La dimension du genre dans les chaines de valeur mondiales

20 Juin 2017

Les décideurs se tournent de plus en plus vers l’intégration et la progression au sein des chaines de valeur mondiales (CVM) comme moteur de développement. Comment peuvent-ils s’assurer que les hommes mais aussi les femmes puissent y accéder et en bénéficier ?

Représentez-vous ce qui suit : un groupe de jeunes femmes, toutes revêtues du même uniforme « tendance », sortent du gratte-ciel où elles travaillent pour rentrer chez elles. Ces femmes sont de la première génération de diplômées universitaires qui ont décroché leur premier emploi dans le secteur en pleine expansion des centres d’appel aux Philippines. Dans un pays où le PIB par habitant est inférieur à 3.000 US$ et où nombreux sont ceux qui ont des difficultés à gagner leur vie ou qui simplement s’expatrient pour chercher un emploi, l’émergence du pays comme l’un des chefs de file des prestataires de services offshore a ouvert des débouchés appréciés.

Des récits similaires ont fréquemment été évoqués pour souligner combien la globalisation avait engendré d’importants changements et ouvert des débouchés aux femmes du monde en développement. Parmi les exemples souvent repris, on retrouve la manière dont le développement des exportations de fruits frais et de légumes prêts à consommer en Afrique de l’Est, ou celui des vêtements en Asie et dans certains pays africains, s’est accompagné d’une multiplication des emplois ouverts aux jeunes femmes, leur première expérience de travail rémunéré. Les décideurs se tournent de plus en plus vers l’intégration et la progression au sein des chaines de valeur mondiales (CVM) comme moteur de développement, notamment en termes de création d’emploi et de hausse des salaires.

Mais en même temps, les conditions de travail parfois abominables dans de nombreux secteurs d’exportation, tels que celles qui ont mené à la tragédie de Rana Plaza, nous rappellent brutalement que ce n’est pas toujours le cas. Pour les décideurs, la question essentielle est alors la suivante : comment et dans quelles conditions la participation aux CVM peut-elle soutenir l’économie et le développement social ainsi que l’égalité des sexes ?
 

Les chaines de valeur mondiales sous l’angle du genre

Pour bien comprendre comment les CVM peuvent contribuer aux objectifs de développement durable, il est essentiel d’examiner ces dernières sous l’angle du genre. L’accès aux CVM et les avantages obtenus en participant à ces dernières sont étroitement liés à des questions relatives au genre. Ci-dessous, nous mettons en lumière les cinq principaux enseignements pouvant être tirés de l’analyse des CVM dans divers secteurs.

Premièrement, participer aux CVM a généralement un effet positif sur l’emploi, et plus particulièrement sur l’emploi féminin, étape importante sur la voie de l’indépendance économique. Tout comme les centres d’appel offrent aux jeunes diplômées la possibilité de travailler dans une activité internationale, les usines de fabrication de vêtements procurent aux femmes des emplois dans la production industrielle, et l’expansion du commerce des fruits et légumes ouvre des emplois aux femmes dans l’emballage. En fait, une moyenne de 60 à 80 pourcent des ouvriers du secteur de l’habillement sont des femmes, tandis que dans l’horticulture, 70 à 80 pourcent des postes d’emballage sont occupés par des femmes. Dès 2000, une grande proportion de la main d’œuvre majoritairement féminine des usines d’emballage au Kenya et au Sénégal était aussi constituée de personnes dont c’était le premier emploi.

Deuxièmement, le caractère genré de la répartition du travail dans l’économie se perpétue au sein des CVM au lieu d’être corrigé. Pour mettre en évidence les fonctions et les rôles des femmes et des hommes dans les CVM, ainsi que les bénéfices, les opportunités, mais également les contraintes qui leur sont propres, il faut tenir compte du genre dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques. La plupart des emplois créés au sein des CVM ne remettent pas en cause la ségrégation professionnelle en fonction du genre et les stéréotypes qui l’accompagne, mais s’appuient sur ces structures genrées et en font usage.  Il semble que cela soit profondément ancré dans des représentations de nature sociale et dans la perception que l’on a d’un travail considéré comme acceptable pour les hommes et pour les femmes. Par exemple, on donnera en général la préférence à des hommes pour des postes qui exigent de la force physique, un savoir-faire technique et des compétences de gestion et d’encadrement, tandis que les femmes seront choisies pour des postes qui exigent de la finesse, de l’attention aux détails, des aptitudes relationnelles et de la sollicitude. Dans le secteur du safari en Afrique de l’Est et du Sud, par exemple, le rôle primordial du « guide-chauffeur » (payé plus de 100 US$ par jour) est réservé aux hommes, les femmes étant reléguées aux emplois de femmes de ménage, à la restauration ou aux postes administratifs. Comme l’a noté une étude : « Les femmes sont l’antithèse de l’image que l’on se fait du guide–chauffeur »[1].

