Le cycle de Doha et l’offre des produits laitiers au Cameroun

15 Août 2011

L'année 2008 a été marquée par un fort accroissement des prix des produits alimentaires. L'indice des prix de la FAO a augmenté  de 47% dont 69% pour les produits laitiers par rapport à l'année 2007 (1). Cette inflation a provoqué des crises sociales dans l'ensemble des pays en développement (PED) dont le Cameroun où l'ensemble des prix des produits laitiers a presque doublé à partir de Mars 2007.

Dans le cadre du nouveau cycle de négociations multilatérales de Doha, le projet de modalités sur l'agriculture de Juillet 2008 (2) qui constitue les positions adoptées par tous les membres de l'OMC, présente des dispositions visant à réduire les subventions agricoles faussant les échanges et les droits de douane frappant les importations des produits agricoles. Cet article vise à établir les potentielles implications des propositions de réductions des droits de douane agricoles telles que prescrites par ce projet de modalités sur l'offre des produits laitiers au Cameroun comme résultante des échanges commerciaux et de la production locale post-Doha.

L'importance du secteur laitier au Cameroun

L'Agro-industrie représente l'activité manufacturière la plus dynamique du  Cameroun avec plus de 30% de la valeur ajoutée manufacturière  (VAM) (3), l'industrie laitière y contribuant pour moins de 1,5% (4). La production manufacturière ne représente que 2% de la production nationale estimée seulement à 125 000 tonnes en moyenne par an soit 46% de son potentiel de production (5). Ces statistiques contrastent avec les potentialités de développement de la filière laitière. En effet, le Cameroun dispose d'un important cheptel estimé à plus 6 millions de têtes de bœufs. Les conditions climatiques y sont favorables à la santé des animaux, et les zones agro-écologiques propices à l'élevage des bovins et des petits ruminants couvrent une partie importante du territoire national.

Pour combler le déficit de consommation locale de plus en plus important, la demande d'importation y a presque doublée au fil des années et s'élève en moyenne à 30 millions de dollars chaque année (6). Grâce aux circuits de distribution mis en place par les commerçants, les produits laitiers manufacturés importés commencent à entrer dans les habitudes alimentaires des camerounais et sont disponibles dans presque tous les villages du Cameroun. L'augmentation de cette dépendance aux produits laitiers importés expose de plus en plus les consommateurs camerounais aux fluctuations du marché international. Notons que  la consommation de lait  qui est de 15 litres/hbt/an(7) reste encore faible par rapport à la moyenne en Afrique subsaharienne (ASS) estimée à 35 litres/hbt/an.

Fort de ce constat, le Cameroun a initié le « Projet d'appui au développement de la production laitière » (« Smallholder Dairy development project ») qui a pour objectifs de combler la différence  entre la production et la consommation nationale tout en améliorant les revenus des producteurs d'au moins 50% et en réduisant la dépendance vis-à-vis des importations.

La protection des marchés mondiaux des produits laitiers

En général, le marché mondial des produits laitiers reste l'un des plus protégés des produits agricoles. Alors que le taux moyen consolidé agricole mondial est de 63% (8), il s'élève à 85,7% pour les produits laitiers. Les pays de l'OCDE ont les taux consolidés les plus élevés, soit 112,3% contre 75% en Afrique subsaharienne.

Pour ses importations, le Cameroun accorde des entrées en franchise de droit de douane aux produits originaires des pays de la communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) avec lesquels il applique un Tarif Extérieur Commun (TEC). Toutes les lignes tarifaires agricoles sont consolidées au taux de 80% (9) pour une moyenne appliqué à la Nation la Plus Favorisée (NPF) égale à 21,12%. Le taux moyen simple (NPF) appliqué à l'importation de l'ensemble des produits laitiers s'élève à 20% avec des maximums et minimums fixés respectivement à 30  (12 lignes tarifaires) et 5% (8 lignes tarifaires).

