L’Inde en Afrique : un autre « émergent » à la conquête du continent africain.

15 Août 2011

L'Inde et une dizaine de pays africains se sont retrouvés à Addis-Abeba du 20 au 26 Mai 2011, dans le cadre du second Sommet Inde-Afrique. Depuis Avril 2008, date de la première rencontre Inde-Afrique tenue à New Delhi, l'Inde a pris une option nouvelle dans son partenariat avec l'Afrique en rentrant dans la sphère des pays émergents présents sur le continent africain, à la suite de la Chine et du Brésil. Parmi les sujets importants discutés à Addis  Abeba, il y a la question des lignes de crédits en faveur des pays africains,  de la promotion de joint-ventures afro-indiens avec la création du India -Africa Business Council ainsi que l'élaboration d'un cadre pour la coopération afro-indienne. A la suite du Premier Sommet, la question prééminente que posait cette nouvelle coopération portait, entre autres, sur les véritables motivations politiques et économiques qui sous-tendent la démarche indienne en Afrique. Sous une autre forme,  cette question laissait aussi apparaitre des enjeux importants pour l'Afrique, notamment la façon dont cette dernière pouvait tirer profit de la présence indienne, dans un contexte où d'autres pays émergents comme la Chine et le Brésil mais aussi l'Europe et d'autres pays industrialisés ont fini de dessiner leur nouvelle stratégie pour l'Afrique. Au sommet d'Addis  Abeba, même si l'écho et l'engouement attendus furent moindres que ceux de 2008, les discussions furent âpres et la volonté commune des deux parties de cheminer ensemble dans un partenariat mutuellement bénéfique fut clairement établi.

L'Inde est aujourd'hui considérée comme une puissance émergente. Malgré son appartenance au groupe des pays en voie de développement, elle a réussi à mettre en œuvre des politiques économiques qui ont aujourd'hui porté leurs fruits. Elle connait un taux de croissance de 8.2 pourcent pour un PIB de 1832 milliards de dollars (soit 4508 milliards de dollars en parité du  pouvoir d'achat (PPA). Son PIB par habitant est de l'ordre de 1520 dollars (soit 3750 en PPA) 1.

En plus de ses performances économiques et de ses succès dans de nombreux domaines sociaux, l'Inde a aussi des ambitions géopolitiques. Dès son accession à l'indépendance, le pays a tenté de nouer des liens avec les autres pays en développement.  Aujourd'hui, elle porte les habits d'une puissance émergente avec des ambitions géopolitiques claires et définies : obtenir un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, contribuer à bâtir de nouvelles modalités pour une gouvernance mondiale ouverte et inclusive, avec en particulier l'élargissement du G8, jouer un rôle majeur à l'OMC en se donnant les moyens de défendre ses intérêts afin de poursuivre son ascension économiques sans entraves.  Pour réaliser cette ambition, l'Inde a vu dans le continent africain un allié de taille, même si sa relation commerciale avec cette dernière est encore marginale comparée aux autres parties du monde. En effet, L'Afrique représente encore moins de 5% du commerce de l'Inde et même avec  les Caraïbes et le Pacifique, leur part ne dépasse guère 6,8% des échanges indiens.

L'Inde et l'Afrique entretiennent des relations depuis les années 1950. Après son accession à l'indépendance en 1947, dans un contexte de guerre froide, elle s'est érigée en fer de lance du mouvement Tiers-mondiste en instiguant la Conférence de Bandung d'avril 1955. Elle prend ainsi une sérieuse option pour le renforcement de la coopération Sud-Sud en passant par le développement des relations politiques économiques avec le Tiers-Monde, dont les Nations africaines qui venaient d'accéder à l'indépendance.

