La Chine est-elle en train de transformer les sociétés de l’information en Afrique ?

21 Août 2018

L’intérêt croissant de la Chine à l’égard du développement des infrastructures de télécommunication en Afrique suscite de la méfiance dans certains cercles. Cette implication pourrait-elle conduire à une version autoritariste des sociétés de l’information sur le continent ?

 

Huawei, le géant chinois des équipements de télécommunication, a récemment annoncé son intention de commencer à travailler sur un nouveau système sous-marin de télécommunication reliant l’Asie à l’Afrique. Appelé Pakistan East Africa Cable Express (PEACE), ce projet est un exemple frappant de la mise en pratique de l’Initiative Belt and Road. Il est révélateur de la volonté chinoise de renforcer et d’élargir ses liens avec l’Afrique et de jouer un rôle plus actif dans le développement des sociétés de l’information du continent. Mais il soulève également la question suivante : la Chine est-elle en train d’imposer son modèle de société de l’information au continent ?

Cette implication dans le développement de l’Afrique prend de multiples formes sur le terrain, qu’il s’agisse d’investissements directs à l’étranger par des entreprises privées ou publiques, de prêts publics à des conditions privilégiées (« concessionnels ») ou de crédits à l’exportation. Peu d’entre elles constituent de une « aide » au sens de la définition officielle de l’OCDE, mais elles se traduisent par d’importantes améliorations des infrastructures dans des domaines tels que les transports ou la production d’énergie, contribuant ainsi à la réalisation des objectifs de développement des pays africains. Mais à la différence des grands barrages, des autoroutes ou des voies ferrées, l’implication économique chinoise dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC) n’est pas manifeste aux yeux du grand public africain. Combinée à d’autres facteurs, cette invisibilité suscite une certaine méfiance, la Chine étant souvent accusée d’être à l’origine de certains changements dans les sociétés de l’information africaines.

Une vision des sociétés de l’information déterminée au niveau national

Dès ses premiers pas dans le secteur des TIC en Afrique, la Chine a été accusée de vouloir exporter son modèle à l’étranger pour donner naissance à une version plus autoritariste de l’Internet. Cependant, l’analyse de différents exemples de contribution de la Chine au développement des TIC en Éthiopie, au Kenya et au Ghana ne fait pas réellement ressortir d’éléments venant appuyer cette accusation. La Chine semble être restée fidèle à son engagement de soutenir une vision des sociétés de l’information déterminée au niveau national, plutôt que d’encourager la diffusion de modèles préexistants.

Cela signifie que la Chine doit s’adapter à des demandes variées. Dans les cas mentionnés ci-dessus, ces demandes comprenaient la volonté des gouvernements du Ghana et du Kenya de renforcer leurs infrastructures et la capacité de l’État d’offrir des services dans un environnement concurrentiel, ainsi que l’ambition des dirigeants éthiopiens d’élargir l’accès dans le cadre d’un monopole. Dans chaque cas, les relations semblent avoir été davantage à l’initiative des acteurs africains que des acteurs chinois, les entreprises et le gouvernement chinois apportant leur soutien financier et technique à des projets conçus au niveau local.

Il ne semble pas, en outre, que la Chine ait sélectionné des partenaires particuliers en Afrique sur la base de leur compatibilité avec une vision particulière de la société de l’information. Elle considère plutôt les TIC comme une opportunité supplémentaire de multiplier ses alliés sur le continent. Par exemple, le dispositif de contrôle et de surveillance mis en place par le gouvernement rwandais est celui qui ressemble le plus au modèle complexe élaboré par la Chine. Pourtant, le Rwanda est l’un des rares pays d’Afrique dans lesquels la Chine n’a pas, pour le moment, de présence significative dans le secteur des TIC, ce qui a permis à un autre pays asiatique, la Corée du Sud, de participer de manière significative au développement des infrastructures nationales dans le secteur des TIC.

Toutes les parties prenantes ont un rôle à jouer

Dans chaque cas, la coopération a toutefois été systématiquement dirigée vers l’État plutôt que vers les autres acteurs impliqués dans la définition de sociétés de l’information fonctionnelles. En Éthiopie, un pays dirigé par un régime autoritaire, l’EXIM Bank chinoise a débloqué plus de 3 milliards US$ pour soutenir les projets de modernisation des infrastructures de télécommunications de l’entreprise publique Ethio-telecom. Au Ghana, une démocratie dans laquelle le marché des télécommunications a été libéralisé, la Chine est intervenue pour renforcer la capacité de l’État à posséder des infrastructures et à rivaliser avec d’autres acteurs du secteur. Cet aspect remet en cause l’argument selon lequel la Chine soutiendrait une vision déterminée au niveau local des sociétés de l’information, et soulève des questions importantes quant à ses motivations.