Le Japon, le Canada, et la Turquie présentent des taux NPF pour plusieurs lignes tarifaires dépassant parfois 100%. Les marchés laitiers sont également caractérisés par la forte présence des droits de douane non Ad valorem (NAV) et des contingents tarifaires (TRQ) notamment dans les pays développés (10) rendant ainsi  moins transparent le niveau réel des barrières à la frontière pour les opérateurs économiques. Des équivalents ad valorem (EAV) révèlent parfois des taux s'élevant à plus de 2000% (11) (Cas de la Malaisie). Seule, l'Union Européenne (UE) dans le cadre de l'Accord intérimaire signé en Janvier 2009 (12) offre au Cameroun un accès en franchise de droit de douane à tous produits laitiers. Le Japon et le Canada dans le cadre du système généralisé de préférence (SGP), concèdent un accès préférentiel limité respectivement à seulement deux et trois positions tarifaires. Dans la plupart des PED, les « marges de consolidation » (Biniding overhang) qui sont les différences entre les taux consolidés et les taux NPF sont élevées.

Ce qui laisse une grande marge de liberté à la fixation des taux de droit de douane et une imprévisibilité des niveaux futures de la protection douanière pour les importateurs.

En  vertu  de  l'article  20  de  l'accord  sur  l'agriculture,  les  membres  de  l'OMC  étaient  tenus  d'engager  des négociations  en  vue  de  poursuivre  le processus de réforme des politiques commerciales amorcées dans le cadre du cycle d'Uruguay.

La redistribution des tarifs douaniers mondiaux post-Doha et ses implications sur l'accès à la consommation des produits laitiers

Pour déterminer les effets du cycle de Doha sur les droits de douane appliqués aux importations des produits laitiers, nous avons défini trois scénarios de réduction des droits de douane consolidés à partir des modalités du projet de juillet 2008 sur l'agriculture. Ces scénarios sont présentés dans le tableau 1.

Dans le scénario 1 (SCE 1), nous avons considéré qu'aucun produit laitier n'est sensible (pour tous les pays) ou spécial (pour les PED). C'est le scénario de réduction le plus ambitieux. Dans le SCE 2, nous avons considéré les produits laitiers comme des produits sensibles pour tous les pays, en déviant de 2/3 la réduction requise dans le cas du SCE 1. Enfin, le SCE 3 intègre la notion de Traitement Spécial et Différencié (TSD) pour les PED en considérant les produits laitiers comme des produits désignés comme spéciaux et devant ainsi être exemptés de réduction tarifaire; Les produits laitiers sont considérés dans ce scénario comme des produits sensibles pour les pays développés.

Les résultats des simulations de ces trois scénarios n'indique aucune réduction des droits de douane NPF appliqués aux produits laitiers par le Cameroun, quelque soit le scénario. Les nouveaux taux consolidés restent supérieurs aux taux appliqués NPF. Mais la réduction des droits de douane consolidés provoque une diminution de la « marge de consolidation ».  Cette diminution est plus importante avec l'ambition de libéralisation. Soit, 22,4% de réduction en moyenne pour l'ensemble des produits laitiers dans le cas du SCE1.

D'après la simulation du SCE 1, les produits laitiers du Cameroun bénéficient d'un accès supplémentaire sur plusieurs marchés. Les plus importants sont ceux des pays développés qui subissent une forte baisse des tarifs appliqué NPF. Les plus grandes réductions sont enregistrées par le Canada (78%), le Japon (71%), les USA (60%) et l'UE (59%). Le Maroc (38%), la Chine (33%), la Turquie (31%), l'Egypte (23%) et Oman (18%) sont les seuls PED qui présentent de nouvelles opportunités pour les produits laitiers camerounais. Mais ceux-ci subissent une érosion des préférences de 59% que leur accorde l'UE et une perte des préférences sur les marchés japonais et canadien.

