Le commerce transfrontalier ouest-africain : dynamique et perspectives

11 Juin 2018

Le phénomène du commerce transfrontalier n’est pas nouveau en Afrique de l’Ouest. Quelles sont les évolutions majeures qui l’ont marqué au fil du temps ? Et quels sont les obstacles qui freinent encore son développement ?

La signature par quarante-quatre pays africains, le 21 mars 2018 à Kigali, de l’accord établissant la Zone de libre-échange continentale a relancé les débats sur les enjeux du commerce transfrontalier en Afrique en général et dans les communautés économiques régionales en particulier. Cette préoccupation doit être mise en relation avec l’un des engagements contenus dans la déclaration adoptée par les chefs d’États de l’Union africaine à Malabo en 2014, celui de tripler, à l’horizon 2025, la valeur des échanges commerciaux intra-africains. L’expérience de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dont la valeur des échanges intra-communautaires peine à franchir la barre des 12 pourcent des transactions commerciales de la région, et ce malgré un schéma de libéralisation des échanges en place depuis 2003, suggère de modérer l’optimisme ambiant. Le commerce transfrontalier en particulier, en dépit des mutations qualitatives qu’il a enregistrées au cours des cinquante dernières années, est encore confronté à de nombreux obstacles qui l’empêchent de jouer pleinement le rôle qui est attendu de lui, celui de catalyseur de la croissance et du développement des pays de la région.

Un phénomène mutant

L’ancienneté des échanges transfrontaliers en Afrique de l’Ouest ne fait l’ombre d’aucun doute. Les travaux des historiens permettent de faire remonter à des siècles antérieurs le commerce caravanier qui mettait alors en contact des régions sahéliennes et forestières autour des transactions de nombreux produits, allant des cotonnades aux épices en passant par le bétail, le cola et le sel. Il s’agissait d’échanges de complémentarité, qui ont contribué à une structuration spécifique de l’espace marchand régional et favorisé la naissance de réseaux marchands trans-territoires.

Dès les 15ème et 16ème siècles, la pénétration européenne modifia les flux commerciaux de deux manières : (i) un détournement des échanges vers le marché international, avec le trafic des esclaves et des matières premières, et (ii) l’émergence des échanges exploitant les opportunités induites par les disparités de politiques économiques, monétaires et fiscales entre États. Cette dernière forme de transactions a connu une sorte d’intensification dès les années 1940 avec les différenciations monétaires découlant de l’introduction du franc CFA dans les colonies françaises et de la livre dans celles de la Grande-Bretagne. Il en a résulté trois grands sous-espaces ou réseaux marchands autour de trois pôles : la Sénégambie, dominée par le Sénégal ; le sous-espace Centre, autour de la Côte d’Ivoire et du Ghana ;et le sous-espace Est autour du Nigeria. Cette dynamique a induit une marque caractéristique au commerce transfrontalier ouest-africain : l’informalisation d’une importante partie des transactions.

Cette informalité résulte d’une part des pratiques de certains acteurs individuels ou entreprises ayant choisi de ne pas se faire enregistrer, pour diverses raisons, et d'autre part de pratiques commerciales en violation des règlementations nationales et régionales. Agir dans l'informel permet aux acteurs de contourner les blocages et nœuds générés par les procédures, simplifier le passage des frontières et réduire les délais d'attente et de transit, qui sont préjudiciables aux activités économiques car ils augmentent significativement les coûts et soumettent certaines marchandises au risque de dégradation.

Il s'y ajoute qu’une partie des échanges commerciaux transfrontaliers bénéficie d’une complicité active ou passive des forces de contrôle et échappent à l’enregistrement des statistiques nationales. Selon les travaux du Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale, entre 60 et 80 pourcent de l’essence commercialisée au Bénin provient de la contrebande en provenance du Nigeria. La contrebande touche également les produits agricoles de rente : plus de 10 pourcent des fèves de cacao de la Côte d’Ivoire sont commercialisées au Ghana, où les prix sont plus attractifs. Dans l’ensemble, l’ampleur des échanges transfrontaliers est, dans bien des sous-espaces ouest-africains, inversement proportionnelle au degré d’harmonisation des politiques des États. Les disparités de politiques entre le Nigeria et les pays de la zone franc (Bénin, Niger, Cameroun et le Tchad) expliquent  le niveau élevé des échanges informels dans ce sous espace. Ces derniers portent sur la quasi-totalité des biens échangeables.  