Ses problèmes internes postindépendances noieront cependant ses ambitions, pendant un moment tout au moins. A la suite des indépendances, l'Etat Indien nationalise plusieurs secteurs  (télécommunications, réseau ferroviaire), augmente les investissements publics dans les infrastructures et entame une planification de l'activité économique. Cette politique porte ses fruits dans le courant des années 1950. Cependant, le conflit territorial avec la Chine en 1962 et les tensions continues avec le Pakistan, les sécheresses de 1965 et 1966, la dévaluation de la roupie en 1966, le choc pétrolier de 1973, les restrictions imposées au secteur privé, et le renforcement des contrôles sur les échanges extérieurs, suivi d'un durcissement de la réglementation du marché du travail affaiblissent l'économie du Pays. Afin de juguler ces crises, des réformes sont engagées dans les années 1980 avec un léger assouplissement des contrôles de l'activité économique. Cependant, la guerre du Golfe et l'effondrement du marché soviétique en 1991 vont aboutir à la mise en place de politiques d'ajustement structurel avec une dévaluation de la roupie en juillet 1991 de 24 pourcent.

Les réformes entamées depuis les années 1990, la capitalisation des politiques mises en œuvre depuis l'indépendance (protection des industries locales, politique d'éducation, renforcement des institutions) et une Diaspora constituée d'élites sorties des meilleures universités du monde, qui, de retour au pays constitue une nouvelle branche d'investisseurs, ont permis à l'Inde d'assoir une économie sur des bases stables. Cet avantage lui permet de renouer avec  ses anciens partenaires et de se lancer à la conquête de nouveaux horizons économiques.

L'Inde est depuis peu de retour en Afrique. Ayant affiché ses intentions en Afrique, elle a accompagné ses  entreprises privées pour leur faciliter l'accès au marché africain. Les investissements indiens vont ainsi des secteurs de l'extraction des ressources minières aux télécommunications.  L'Inde est aussi devenue pourvoyeuse d'aide avec l'octroie de lignes de crédits (5.4 milliards en 2008) et de préférences tarifaires pour les produits Africains exportés en Inde.

En termes de commerce, cinq pays ont absorbé près de 58% des exportations totales de l'Inde vers l'Afrique en 2007. L'Inde exporte 20% de ses biens en Afrique du Sud, 14% au Nigeria et 8%  au Kenya.  Ces exportations sont constituées de produits pétroliers raffinés, de médicaments et de véhicules motorisés entre autres. Celles-ci sont passées  1.4 milliard de dollars en 1995 à 10 milliards en 2007.

Quant aux importations, l'Afrique du Sud est le principal partenaire de l'Inde avec 28% des importations, suivi du Maroc (17%) et l'Egypte (8%). Elle importe des pays Africains du pétrole brut (66% des produits importés en 2006), ainsi que de l'or (10% en 2006). Les importations ont augmenté passant de 1.7 milliard de Dollars US à 4.5 milliards USD durant la même période 2.

En 1996, les principaux pays destinataires de l'investissement indien étaient l'Île Maurice (75%), le Maroc (11%), le Sénégal (7.5%) et l'Afrique du Sud (6.8%). En dehors du Sénégal, de l'Afrique du Sud et du Maroc qui continuent à recevoir le même stock d'investissement en 2004, l'Île Maurice a connu une baisse de ses IDE indiens de l'ordre de  48.2%.

Plusieurs multinationales indiennes sont présentes en Afrique. En 2008, KET International a gagné deux contrats en Algérie et en Namibie de montants respectifs de $61 millions (US)  et de $25 millions dans des projets d'infrastructures électriques. Jyoti Structures, toujours dans les infrastructures électriques, détient des investissements d'une valeur de $24 millions en Afrique du Sud et de $40 millions en Ouganda. La compagnie Oil and Natural Gas Corporation (ONGC) a déjà investi $162 millions  dans l'industrie pétrolière, notamment au Soudan, dans un projet de pipeline. Il est question aussi d'investissements dans le gaz naturel au Kenya par la multinationale BharatPetroleum de l'ordre de $50 millions 3.