Le modèle d'équilibre partiel à substitution imparfaite « Global Simulation Modèle » (GSIM)  a été utilisé pour évaluer l'incidence de ces redistributions des droits de douane sur l'offre des produits laitiers au Cameroun. Celui-ci nous indique une diminution de l'offre des produits laitiers disponibles et des effets néfastes pour les consommateurs. En effet, le modèle présente une diminution du bien-être des consommateurs estimée à 160 913 dollars US pour le SCE1, 70 658 dollars pour le SCE 2 et 35 018 dollars pour le SCE 3. Ceci s'explique par une augmentation de la demande mondiale par la plupart des pays exportateurs vers le Cameroun à cause de la baisse des coûts des importations (baisse des tarifs appliqués qui entraine des importations de 12 989 460 dollars dans l'UE; 680 775 518  aux USA; 526 984 en Argentine; 455 414 909 au Canada; 25 438 586 en Australie; 211 772 864 en Chine). Comme ces pays sont aussi des grands fournisseurs de produits laitiers sur le marché mondial, on assiste à des augmentations des prix mondiaux des produits laitiers exportés par quelques un de ces pays (0.06% de l'UE ; 0.07% de la Chine ; 2,21% en Nouvelle Zélande; 2,02% en Australie; 1,21% en Argentine). Cette situation impose la réduction des importations camerounaises (de 103 150 dollars US pour le SCE 1, 61 880 dollars pour le SCE 2 et de 46 455 dollars pour le SCE 3 ) et la hausse du prix domestique (0.27% pour le SCE 1; 0,13% et 0,103% pour les SCE 2 et 3 respectivement). Les producteurs locaux réagissent au renchérissement des produits importés en accroissant le niveau de production nationale de 0,3% pour le SCE 1 ; 0,124% pour le SCE 2 et 0,1% pour le troisième scénario. Mais cette hausse de la production locale est insuffisante pour compenser la baisse des importations et la hausse des exportations vers le reste du monde estimée à 29 734 dollars pour le SCE 1,  à 9 667 dollars pour le SCE 2  et à -1 157 dollars pour le SCE 3.

Conclusion

La libéralisation des échanges commerciaux n'améliore pas l'offre des produits laitiers au Cameroun. L'accroissement de la production locale due à la hausse des prix mondiaux après réduction multilatérale des tarifs douaniers est insuffisant pour compenser la forte baisse des importations et la légère hausse des exportations des produits laitiers. La réduction multilatérale des droits de douane débouche sur la rareté et le renchérissement des produits laitiers sur le marché domestique camerounais  avec pour conséquence, la baisse du pouvoir d'achat des consommateurs. Mais, elle a pour mérite de «...créer les incitations propres à donner de l'élan à la production...» (Pascal Lamy)  locale nécessaire pour éviter les aléas du marché international et des crises similaires à celle de l'année 2008.

Auteur : Leudjou Njiteu Rostant Roland, consultant indépendant et expert en politiques commerciales.

Notes

1  Diouf, Jacques (2008), "Soaring food prices-threat or opportunity?", article publié sur le site de la FAO

2 Document de l'OMC, TN/AG/W/4/Rev.3. Projet révisé en Décembre 2008

3  ONUDI (2005) « performances et capacités industrielles du Cameroun »

4  Calcul de l'auteur à partir du CD ROM  INDSTAT4 2008 ISIC Rev.2 de l'ONUDI

5 Document du projet « Smallholder Dairy development project », Ministère de l'élevage, de la pêche et de l'industrie animale (MINEPIA), 2005

6 Calcul de l'auteur pour la période 2000-2007 à partir des données issues de COMTRADE via WITS

7 COLLECTIF ALIMENTERRE (2006) : Tension sur la filière laitière en Afrique

8 Service de recherche économique (ERS) du  département américain de l'agriculture (USDA)

9 Publication « Profil tarifaire » de l'OMC

10 Le Service de recherche économique du département américain de l'Agriculture ; www.ers.usda.gov/Data/

11 Market Access  Map (MacMap) du Centre du commerce international (CCI)

12 Dans le cadre de l'Accords de Partenariat Economique (APE) Afrique Caraïbes Pacifique- UE (ACP-UE)

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