Un potentiel sous-exploité

Selon les statistiques officielles, les échanges intra-communautaires représentent moins de 12 pourcent de la valeur du commerce global de la région, représentant environ 4,4 pourcent du PIB et une valeur de 50 US$ de transactions par habitant en 2015. Les échanges de produits agro-alimentaires représentent moins de 10 pourcent de la valeur des transactions intra-communautaires, en dépit du potentiel de la région. L’Afrique de l’Ouest produit environ 65 millions de tonnes de céréales, dont moins de 3 pourcent alimentent le commerce intra-régional, et ce dans une région qui importe encore plus de 6 millions de tonnes de ce type de denrées chaque année. Pour un cheptel composé de près de 200 millions de têtes, toutes espèces confondues, le commerce transfrontalier porte sur moins 5 millions de têtes, confinant la région dans une dépendance vis-à-vis du marché international à hauteur de près de 45 pourcent de ses besoins en protéines animales. La situation est plus criante encore au niveau des tubercules et racines, qui faute d’une valorisation suffisante, circulent encore très mal à l’intérieur de la région, à l’exception de quelques dérivées phares (attiéké ivoirien et semoule d’igname provenant du Ghana et du Nigeria).

De nombreux obstacles au développement du commerce transfrontalier

Au-delà des problèmes classiques souvent mentionnés comme obstacles au développement du commerce transfrontalier (disparités des politiques économiques, fiscaleset monétaires, lourdeur et complexité des procédures) la région semble souffrir de deux autres phénomènes qui contribuent à freiner l’essor de ses échanges intra-communautaires.

Le premier phénomène est la trop grande ouverture de la région sur le marché international. L’Afrique de l’Ouest apparaît comme une des régions du monde où les taux de protection des productions locales sont les plus faibles, en dépit de la création, dans le Tarif extérieur commun (TEC), d’une cinquième bande tarifaire à 35 pourcent de droit de douane pour 130 produits agro-alimentaires. Cette situation induit un phénomène singulier : la récurrence du commerce de réexportation. Il s’agit d’une contrebande quasi officielle qui consiste pour un pays à importer en régime de consommation intérieure des quantités de produits au-delà des besoins nationaux et de profiter des disparités de politique pour les exporter sur le marché du voisin. Le Bénin, dont les besoins nationaux sont estimés à 400 milles tonnes de riz par an, en importe chaque année en moyenne 900 000 tonnes et réexporte en contrebande plus de 500 000 tonnes sur le Nigeria. La non-application du principe de libre pratique au sein de l’Union douanière de la CEDEAO favorise encore ces formes informelles de transactions. .

Le second phénomène est la faible valorisation des productions domestiques, qui circulent sous forme de produits, soit bruts, soit semi-transformés, rarement entièrement normés et standardisés. Cette situation crée un décalage important entre la demande régionale de plus en plus portée vers cette catégorie de produits et l’offre régionale. Il en résulte des pans entiers de marché satisfaits à partir des importations provenant du marché international. Ces approvisionnements portent pour une large part sur des produits bas de gamme, de récupération et de plus en plus de contrefaçon. En plus de la santé des populations qui est mise en danger, cette situation constitue un véritable obstacle au commerce régional, à la croissance économique et au développement de la région.

Ces phénomènes doivent être mis en perspective avec les ambitions de la Zone de libre échanges continentale africaine, qui visent à accroitre le commerce intra-africain. En effet, si des reformes profondes ne sont pas opérées dans les pays, le marché africain pourrait devenir une proie facile pour les multinationales et les producteurs de contrefaçons, qui ont la capacité de l’inonder de produits de toutes natures.

Les perspectives du commerce transfrontalier ouest-africain

Malgré les défis évoqués, les perspectives du commerce transfrontalier ouest-africain se présentent sous de bonnes auspices au regard du potentiel de la région, qui double l’effectif de sa population presque tous les vingt ans ; une population au demeurant très jeune, qui s’urbanise de plus en plus et dont les habitudes de consommation se métamorphosent. Cependant, l’exploitation de cet énorme atout repose sur le déploiement de politiques volontaristes de promotion des chaines de valeur régionales et la mise en place de réformes incitatives. La révision du tarif extérieur commun, pour lequel les acteurs régionaux et certains États comme le Nigeria demandent la mise en place de mesure de sauvegarde, sera un véritable indicateur du degré de prise de conscience par les autorités politiques des véritable enjeux relatifs à la promotion du commerce transfrontalier en tant que catalyseur du développement économique, de la création d’emploi et de la réduction de la pauvreté. La question reste de savoir si ces évolutions pourront répondre efficacement au phénomène du commerce informel, qui semble tire sa force de l’incomplétude des réformes, de la corruption et de la faiblesse des appareils statistiques.

Auteur : Bio Goura Soulé, chargé de programme, Hub rural

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