régions que lorsqu’elles participent uniquement au commerce de produits finaux. Nous savons aussi que les grosses entreprises exportatrices à haute intensité de main d’œuvre tendent à employer plus de femmes.
 

Pourquoi le genre de l’employé ou du propriétaire de l’entreprise importe-t-il ?

Seuls trois millions de nouveaux emplois formels sont créés pour les 13 millions d’Africains qui entrent dans la vie active chaque année[2]. Les PME représentent plus de la moitié des emplois formels et veiller à ce qu’elles puissent participer aux échanges commerciaux les aide à créer et à maintenir des emplois vitaux pour le tissu économique et social du continent. Bien que l’Afrique subsaharienne soit dotée du taux le plus élevé de participation des femmes dans la vie active, et donc de l’écart le plus faible entre hommes et femmes, les analyses laissent à penser que ce serait plutôt dû au besoin de travailler en l’absence de programmes de protection sociale, hypothèse encore étayée par le niveau élevé d’emploi dans le secteur informel[3].

Lorsqu’elles se développent, les entreprises appartenant à des femmes emploient plus de femmes. Des données du Centre du commerce international (CCI) montrent que la part des emplois féminins dans les entreprises appartenant à des femmes et qui commercent à l’échelle mondiale atteint 66 pourcent, comparée à 39 pourcent pour les entreprises commerçant uniquement dans leur propre région[4]. Le commerce a procuré à de nombreuses femmes des salaires plus élevés et un emploi formel dans la fabrication, les services marchands et les secteurs agricoles à haute valeur ajoutée. Le commerce informel transfrontalier a également aidé les ménages des zones frontalières à disposer de meilleurs moyens de subsistance.

Ces tendances sont encourageantes, mais pour que les femmes africaines puissent tirer pleinement parti des bénéfices potentiels du commerce, il faudra d’abord agir sur certains facteurs déterminants.
 

Investir plus

L’année dernière, seuls 2 pourcent de l’aide publique au développement ont principalement visé l’autonomisation économique des femmes. Seuls 16 pourcent des flux d’aide pour le commerce mentionnent explicitement les questions de genre comme objectif, et la part des investissements dont le principal objectif est l’égalité entre les sexes n’est pas connue.

Il faudrait investir davantage dans des initiatives ciblées sur les femmes et le commerce pour s’attaquer aux défis auxquels celles-ci sont confrontées, qui vont des obstacles juridiques aux préjugés sexistes et aux politiques commerciales ignorant la dimension du genre, en passant par l’accès à l’information, aux réseaux et aux ressources nécessaires pour participer aux échanges commerciaux.
 

Favoriser le développement et l’engagement du secteur privé

Mais cela ne suffira pas à combler l’écart entre les 55 milliards $US consacrés à des initiatives d’aide pour le commerce et le montant total des ressources financières nécessaires pour mettre en œuvre le Programme pour le développement durable à l’horizon 2030,  estimé par certains à 4500 milliards $US par an[5].

Sake Farm, l’exploitation de Laetitia Kayitesire, basée au Rwanda, nous offre un aperçu révélateur du potentiel susceptible d’être exploité en soutenant le développement du secteur privé. Laetitia emploie trente personnes, pour la plupart des femmes, qui produisent et transforment du café pour l’exportation sur une plantation de 30 hectares. Elle achète et transforme également le café de 1500 petits cultivateurs des alentours. Dans le cadre d’un partenariat avec l’Initiative SheTrades du CCI, Sucafina et Jacobs Douwe Egberts, des conseils techniques et des investissements ciblés sont fournis à Sake Farm afin d’aider l’entreprise à améliorer la productivité, l’efficacité et la qualité du café produit. En outre, le partenariat vise également à accroître les revenus des petits cultivateurs en développant leur structure de prestation de services et en s’engageant à faciliter la participation des femmes au sein de la chaine de valeur.
 

Résoudre le problème de l’accès à la finance

Pour réduire la facture annuelle d’importation de produits alimentaires du continent, qui s’élève à 35 milliards de $US, il est impératif d’aider les entrepreneurs de l’agro-industrie à développer leurs entreprises. Monica Musonda en est une bonne illustration. Monica achète des produits alimentaires aux agriculteurs locaux et fabrique des aliments nutritifs pour le marché intérieur zambien. Elle cherche à étendre ses activités dans la région pour répondre aux besoins du continent, et à l’international pour répondre à la demande du secteur de l’alimentation saine, en rapide expansion sur les marchés occidentaux. Mais comme de nombreuses autres entrepreneuses qui signalent que leur plus gros obstacle est l’accès au financement, elle n’a pas encore eu la possibilité d’accéder aux fonds nécessaires au développement de son entreprise, malgré un parcours professionnel sans faille.

