L’impact économique des investissements agricoles étrangers en Afrique sub-saharienne

29 Juin 2016

De nombreux pays d’Afrique subsaharienne accueillent des flux croissants d’investissement agricole étranger. Quel est l’impact de ces flux sur le bien-être économique de ces pays?

L’implication croissante des investisseurs étrangers dans le secteur agricole en Afrique subsaharienne, notamment à travers le phénomène d’« accaparement » des terres, suscite des débats passionnés entre analystes, décideurs politiques et autres parties prenantes. Les pays récipiendaires espèrent que ces investissements agricoles étrangers génèreront des opportunités d’emploi, et donc une amélioration du pouvoir d’achat ainsi que des recettes fiscales provenant des salaires, et ultérieurement des bénéfices. Ils en espèrent également des retombées supplémentaires telles que l’amélioration des compétences, la création ou l’amélioration des infrastructures et un transfert de technologie accéléré. Ces espoirs s’accompagnent toutefois de la crainte que les investissements agricoles étrangers ne viennent aggraver le problème de l’insécurité alimentaire en Afrique subsaharienne, en faisant monter les prix alimentaires et en augmentant les importations de produits alimentaires. Certains rédoutent également que les investissements agricoles, qui génèrent des changements dans l’utilisation des facteurs de production, réduisent la compétitivité de secteurs nationaux tels que les produits alimentaires ou les services. Faut-il par conséquent craindre ou encourager les investissements agricoles étrangers en Afrique subsaharienne ?

Les éléments du débat

Le débat passionné sur les effets des investissements agricoles porte souvent sur des aspects spécifiques. Quatre éléments importants de ce débat sont résumés ci-après.

Effet sur les facteurs primaires (terres, main d’œuvre)

Lorsque les investisseurs étrangers utilisent les terres vacantes et l’abondante main d’œuvre non qualifiée et sans emploi, l’usage des terres et l’emploi peuvent augmenter sans répercussion directe sur les salaires ou le prix de location des terres en Afrique subsaharienne. De la même manière, si les investisseurs importent tous les intrants, y compris la main d’œuvre qualifiée, il n’y a que peu ou pas d’effet direct sur le prix des facteurs. En revanche, si les investisseurs étrangers utilisent les terres arables existantes et d’autres facteurs locaux de production (tels que la main d’œuvre qualifiée et non qualifiée) dont l’offre est inélastique par rapport au prix, le prix des facteurs locaux (notamment les coûts fonciers et les salaires) en sera directement affecté.

Effet sur les prix

Si les investissements agricoles étrangers peuvent contribuer à faire monter les prix des facteurs, ils peuvent également être la cause directe d’une augmentation générale des prix dans tous les secteurs, et pas seulement dans l’agriculture. Même lorsque les prix des facteurs sont fixés, les consommateurs nouvellement engagés (ceux qui étaient précédemment sans emploi mais sont désormais employés grâce à l’investissement) peuvent stimuler la demande de produits (y compris de produits alimentaires) en raison de l’augmentation de leurs revenus, ce qui augmente la consommation des ménages et entraîne donc une hausse supplémentaire des prix.

L’impact des investissements agricoles étrangers sur le prix des denrées alimentaires dans les pays d’accueil varie également selon que la production est vendue sur le marché national d’accueil, sur les marchés étrangers, ou les deux à la fois. L’investissement aura un impact plus direct et immédiat sur le prix des denrées alimentaires dans le pays d’accueil si l’investisseur vise le marché local plutôt que les marchés d’exportation.

Effets sur le progrès technologique

Les éventuels progrès technologiques amenés par les investissements agricoles étrangers pour un facteur ou un secteur donné ont des implications importantes pour l’évaluation de l’impact économique global. Sachant que les pays d’Afrique subsaharienne cherchent à améliorer leur faible niveau actuel de productivité et de formation de capital humain, la dimension technologique des investissements agricoles revêt une importance cruciale, tant pour la production que pour le traitement des produits alimentaires et agricoles. Ces investissements peuvent introduire des équipements importés et des semences améliorées, ou fournir une formation directe ou un apprentissage « sur le tas » de la main d’œuvre. Ils peuvent également encourager l’innovation dans la production, la distribution ou la gestion des entreprises, ainsi que produire des retombées issues de l’augmentation du commerce dans la recherche et le développement. Mais là encore, ces innovations et ces gains de productivité ne sont pas forcément garantis.

