La crise Ebola : implications pour le commerce et l’intégration régionale

29 Mai 2015

La propagation du virus Ebola dans certaines parties de l’Afrique de l’Ouest a été largement qualifiée d’urgence de santé publique et même de menace pour la paix et la sécurité par les organisations internationales. Dès février 2015, près de 23.000 personnes avaient été infectées et plus de 9.000 étaient décédées de la maladie, presque toutes dans les trois pays les plus touchés : le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée. Les ravages causés par le virus sont incalculables, non seulement en termes humains, mais aussi en termes de dislocation sociale et de conséquences économiques. Cet article examine le vaste impact économique d’Ebola sur ces trois pays et les incidences pour le commerce, l’investissement et l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest.


Fermeture des frontières, transport et connectivité

Pour contenir cette épidémie, les pays touchés avaient fermé leurs frontières communes et celles avec la plupart de leurs voisins. De nombreux pays en Afrique avaient fermé leurs frontières aux ressortissants des pays touchés. La majeure partie des compagnies aériennes avaient cessé de desservir les pays touchés, en particulier le Liberia et la Sierra Leone. Seules deux compagnies, SN Bruxelles et Royal Air Maroc ont continué leurs vols vers ces pays, bien que d’autres aient repris leurs vols depuis.

Les préoccupations quant à une éventuelle propagation d’Ebola par le biais du transport de marchandises ont également eu des effets perturbateurs, dont une surveillance accrue des cargaisons en provenance d’Afrique de l’Ouest et un contrôle des membres d’équipage pour détecter une infection potentielle. Malgré ces inquiétudes, les ports restent ouverts et le trafic maritime continue d’être un canal crucial pour le commerce.

Les visiteurs en provenance d’Afrique ou d’ailleurs ont toutefois évité la région par crainte de contagion, ce qui a entraîné une baisse de la demande pour les hôtels, les compagnies aériennes et les fournisseurs de services en lien avec l’international. L’Afrique subsaharienne a, dans une moindre mesure, souffert d‘une « aversion » et d’un impact négatif sur son image à l’extérieur du continent, avec l’annulation de conférences et de séjours de vacances, ainsi qu’un ralentissement de l’activité économique, en particulier dans l’hébergement et le transport aérien.


Impacts économiques et sociaux

Le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée font tous trois partie des pays les moins avancés (PMA), qui doivent affronter une extrême pauvreté et de grands défis socioéconomiques. Bien qu’ils aient récemment enregistré des taux de croissance élevés, dopés par les prix élevés des produits de base et par l’aide post-conflit, les gains de la dernière décennie ont été rapidement érodés, notamment par la crise Ebola. Selon les estimations de la Banque mondiale, le virus a coûté à ces pays plus de 2 milliards de dollars [TI1] US en 2014-2015. Depuis mi-2014, les trois pays touchés ont enregistré une croissance du revenu nulle ou négative.

La Banque mondiale a également revu à la baisse ses prévisions pour 2015, notamment en raison de l’aversion des investisseurs : -0,2 pourcent en Guinée, 3 pourcent au Liberia et -2,0 pourcent en Sierra Leone (soit respectivement 4,3 pourcent, 6,8 pourcent et 8,0 pourcent de baisse par rapport aux estimations pré-Ebola). La Banque mondiale estime également la perte de revenu à environ 1,6 milliard de dollars US pour 2015 : 540 millions de dollars en Guinée, 180 millions de dollars au Liberia et 920 millions de dollars en Sierra Leone. Ceci représente plus de 12 pourcent de leurs PIB combinés.[1]

Les sociétés multinationales opérant dans les trois pays les plus touchés se sont abstenues de tout nouvel investissement (en particulier dans les mines, le pétrole et le gaz), ont rapatrié de nombreux travailleurs et ont réduit la production dans des secteurs d’exportation générateurs de revenus. Leurs difficultés économiques ont été exacerbées par la chute simultanée des prix du minerai de fer sur les marchés internationaux, venue s’ajouter aux problèmes de recettes de ces économies minières.

Un autre impact fiscal majeur réside au niveau de la collecte des impôts. Selon la Banque mondiale, les recettes fiscales de la Sierra Leone pour l’année fiscale 2014-15, initialement projetées à 399 millions de dollars US, pourraient diminuer de 40 millions de dollars. Les fonds destinés aux dépenses d’investissement ont été largement réorientés vers des dépenses courantes pour la crise Ebola[TI2] .       


Commerce international et régional

En raison de l’impact combiné d’Ebola et de la chute des prix des produits de base, il est très difficile d’estimer l’impact de l’épidémie sur les performances commerciales actuelles et futures des pays touchés. Selon des données de la CNUCED, au cours de la dernière décennie, la Sierra Leone a enregistré une croissance régulière de ses échanges, passant de 158 millions de dollars US en 2005 à 341 millions en 2010, avec une montée en flèche à 1,917 milliards de dollars en 2013. Ceci est attribué en grande partie aux produits alimentaires et aux minerais destinés à la Chine. Les exportations de la Sierra Leone ont affiché une croissance remarquable de 220 pourcent en 2012 et de 70,9 pourcent en 2013, reflétant les prix avantageux des produits de base.

La Sierra Leone, par exemple, a également relevé le défi de la diversification de son économie pour tirer profit des diverses préférences commerciales offertes aux PMA, en dépit de la perte de valeur de ces dernières. Le pays peut également bénéficier de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), qui vient d’être renouvelé pour une période de 10 ans, bien que ses performances à l’exportation au titre de ce régime aient été faibles jusque-là. La Sierra Leone pourrait toujours exploiter son avantage en matière de production de gingembre, noix de cajou, textiles et vêtements pour l’exportation vers les États-Unis.