Il est clair que l’implication d’une variété d’acteurs joue un rôle essentiel dans la définition d’un avenir positif pour l’Internet : les pouvoir publics, les entreprises privées et les organisations de la société civile ont tous un rôle précieux à jouer. Au Kenya, le secteur privé a joué un rôle décisif pour repousser les frontières de l’innovation, en faisant éclater les cadres de régulation des télécommunications et des services bancaires précédemment mis en place par l’État. C’est toutefois la société civile qui a fait évoluer l’innovation, non seulement vers un accès élargi et une rentabilité accrue, mais également vers la création d’applications et de stratégies permettant de combattre la corruption, de recenser les situations de violence et de lutter contre les discours de haine. Un exemple célèbre est celui de la plateforme d’alerte Ushahidi, initialement développée pour permettre aux citoyens de signaler les cas de violence après les élections kenyanes de 2007. Elle a depuis lors été utilisée pour faciliter la coordination après des catastrophes annuelles ou des crises politiques.

À l’échelle mondiale, il existe d’innombrables situations de conflit entre les différents acteurs qui ont fini par conduire à des changements constructifs dans les sociétés de l’information. Par exemple, l’Union européenne a attiré l’attention sur la manière dont certains géants de l’innovation tels que Facebook, Google ou Amazon profitaient de leur présence mondiale pour échapper à l’impôt, privant ainsi les citoyens européens d’une grande partie des bénéfices réalisés dans leurs pays. La mobilisation de la société civile a bloqué un projet de loi américain qui risquait de donner au secteur de la musique et du cinéma des pouvoirs exorbitants pour bloquer certains contenus en ligne. La réglementation allemande a obligé Facebook à adopter une politique plus ferme de lutte contre les fausses informations.

En renforçant les capacités des États plutôt que celles des autres parties prenantes pour influencer l’avenir des TIC, les acteurs chinois soutiennent une vision des télécommunications qui penche en faveur des institutions publiques. Ce choix va à l’encontre des approches axées sur les enjeux qui sont favorisées par d’autres pays en matière d’intervention étrangère, et notamment d’aide. D’autres pays ont tendance à sélectionner d’abord des programmes d’action spécifiques, puis d’identifier les partenaires locaux qui sont les plus à même de les aider à réaliser ces objectifs. Bien que légitime, l’approche chinoise davantage axée sur les acteurs pourrait avoir de graves conséquences.

Une nouvelle trajectoire pour les politiques des TIC ?

Certains aspects de l’implication chinoise dans le développement des sociétés de l’information en Afrique sont indéniablement positifs. Ils ont toutefois également permis aux élites politiques d’exercer un contrôle accru sur leur pays, réduisant la probabilité que d’autres conceptions de la société de l’information émergent. Un acteur unique trop puissant (en l’occurrence l’État dans le cas de l’implication chinoise dans les TIC africaines) dans le domaine de l’information peut causer plus de tort que de bien. Cette configuration risque d’empêcher le bon fonctionnement des contre-pouvoirs à des moments critiques, par exemple lors d’élections ou de la discussion de nouveaux projets de loi.

L’accusation selon laquelle la Chine encouragerait une version autoritariste des sociétés de l’information en Afrique ne semble pas se justifier dans son interprétation la plus stricte. Mais le fait que les États bénéficient de son soutien pour imposer leur vision et leurs projets aux autres acteurs pourrait rapprocher cette accusation de la vérité à plus long terme. Est-il possible d’éviter que ce risque se concrétise ? Il est possible d’envisager trois scénarios permettant aux acteurs africains, chinois et occidentaux d’élaborer des politiques et des stratégies qui répondent à cette nouvelle configuration des forces dans le secteur africain des TIC pour la mettre au service de sociétés de l’information plus inclusives et plus innovantes.

En premier lieu, la tendance de la Chine à soutenir les États fait ressortir l’importance pour le monde politique africain de veiller à ce que ses institutions soient réellement démocratiques. Comme évoqué plus haut, on ne peut accuser la Chine d’avoir un penchant autoritariste en Afrique. Même si certains l’accuse de favoriser l’émergence d’une nouvelle guerre froide sur l’Internet – y compris en Afrique –, la Chine a soutenu des projets dans des pays qui présentent un large éventail de systèmes politiques. L’Éthiopie, qui est le pays africain bénéficiant du soutien chinois le plus important en matière de TIC, a récemment connu une transformation politique profonde avec l’arrivée au pouvoir d’un nouveau premier ministre, Abiy Ahmed, également nommé en réponse à la mobilisation et aux pressions populaires. Bien qu’il soit encore trop tôt pour évaluer l’influence de ces changements sur l’Internet éthiopien, le nouveau gouvernement a déjà promis des mesures de libéralisation dans plusieurs secteurs, dont notamment les télécommunications, qui étaient intouchables depuis des décennies pour les dirigeants éthiopiens. Si ces projets se concrétisent, il sera intéressant d’observer dans quelle mesure ils amèneront les acteurs chinois impliqués dans le secteur éthiopien des TIC à modifier leur programme de travail pour s’adapter aux nouvelles demandes et relever le défi des réformes. L’Éthiopie pourrait ainsi devenir un exemple de la manière dont un pays soutenu par la Chine dans son projet de maintien têtu d’un monopole des TIC est susceptible de passer à un espace de l’information relativement plus ouvert tout en conservant la Chine comme partenaire.

