Le ralentissement économique chinois suscite des craintes pour les économies africaines

15 Septembre 2015

Le nouveau directeur de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina, a récemment indiqué dans le Financial Times que l’Afrique devrait « se protéger des turbulences du marché global », en particulier au vu de ses liens commerciaux et financiers grandissants avec la Chine. « La Chine est le partenaire commercial le plus important de l’Afrique et nous devons juste nous assurer que nous gérons les volatilités actuelles et que l’Afrique obtient le meilleur », a déclaré Adesina, notant la probabilité de déficits des comptes courants et d’une inflation accrue pour les pays africains en raison de la dépréciation des devises.

Le mois passé, le yuan chinois a été dévalué de 2 pourcent, non sans susciter une vague d’agitation de par le monde quant à la signification d’une telle dévaluation par rapport à la probabilité et l’ampleur d’un ralentissement économique chinois. Déjà affublé du titre de « Lundi noir » chinois, cet épisode représente la plus grande dépréciation du yuan en deux décennies. Cela fait néanmoins plusieurs mois que la santé de l’économie chinoise fait l’objet d’une attention particulière. Selon une analyse publiée par le Wall Street Journal, le gouvernement chinois a utilisé ses grandes réserves de devises étrangères pour soutenir le yuan face à un dollar fort, ce qui a induit une appréciation de la devise chinoise de plus de 14 pourcent sur les 12 derniers mois et une diminution des exportations de 8,3 pourcent rien que pour le mois de juillet.

Deborah Brautigam, une spécialiste des relations Chine-Afrique, affirme que cette situation reflète un basculement du modèle de croissance chinois basé sur une main d’œuvre peu chère, des biens manufacturés bon marché et de hauts niveaux d’investissements étranger et public en vue de devenir un pays à revenu intermédiaire supérieur, vers une croissance plus lente et de plus en plus soutenue par l’innovation domestique, la consommation et des exportations de produits high-tech.
 

Impacts probables pour l’Afrique

Dans son analyse de moyen à long terme, Debaurah Brautigam pointe du doigt les nombreux effets que la dévaluation pourrait avoir sur le commerce entre la Chine et l’Afrique. « Dans le court terme, il est difficile de concevoir comment cette dévaluation pourrait aider l’aider l’Afrique, notamment au niveau des secteurs productifs et d’exportation. Mais si ce pas en arrière fonctionne, la Chine devrait rebondir et les Africains en bénéficieront », a affirmé Brautigam dans une analyse publié par CNN.

Une analyse publiée par Quartz Africa revient également sur les impacts potentiellement négatifs en en ce qui concerne les projets d’infrastructures et les investissements dans la construction d’usines. « Sans le commerce et l’investissement chinois, les économies africaines devront compenser un déficit de capital étranger pour mener à bien ces projets », peut-on y lire. L’analyse souligne également de possibles effets négatifs pour le secteur du tourisme en raison du ralentissement de l’économie chinoise.

D’autres experts insistent sur le fait que suite à la dévaluation, les détaillants comme les consommateurs devraient bénéficier de biens manufacturés chinois encore moins chers. Ils notent toutefois que dans le moyen à long terme, ceci pourrait affecter la compétitivité des économies africaines, les producteurs se retrouvant en concurrence avec des prix plus bas.

Amadou Sy, un expert travaillant pour le compte de la Brookings Institution, note néanmoins que les dirigeants africains ne devraient pas trop s’inquiéter de cette dévaluation, notamment car la plupart du commerce entre chinois et africains s’effectue en dollars américains, étant donné que le yuan n’est pas internationalisé. « Les décideurs politiques africains devraient se concentrer sur l’impact du potentiel ralentissement économique chinois sur leurs économies et sur les mesures politiques nécessaire pour y faire face », écrit-il dans un récent billet.  

En avril, le FMI prédisait qu’un affaiblissement supplémentaire de la croissance en Europe ou dans les marchés émergents, en particulier en Chine, pourrait réduire la demande d’exportations, déprécier davantage les prix des matières premières, et entraver les investissements directs à l’étranger dans le secteur minier et les infrastructures.
 

Commerce et investissement

En référence aux liens commerciaux et financiers grandissants entre les deux régions, les experts du FMI concluaient en mars que « si la Chine éternue, l’Afrique peut attraper un rhume ». Le même rapport explique que l’énorme volume commercial entre l’Afrique et la Chine expose le continent africain à des spill-overs négatif en provenance du géant chinois. « Tout changement dans la croissance de l’investissement chinois altérerait le taux de croissance des exportations chinoises », explique le rapport, ajoutant que l’intensité de l’impact dépend toutefois de la diversité de l’économie en question.