Effets sur le commerce

Les effets des investissements agricoles étrangers sur le commerce dépendent du degré d’interconnexion des marchés du pays d’accueil vis-à-vis de ses partenaires commerciaux en amont ou en aval de la production. Dans une économie ouverte, tout changement du prix des facteurs de production ou des biens produits dans le pays (ou la région) d’accueil se traduit par des changements dans le commerce des produits entrants ou sortants, y compris dans le commerce des produits alimentaires. Mais même si le prix des facteurs reste inchangé en termes réels dans le pays d’accueil, la hausse des revenus résultant des investissements conduirait non seulement à une augmentation de la demande des biens produits nationalement et donc du prix de ceux-ci, mais également à une poussée de la demande d’importations[1]. Cela signifie que les investissements agricoles étrangers peuvent avoir un impact négatif sur le solde commercial du pays d’accueil.

L’importance de l’impact global

Lorsqu’on les examine séparément, les effets en termes d’utilisation des facteurs, de prix, de technologie et de commerce ne donnent pas une vision complète de l’impact global des investissements agricoles étrangers, ce qui conduit souvent à des débats non concluants. C’est la raison pour laquelle une estimation des effets totaux sur l’économie est nécessaire, même si elle est complexe. Cette estimation de l’impact des investissements agricoles sur la prospérité globale dépend de la façon dont sont modélisées les complexes relations de prix entre les secteurs et la contribution relative des agents et parties prenantes (gouvernement, entreprises, ménages) dans l’économie.

Pour mieux comprendre l’impact de ces investissements, il convient d’évaluer les aspects suivants des effets sur la prospérité : l’effet d’efficience de l’allocation, qui découle de l’utilisation plus efficace des ressources rares (terres, main d’œuvre qualifiée); l’effet de possession (endowment effect), qui découle de l’utilisation de facteurs précédemment inexploités (main d’œuvre qualifiée, terres vacantes); l’effet d’efficience technique, qui mesure les gains résultant de l’usage des technologies; les effets sur les termes de l’échange, qui mesurent la variation de prospérité résultant de la variation du prix des importations et des exportations; et les effets d’épargne/investissement, qui reflètent les gains ou pertes résultant de la variation du coût du capital. Pour la région ou le pays d’accueil, il est important d’évaluer l’effet net global des investissements agricoles étrangers et de comprendre les facteurs à l’origine de ces effets.

Que montre la simulation ?

Pour éclaircir le débat, un exercice comptable de base a été effectué dans le cadre d’une simulation utilisant le modèle du Global Trade Analysis Project (GTAP) sur trois secteurs (produits agricoles et alimentaires, industrie et services) et dans trois régions (Afrique subsaharienne, UE et reste du monde)[2]. Cette simulation examine trois scénarios d’investissement dont les seules différences sont l’utilisation ou non de terres arables existantes, la création ou non de tensions sur le marché de l’emploi, et la présence ou l’absence d’apport de technologie par les investissements agricoles étrangers en Afrique sub-saharienne.

Les résultats montrent que dans un scénario où les investissements agricoles étrangers monopolisent le chiffre arbitraire de 10 pourcent des terres arables, on observerait une diminution de 1 à 3 pourcent de la production alimentaire destinée au marché local et une augmentation de 3 à 5 pourcent du prix des produits alimentaires en Afrique subsaharienne. Bien que ces impacts sur la production et les prix soient relativement limités, ils génèrent des préoccupations immédiates quant à la situation d’insécurité alimentaires dans les pays d’Afrique subsaharienne. Les investissements agricoles creuseraient également le déficit actuel de la balance courante de l’Afrique subsaharienne et rendrait cette dernière plus dépendante des importations de produits alimentaires : les résultats de la simulation montrent que les importations de produits alimentaires augmenteraient de 6 à 9 pourcent tandis que les exportations de produits alimentaires baisseraient de 10 à 17 pourcent.

Ces préoccupations relatives à la sécurité alimentaire et à la hausse des importations de produits alimentaires doivent toutefois être relativisées, car les investissements étrangers dans l’agriculture entraîneraient également une augmentation de la rentabilité des facteurs, plus particulièrement des terres (jusqu’à 20 pourcent) et de la main d’œuvre (jusqu’à 5 pourcent), ainsi que du revenu réel et de la consommation des ménages. Le calcul de l’effet global sur la prospérité montre que les investissements agricoles étrangers pourraient ainsi accroître le bien-être économique de l’Afrique subsaharienne. Les principaux gains économiques proviendraient des effets sur les termes de l’échange, en raison principalement de la hausse des prix à l’exportation dans les secteurs de la production alimentaire et manufacturière. Par conséquent, malgré l’aggravation du déficit extérieur courant, les termes de l’échange s’amélioreraient. Les autres gains économiques découleraient de l’amélioration de la productivité, car la hausse des prix des facteurs conduirait à une meilleure allocation des facteurs de production entre le secteur primaire, secondaire et tertiaire. L’effet total sur la prospérité serait même plus important si l’investissement utilisait des terres précédemment vacantes et une main d’œuvre précédemment au chômage et non qualifiée. Les résultats de la simulation indiquent surtout que les investissements ayant un impact positif en matière de technologie conduiraient à une plus grande efficacité au niveau domestique, et donc à des gains économiques plus importants en Afrique subsaharienne.