Allier des projet d’aide pour le commerce, qui assurent la formation et l’encadrement des femmes et les connectent aux marchés d’exportation, avec des instruments financiers adaptés aux difficultés spécifiques rencontrées par les petites entreprises dirigées par des femmes pourrait stimuler le crédit et les investissements. Cette approche vise à diminuer les risques et à permettre des prêts de qualité répondant aux exigences des bailleurs et des investisseurs.
 

Exploiter la numérisation

Dans la Silicon Savannah, la numérisation génère de l’innovation et contribue à combler l’écart entre les hommes et les femmes. Phyllis Mwangi est, entre autres, un agent immobilier qui ne dit pas son nom. Son entreprise, Tandao Commerce, est une plateforme de services complets de e-commerce, basée au Kenya, qui permet aux PME de louer des magasins en ligne et de commercialiser leurs produits et leurs services dans le monde. La première activité de Phyllis était la vente de fleurs en ligne, mais la numérisation a réorienté ses projets soigneusement élaborés, lui ouvrant la possibilité d’exploiter des capacités technologiques pour créer une société de services évolutive et innovante.

On ne peut pas en dire autant de la majorité des africaines, dont l’utilisation d’Internet est 23 pourcent en deçà de celle des hommes. Elles font face à divers obstacles tels que la capacité financière, l’accès aux outils et compétences numériques, les conditions relatives au paiement et à la logistique, ainsi que les restrictions réglementaires imposées aux transactions de commerce en ligne.

Les politiques, les programmes, l’infrastructure et les outils numériques sont essentiels pour que les entrepreneuses africaines puissent exploiter la numérisation pour innover, s’épanouir et ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux.
 

Mesures exhaustives

Laetitia, Monica et Phyllis sont trois entrepreneuses parmi le million de femmes avec lesquelles l’ITC et ses partenaires, secteur privé compris, travaillent afin de les relier aux marchés dans le cadre de l’initiative SheTrades. Depuis qu’elle a récemment rejoint SheTrades, l’entreprise de Monica commence à attirer l’attention des investisseurs. Laetitia a réussi à améliorer la qualité de son café et à obtenir de meilleurs prix en exportant vers la Suisse. Et Phyllis a bénéficié de l’encadrement de leaders mondiaux du secteur, passant d’une activité régionale à une activité internationale et augmentant ses effectifs de 50 pourcent.

Le chemin qui nous sépare de 2030 se raccourcit et les ressources offertes par les bailleurs de fonds sont limitées. Une aide pour le commerce bien ciblée sur des mesures exhaustives visant à résoudre les problématiques auxquelles les femmes font face en Afrique, de concert avec le secteur privé, la société civile et les pouvoirs publics, constitue la clé qui permettra de libérer le plein potentiel économique des africaines.

Le Sixième examen global de l’aide pour le commerce organisé par l’OMC en juillet 2017, le premier depuis l’adoption du Programme de développement durable à l’horizon 2030, offre aux membres de l’OMC, à la communauté des bailleurs, aux organisations de développement et autres parties prenantes une occasion parfaite d’articuler leur vision et faire part de leur engagement en matière d’aide et de commerce pour soutenir la réalisation des Objectifs de développement durable, y compris concernant l’égalité entre les sexes.
 

Auteure: Vanessa Erogbogbo, Cheffe du Programme femmes et commerce, Centre du commerce international (ITC).


[1] “Poverty.” World Bank. http://www.worldbank.org/en/topic/poverty/overview.

[2] Banque africaine de développement, Stratégie du Groupe de la banque pour l’emploi des jeunes en Afrique, Abidjan : Groupe de la Banque africaine de développement, 2016.

[3] Katrin Elborgh-Woytek et al., “Women, Work, and the Economy: Macroeconomic Gains from Gender Equity”, Note de discussion du FMI, 2013; Janet G. Stotsky, Sakina Shibuya, Lisa Kolovich and Suhaib Kebhaj, “Trends in Gender Equality and Women’s Advancement”, Document de travail du FMI WP/16/21, 2016.

[4] Jasmeer Verdee, “Closing the Small-Business and Gender Gap to Make Trade More Inclusive: 6th Global Review for Aid for Trade”, Centre du commerce international (ITC), mai 2017.

[5] Frans Lammersen et William Hynes. “Aid for Trade and the Sustainable Development Agenda: Strengthening Synergies”, OECD Development Policy Paper No. 5, décembre 2016.

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