Une telle analyse se base sur le fait que la demande de matières premières de la Chine des dernières années s'est orientée, afin d’alimenter la croissance chinoise, vers l’Afrique et ses ressources abondantes. Cette présence accrue de la Chine sur le continent africain s’est faite sentir de façon directe, le pays dépassant les États-Unis pour devenir le principal partenaire commercial de l’Afrique. Le commerce entre la Chine et l’Afrique a totalisé 220 milliards de dollars en 2014, ce qui constitue le triple du commerce entre l’Afrique et les États-Unis.

Selon le rapport Perspectives économiques régionales du FMI consacré l’Afrique subsaharienne, la demande chinoise a été un moteur essentiel des perspectives de croissance africaines. Ses estimations montrent que les exportations à destination de Chine se sont accrues, passant de 0,1 du PIB régional en 2000 à 0,5 pourcent en 2012. Concernant l’investissement, la Chine a injecté plus de 20 milliards de dollars dans l’économie du continent, plus de 20 fois ce qu’elle y investissait en 2000. Ces flux ont été dirigés principalement vers les industries minières et pétrolières ainsi que vers de grands projets d’infrastructure. Ces investissements devraient atteindre 100 milliards de dollars d’ici 2020, a affirmé le premier ministre chinois Li Keqiang lors de la visite au siège de l’Union africaine en 2014 (voir Bridges Africa, 27 mai 2014).
 

Coopération au développement

Mis à part le commerce et l’investissement, la Chine s’est également engagée à renforcer la facette relative au développement de son engagement vis-à-vis des pays en développement, y compris en faveur des pays africains. Dans cette optique, 50 pourcent de l’aide extérieure chinoise a été allouée à des pays africains entre 2010 et 2012, selon le livre blanc sur la politique étrangère chinoise publié en juillet 2014 (voir Bridges Africa, 16 juillet 2014).

La Chine et la Banque africaine de développement ont également dévoilé l’an dernier, de manière conjointe, la mise en place d’un fonds d’investissements multilatéral de 2 milliards de dollars, dénommé Africa Growing Together Fund (AGTF). Ce dernier verra l'attribution de contrats par le biais d'offres et pas uniquement aux entreprises chinoises. Suite aux critiques essuyées par la Chine quant à sa manière opaque et asymétrique d’octroyer son aide, certains observateurs notent que cela constitue un signe positif, semblant indiquer que la Chine change sa façon de faire des affaires en Afrique (voir Bridges Africa, 27 mai 2014).

De plus, plus tôt cette année, la Chine a étendu son accès en franchises de droits et sans contingent à 97 pourcent des produits taxés pour tous les pays les moins avancés (PMA) entretenant des relations diplomatiques avec elle. Depuis 2010, le système d’accès en franchise de droits et sans contingent de la Chine ne couvrait que 60 pourcent des exportations des PMA (voir Passerelles, 10 juin 2015).
 

Aller de l’avant

Dans la section consacrée à l’Afrique subsaharienne de son rapport Perspectives économiques mondiales de 2015, le FMI énumère un certain nombre d’options politiques pour l’Afrique à la lumière des risques globaux qui existent. Parmi eux : permettre une dépréciation des devises, diversifier les économies en s’éloignant des matières premières, renforcer les situations budgétaires et rétablir une marge de manœuvre budgétaire, réduire ou éliminer les subventions aux combustibles ou taxer davantage l’énergie, ou encore mettre en œuvre des réformes structurelles profondes pour accroître la croissance de la productivité dans tous les secteurs, et en particulier dans l’agriculture.

Un récent évènement d’ICTSD a également offert des pistes de réflexions concernant les opportunités futures pour le continent africain. On a notamment pu y entendre des appels à une approche plus coordonnée et institutionnalisée de la part des BRICS émergents concernant les questions liées à l’intégration régionale, au développement des infrastructures et à l’industrialisation en Afrique. Le potentiel de l’intégration régionale, des chaines de valeur régionales, et de l’AGOA dans le renforcement du commerce et de l’investissement sur le continent ont également été soulignés.
 

Rapport ICTSD; article initialement paru dans Bridges Africa.
Sources: “These industries in Africa will suffer the most in a Chinese slowdown”, Quartz Africa, 25 August 2015; “Chinese yuan devaluation is not the real concern for Africa: A weakened Chinese economy is!”, Brookings, 21 August 2015; “Cheaper Chinese Currency Has Global Impact”, Wall Street Journal, 11 August 2015; “What does China's shock yuan devaluation mean for Africa?”, CNN, 18 August 2015; “2015 World Economic Outlook”, IMF, April 2015; “Africa’s Pulse”, World Bank, April 2015; “Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa”, IMF, October 2014; “AfDB head Akinwumi Adesina warns of global risks to Africa”, Financial Times, 1 September 2015.

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