En second lieu, la politique de soutien « sans conditions » de la Chine, qui a caractérisé jusqu’à présent son implication dans les pays du continent africain et ailleurs, commence à se fissurer et le moment semble venu de repenser certains de ses aspects. Cette approche a favorisé une vision déterminée au niveau national des sociétés de l’information – comme évoqué plus haut – mais a également été accusée à juste titre de permettre à la Chine de décliner toute responsabilité quant à la manière dont les choses sont mises en œuvre ou aux résultats obtenus. Dans mes rencontres avec des représentants de Huawei en Éthiopie, il était manifeste qu’ils doutaient de la viabilité du projet éthiopien de maintien d’un monopole, mais qu’ils n’étaient pas autorisés à exprimer ouvertement leur position à cause de la politique officielle de non-ingérence de la Chine. Il y aurait pourtant beaucoup à apprendre de l’expérience chinoise. Comme l’illustrent de nombreuses études consacrées au développement de l’innovation en Chine, celle-ci a connu un certain succès dans la mise en place de réformes et dans la libéralisation des TIC dans un régime précédemment monopolistique, en faisant montre d’une agilité remarquable pour repérer les technologies étrangères et tirer parti de l’aide et de l’investissement direct à l’étranger pour renforcer son marché intérieur et ses industries nationales. Avec l’exposition désormais considérable de la Chine sur la scène internationale, le pays ne peut plus se retrancher derrière sa politique de non-ingérence sans faire preuve d’hypocrisie. Une prise de position plus claire quant aux les meilleures pratiques en matière de promotion de l’évolution des TIC risque de l’exposer à davantage de critiques et d’échecs, et pas seulement de la part de ses opposants, mais c’est ce qui est attendu d’une grande puissance en quête d’influence mondiale.

Enfin, si les bailleurs de fonds occidentaux, et notamment les États-Unis, entendent respecter leurs engagements de soutien au développement de sociétés de l’information ouvertes, ils doivent reconnaître leurs propres erreurs et responsabilités, au lieu de critiquer leurs opposants. Les États-Unis ont accusé Huawei de cacher des « chevaux de Troie » dans ses équipements et lui ont interdit d’exercer son activité à l’intérieur de leurs frontières. Cependant, les informations révélées par l’ancien sous-traitant de l’Agence nationale de sécurité (NSA) des États-Unis Edward Snowden ont plus tard indiqué que la NSA avait elle-même essayé d’installer des cheveux de Troie dans les réseaux de Huawei, conférant à ces accusations un tour plutôt ironique. Comme l’exprime succinctement Thomas Rid, « il y a désormais davantage d’informations publiques montrant que la NSA a profité de Huawei que d’informations publiques montrant que l’ALP [Armée de libération populaire de la Chine] ou d’autres agences chinoises l’aient fait ». Certains bailleurs de fonds occidentaux s’efforcent désormais d’éviter ces contradictions : l’Union européenne a ainsi mis en place des réglementations plus strictes à l’encontre des entreprises européennes qui vendent à des régimes autoritaires des logiciels destinés à l’espionnage, à la censure et à la surveillance.

La présence grandissante de la Chine dans le secteur des TIC en Afrique offre une occasion unique de réfléchir aux stratégies et aux visions adoptées jusqu’à présent pour soutenir l’évolution des sociétés de l’information au niveau national. Mais cela ne sera possible qu’à condition de développer des outils adaptés pour comprendre le rôle de la Chine selon ses propres termes, et en faire ressortir les succès et les échecs, plutôt que de penser simplement que toute collaboration aura des résultats prédéfinis et aboutira nécessairement à des espaces d’information plus restreints et des libertés réduites.

Cet article est tiré d’une note plus brève initialement publiée par AsiaGlobal Online.

Auteur : Iginio Gagliardone, maître de conférences en études des médias à l’Université du Witwatersrand et chercheur associé sur les nouveaux médias et les droits de l’homme à l’Université d’Oxford

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