La présence Indienne en Afrique diffère de celle de la Chine. L'Empire du Milieu est présent sur toute l'étendue du territoire Africain sous plusieurs formes : les entreprises d'Etat, les entrepreneurs individuels, ainsi qu'une diaspora installée dans les villes à la tête de petits commerces. En ce qui concerne l'Inde, les multinationales et les entrepreneurs privés ont précédé le gouvernement Indien, bien avant la création de l'India-Africa Summit.

La coopération chinoise porte sur une grande majorité des pays africains et se matérialise par des visites répétées des officiels Chinois. L'Inde, par contre, a mis en place en 2004 le Team 9 (Techno-Economic Approach for Africa -India Movement), qui est un groupe de neufs pays (Burkina Faso, Tchad, Côte d'Ivoire, Guinée Equatoriale, Ghana, Guinée Bissau, Mali & Sénégal) prioritaires dans l'agenda de la politique africaine de l'Inde. La coopération indienne porte en grande partie sur les hautes technologies, notamment dans la Télémédecine et la Télé-éducation. L'Inde mène un projet intitulé le Pan-African e Network, qui permet de relier des universités, centres de recherche et hôpitaux Indiens à ceux des pays africains permettant ainsi le transfert de technologie, mais aussi de connaissances.

Quel impact de la présence indienne et quels  enjeux pour l'Afrique ?

Il est encore trop tôt pour mesurer l'impact de la nouvelle coopération indienne en en Afrique. Aujourd'hui, elle est une puissance émergente ayant besoin à la fois de matières premières pour maintenir sa croissance et de déboucher pour écouler ses productions.  L'Afrique apparait comme l'une des solutions à ces deux problèmes : elle détient d'importantes réserves de matières premières et offre un marché qui dépasse maintenant le milliard  de consommateurs.

Tout comme la Chine, l'Inde est une nouvelle opportunité pour le continent en ce sens qu'elle offre une possibilité de diversification des partenaires du continent et permet de réduire le poids économique, donc politiques, des anciennes puissances sur le continent.

L'Afrique a certainement beaucoup à gagner de sa coopération avec l'Inde. Si elle réussit à se donner une vision claire sur son propre développement, de cadres et d'instituions efficaces ainsi que de politiques internes et externes cohérences et innovantes, elle pourra surement orienter sa coopération avec l'Inde dans un sens plus conforme à ses propres intérêts. Elle pourrait en particulier s'appuyer sur l'Inde pour accéder des technologies simples et à bas coûts, notamment dans le domaine des TICs ;  à la formation et au transfert de connaissances, que ce soit à travers l'octroi de bourses, ou la mise en place de projets à l'image de Pan-African e-Network, mais aussi dans la formation de la main-d'œuvre ; à la promotion et à l'accès à des technologies agricoles abordables, mais aussi à une exploitation des terres bénéfique aux populations sans porter préjudice aux petits exploitants locaux et la formation d'ingénieurs agronomes africains.

L'Afrique pourrait en outre s'appuyer sur la stratégie indienne de développement d'un secteur privé national performant capable non seulement de tirer la croissance intérieure, mais aussi tenir la compétition sur  la scène internationale.  Dans contexte actuel où l'intégration régionale semble être une option résolue pour l'Afrique, les stratégies économiques et commerciales africaines vis-à-vis de l'Inde devraient être bâties autour des communautés d'intégration régionale (CER) plutôt qu'à partir des politiques nationales.

Auteur : Aissatou Diallo est Chargée de Programme “Mondialisation, Nouveaux acteurs émergents et Commerce Sud-Sud” à EndaSyspro

Notes:

1 « Chiffres et Repères » p.89,Publié dans «Le Monde en 2011 », The Economist, Courrier International

2 Rapport UNECA : Economic Development in Africa Report 2010 "South-South Cooperation: Africa and the New Forms of Development Partnership"

3 Rapport UNECA : Economic Development in Africa Report 2010 "South-South Cooperation: Africa and the New Forms of Development Partnership"

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