Troisièmement, les inégalités salariales entre hommes et femmes constituent une importante problématique dans les CVM également. Souvent, les emplois à forte concentration féminine sont perçus comme peu qualifiés et sont rémunérés comme tels. Ceci est lié aux représentations genrées de ce que l’on perçoit comme qualifié ou non qualifié. Bien que cela soit dû en partie au fait que les femmes se concentrent dans les activités moins valorisées, de nombreux exemples montrent également que pour le même travail, les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes. Dans le secteur du cacao en Inde, par exemple, les femmes sont moins bien payées que les hommes pour le même travail. Dans le secteur de l’habillement, diverses fonctions au sein du secteur peuvent être rémunérées à des tarifs différents, comme par exemple au Bangladesh, où les tricoteurs reçoivent des salaires supérieurs à ceux des tisserands, les hommes étant concentrés dans le premier groupe. 

Quatrièmement, exercer des activités dans des secteurs tournés vers l’international exige des entreprises et des employés qu’ils aient accès à de nombreuses ressources afin de pouvoir satisfaire les normes exigeantes des marchés d’exportation. Citons l’accès au crédit, à la terre, à l’éducation, aux compétences et aux infrastructures, entre autres. L’accès à ces ressources est donc déterminant pour la participation des hommes et des femmes aux différentes activités d’un secteur quelconque. En conséquence, les femmes en tant que groupe rencontrent les mêmes difficultés (aggravées par leur genre) à participer aux chaines de valeur mondiales et à obtenir de meilleurs emplois. Ces difficultés sont liées à un accès inégal aux ressources productives, à la formation et à l’acquisition de compétences, aux réseaux et à l’information, mais aussi au fait d’avoir plus de contraintes de temps que leurs homologues masculins en raison des responsabilités liées au travail reproductif. Par exemple, dans le secteur manufacturier asiatique, plus les exportations se sont complexifiées technologiquement, plus la proportion des femmes par rapport aux hommes a baissé. De même, au Kenya, les entreprises de safari appartenant à des femmes sont encore rares, car les femmes sont souvent exclues des réseaux de vente dominés par les hommes. Même constatation en Égypte dans le secteur des services offshore, où les hommes dominent aux postes relatifs aux technologies de l’information, mieux rémunérés, tandis que les femmes se concentrent surtout dans les emplois des centres d’appel.

Pour finir, il ne s’agit pas d’une relation unilatérale par laquelle la participation économique affecte les conditions sociales dans lesquelles les hommes et les femmes travaillent. Les inégalités entre les genres peuvent également promouvoir ou entraver la compétitivité. Les bas salaires et la flexibilité de l’emploi d’ouvriers majoritairement de sexe féminin contribuent à réduire les coûts assumés par les employeurs, ce qui leur permet d’offrir des produits à des prix compétitifs et de qualité supérieure. Mais il se peut que ces gains à court terme aillent en fait à l’encontre d’une progression à long terme. Les contraintes subies par les femmes, soulignées ci-dessus, peuvent miner la compétitivité d’un pays voulant participer aux chaines de valeur mondiale. Dans les petites économies comme celle du Costa Rica, les femmes représentent une part considérable de la main d’œuvre des services offshore du pays ; sans l’éducation et la participation de ces femmes, le pays tenterait de se faire un place dans un secteur fortement compétitif avec seulement la moitié de la main d’œuvre disponible. De même, dans le secteur agricole, restreindre l’accès des femmes à la terre et aux capitaux peut empêcher d’obtenir des rendements plus élevés et des produits de grande qualité. Au Sénégal au début des années 2000, dans le secteur des haricots verts, particulièrement porteur en termes d’exportation, moins d’un pourcent des exploitants sous contrat étaient des femmes, car les femmes n’avaient pas accès à la terre et aux ressources. Les exportateurs du Honduras ont toutefois découvert, après avoir ouvert aux femmes des programmes d’accès à la propriété, que leur taux de remboursement de crédits était pratiquement de 100 pourcent, tandis que la qualité de leur production était supérieure à celle de leurs homologues masculins.
 

Les politiques publiques doivent tenir compte des questions de genre

Les politiques doivent veiller à ce que le commerce serve à faciliter le développement durable en maximisant les bénéfices tirés de la participation aux CVM, en garantissant l’égalité d’accès à ces bénéfices pour les hommes et les femmes et en créant un environnement inclusif et sensible au genre par la réduction de la ségrégation professionnelle entre hommes et femmes et des contraintes relatives au genre.