Au niveau sectoriel, la simulation montre que si les secteurs de la production alimentaire et manufacturière jouent un rôle important dans l’économie de l’Afrique subsaharienne et dans l’évaluation de l’impact des investissements, c’est le secteur des services qui serait le principal bénéficiaire des investissements agricoles étrangers. Les investissements agricoles étrangers entraîneraient une augmentation significative à la fois de la production et des prix dans ce secteur qui contribue fortement à la formation de capital fixe (tels que la construction de routes ou d’autres infrastructure) induite par l’augmentation des investissements. La croissance dans le secteur des services serait en outre renforcée par l’augmentation de la demande de biens intermédiaires produits au niveau domestique dans les secteurs de la production alimentaire et manufacturière.

Perspectives d’avenir

Si les débats sur les conséquences effectives des investissements agricoles étrangers en Afrique subsaharienne perdureront encore pendant longtemps, il est clair que toute décision reposant sur des conclusions hâtives concernant un aspect isolé de ces effets est trompeuse. Des analyses complètes et approfondies sont nécessaires. Il est toutefois évident que les investissements agricoles étrangers seraient plus bénéfiques – ou moins préjudiciables – s’ils s’accompagnaient de l’innovation et des transferts de technologie dont l’Afrique subsaharienne a besoin. De la même manière, la formation de capital fixe – comprenant notamment les infrastructures – découlant des investissements agricoles a également un impact positif sur le développement économique. Il est difficile, mais également très important, de limiter la concurrence entre secteurs nationaux et nouveaux investissements étrangers autour des ressources. Mais si cela est fait avec succès – lorsque l’investissement agricole utilise des terres inexploitées et des travailleurs précédemment sans emploi sans faire de concurrence directe aux secteurs nationaux pour les facteurs de production –, il sera possible d’obtenir des gains de prospérité dans les pays et régions d’Afrique subsaharienne.

Cet article ne traite pas des impacts des investissements agricoles étrangers sur l’environnement et les ressources naturelles. Ces impacts jouent toutefois un rôle essentiel dans l’évaluation complète des effets de ces investissements[3]. Il est évident que des investissements irresponsables, qui génèrent des gains temporaires en détruisant de façon irréversible les forêts et la biodiversité, se traduisent par des pertes nettes considérables en termes de bien-être global. Mais s’agissant des investissements qui affichent des gains nets durables en termes de bien-être, il est également important de comprendre l’ampleur et la répartition des effets qui en découlent, ce qui nécessite des analyses plus poussées. Lorsque la distribution montre que certains secteurs ou détenteurs de facteurs de production sont négativement affectés alors que d’autres récoltent des bénéfices substantiels, il convient d’envisager des mesures d’accompagnement pour réduire ces déséquilibres tout en préservant les gains nets issus des investissements agricoles étrangers.

Cet article est adapté d’un document de travail intitulé « A Contribution to the Analyses of the Effects of Foreign Agricultural Investment on the Food Sector and Trade in Sub-Saharan Africa » [Une Contribution aux analyses des effets de l’investissement étranger agricole sur le secteur alimentaire et le commerce dans l’Afrique subsaharienne], publié par l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Auteur: Manitra Rakotoarisoa, Économiste, division commerce et marchés de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

 

[1] Voir Hertel, T.1997. Global Trade Analysis: Modelling and Applications. Cambridge University Press.

[2] Le détail de cette analyse, ainsi que ses résultats complets, sont disponibles dans le document de travail complet rédigé par l’auteur dont est tiré le présent article: http://www.fao.org/fileadmin/templates/est/PUBLICATIONS/Comm_Working_Pap...

[3] Voir Clapp, J. (1998) Foreign Direct Investment in Hazardous Industries in Developing Countries: Rethinking the Debate. Environmental Politics 7: 92–113, et Woodhouse, P. & Ganho, S. (2011). « Is Water the Hidden Agenda of Agricultural Land Acquisition in Sub-Saharan Africa? », article sélectionné à la conférence internationale sur l’accaparement des terres dans le monde, 6-8 avril.

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