Le commerce régional en Afrique de l’Ouest est essentiellement informel et expose les commerçants et les marchandises à une forte insécurité en raison de la corruption dans les organismes chargés de l’application de la loi, ou des gangs ou syndicats transfrontaliers. Pour les commerçants, l’insécurité est aggravée par le mauvais état des infrastructures frontalières (entrepôts,  moyens de transport) et par le fait que, souvent, ils ne disposent pas de documents de voyage ou de certificats d’origine valides pour leurs marchandises. Dans l’ensemble, le niveau global du commerce intra-régional est généralement faible par rapport aux autres régions du monde, en raison de la prévalence d’obstacles au commerce, de structures de production non-diversifiées et peu développées et du mauvais état des infrastructures. Selon les données de la CNUCED, la part de commerce régional pour les 15 membres de la CEDEAO n’était, en 2007-2011, que de 9 pourcent, en baisse par rapport aux années antérieures.

L’intégration régionale de l’Afrique de l’Ouest est en train de progresser. En janvier 2015, la CEDEAO a lancé le tant attendu Tarif extérieur commun (TEC). Il est trop tôt pour dire quels seront les effets du nouveau TEC, mais il est à craindre qu’il pousse à la hausse les prix des produits de base pour les ménages dans ces pays tributaires des importations. Bien que le TEC comprenne une protection des produits agricoles, il rehausse de 10 pourcent les droits de douane sur le riz, qui sont nuls dans de nombreux pays, en vue d’un accroissement par la suite. Ceci peut cependant offrir une opportunité d’exportation régionale pour les pays producteurs de riz de la région, au nombre desquels on trouve les économies touchées par Ebola. Il y a d’autres exemples d’échanges commerciaux qui, s’ils sont judicieusement négociés et gérés, peuvent faire partie de la stratégie post-Ebola.  

Paradoxalement, ce renforcement de l’intégration régionale survient à un moment où la région a fermé ses frontières et se concentre plus que jamais sur des priorités nationales. La suspension du commerce intra-régional formel et informel de biens et services suite à Ebola pourrait inciter les partenaires commerciaux ouest-africains traditionnels à rechercher d’autres fournisseurs, même en dehors d’Afrique, ce qui aurait pour effet de miner l’intégration régionale et les chaînes de valeur commerciales régionales potentielles au sein de la CEDEAO.     


Conclusion : l’Afrique de l’Ouest post-Ebola      

L’impact économique du virus sur l’Afrique de l’Ouest est évalué de manière continue.[2] La CEDEAO projette un taux de croissance régional de 7,1 pourcent en 2015, en négligeant largement l’effet Ebola, mais aussi sur la base d’une prévision de la fin de l’épidémie en 2015. Les trois pays les plus touchés par la maladie figurent au nombre des plus petites économies de la région, comptant pour environ 2 pourcent de PIB de la CEDEAO, contre, par exemple, plus de 60 pour cent pour le Nigeria. Les projections de croissance tiennent compte d’un effet limité d’Ebola sur le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire – les plus grandes économies régionales, qui commercent toujours entre elles.

Alors que ces pays fragiles commencent à présent à envisager un redressement post-Ebola, même si de nouvelles infections surviennent encore, il est possible d’entrevoir la lumière au bout du tunnel. La Société financière internationale (IFC) a engagé un paquet de financement d’un montant de 540 millions de dollars US pour stimuler le redressement du secteur privé, le commerce et l’investissement au Liberia, en Guinée et en Sierra Leone. Des efforts similaires sont susceptibles d’être déployés par d’autres agences alors que les dépenses médicales commencent à reculer. Le Liberia a annoncé, fin février 2015, la levée du couvre-feu nocturne et l’ouverture des frontières, et l’Organisation mondiale de la santé vient de déclarer le pays comme officiellement débarrassé du virus.

L’impact total du virus sur les trois économies relève toujours de la spéculation et les projections de croissance ne sont que des estimations. On peut toutefois dire à coup sûr que, pour les pays concernés, le scénario sera très sombre, notamment en termes de perte de croissance, de productivité et d’échanges. La véritable reprise n’apparaîtra certainement qu’en 2016, avec une autre année de crise économique toujours en perspective.

Les défis ne concernent pas que la reconstruction des économies, mais également la réinstauration de la confiance entre les populations, les gouvernements et les investisseurs. L’effet d’Ebola en termes d’image peut être beaucoup plus durable que la contagion elle-même, car les étrangers en Afrique et en dehors du continent se méfieront de la région pendant un certain temps, par crainte d’une nouvelle épidémie. À supposer que la maladie soit endiguée, et qu’elle ne se propage pas aux grandes économies régionales, le pronostic à moyen terme pour la région peut encore s’avérer positif. 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les points de vue du Secrétariat du Commonwealth.


[1] Banque mondiale, ‘The Economic Impact of Ebola on Sub-Saharan Africa: Updated Estimates for 2015’, document préparé pour le Forum économique mondial de Davos, 20 janvier 2015.

[2] Voir CEA, Impacts socioéconomiques d’Ebola sur l’Afrique (édition révisée), Addis Abéba, Ethiopie, janvier 2015.


Crédit photo: UNMEER, "Border surveillance in Mali"
Licence: Attribution-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-ND 2.0)

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