Surtout, les interventions politiques relatives au commerce, à l’industrie, à la promotion des exportations et aux CVM doivent prendre en compte les questions de genre, afin que les politiques soient plus efficaces dans leur rôle de moteurs d’un développement durable et fondé sur l’égalité des sexes. Sinon, les gains de développement tirés de l’intégration aux CVM et la contribution de cette intégration aux objectifs de développement durable pourraient bien ne pas atteindre leur plein potentiel. Les politiques publiques doivent s’attaquer aux problématiques suivantes pour veiller à ce que hommes et femmes puissent accéder aux CVM, améliorer leurs situations professionnelles et tirer parti de la progression aux sein de ces chaines de valeur :

Premièrement, une analyse des CVM sous l’angle du genre est primordiale et doit constituer le fondement des interventions de politique publique. Une telle analyse permet de mieux comprendre les rôles des hommes et des femmes dans ces chaines, de voir comment l’accès à certaines activités et l’exclusion de celles-ci diffèrent en fonction du genre, et de mieux saisir les contraintes relatives au genre et les opportunités au sein des CVM. Les politiques ne tenant pas compte de ces différences relatives au genre pourraient s’attaquer aux mauvaises problématiques et cibler les mauvais acteurs.

Deuxièmement, la modernisation économique doit être soutenue en tenant compte de la ségrégation et des contraintes liées au genre. La modernisation économique est essentielle au développement à long terme et garantit aussi un emploi durable et de qualité, ainsi qu’un meilleur pouvoir de négociation pour les fournisseurs. Pour veiller à ce que la modernisation économique s’accompagne de résultats positifs pour les femmes, une double stratégie politique doit être employée : améliorer dans un premier temps les conditions des femmes dans les activités professionnelles et sectorielles dans lesquelles elles sont déjà concentrées, puis ouvrir aux femmes de nouveaux débouchés allant au-delà des rôles traditionnels et des stéréotypes.

Troisièmement, la qualité et la nature du travail féminin doivent être améliorées dans le cadre d’un processus de progrès social. Étant donné que les femmes forment la majorité des travailleurs et des producteurs dans les segments à haute intensité de main d’œuvre des CVM, notamment dans les pays à faible revenu, l’obtention de droits sociaux et du travail est essentielle. Ces initiatives de progrès social devraient notamment inclure l’application des normes fondamentales du travail, la non-discrimination et l’égalité des salaires, des conditions de travail, des chances de mobilité professionnelle et des perspectives d’emploi pour les hommes et les femmes.

Quatrièmement, il faut tirer parti des mesures pouvant être adoptées par tous les acteurs des CVM, y compris les pouvoirs publics, les entreprises pilotes (lead firms), les associations professionnelles, les syndicats et les ONG. En particulier, les entreprises pilotes peuvent jouer un rôle pivot car leurs politiques de production et d’approvisionnement peuvent renforcer les problèmes en matière de genre. Ces entreprises peuvent encourager le changement en tenant compte du genre dans leurs politiques d’emploi, de formation, d’approvisionnement et de responsabilité sociale des entreprises, et aider leurs fournisseurs à adopter des politiques sensibles au genre.

Cinquièmement, les politiques liées au commerce doivent intégrer la dimension du genre. Utiliser les interventions commerciales multilatérales, comme par exemple l’aide pour le commerce, pourrait s’avérer très efficace pour aider les pays à intégrer les problématiques de genre dans le domaine du commerce par le biais du partage d’information, du renforcement des capacités, et en ciblant les programmes d’aide sur des secteurs où les femmes sont concentrées et/ou elles sont confrontées à des difficultés particulières.

Sixièmement, les politiques complémentaires destinées à surmonter la ségrégation et les contraintes liées au genre inscrites dans les lois ou découlant de certaines normes sociales doivent être en ligne avec les politiques liées au commerce. Surtout, il faut améliorer l’accès des femmes à l’information, aux réseaux, aux formations, aux financements et aux ressources productives, ainsi que réduire le fardeau du travail reproductif.

Bien qu’il n’y ait pas d’approche universelle, allier la modernisation économique, le progrès social, et l’égalité des sexes exige souvent la collaboration de multiples parties prenantes entre les acteurs des pouvoirs publics, du secteur privé et de la société civile pour s’assurer que la compétitivité, la création de valeur ajoutée, les droits au travail et l’égalité des sexes ne soient pas considérés comme mutuellement exclusifs, mais plutôt comme des objectifs qui se renforcent les uns les autres. Cela est nécessaire pour que l’intégration aux chaines de valeurs mondiales conduise à la modernisation et au développement durable.

Cet article est basé sur une étude publiée par ICTSD.
 

Auteures : Penny Bamber, Chercheuse, Centre sur la mondialisation, la gouvernance et la compétitivité, Duke University. Cornelia Staritz, Chercheuse, Fondation autrichienne pour la recherche sur le développement (ÖFSE).


[1] Christian, Michelle. « Kenya's Tourist Industry and Global Production Networks: Gender, Race, and Inequality. » Global Networks 16, no. 1 (2015).

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