Les énergies renouvelables dans les PMA : de nouvelles cordes à leur arc ?

30 Avril 2018

Garantir l’accès universel à l’énergie constituera un défi majeur pour les pays les moins avancés. Quels sont les aspects clés qu’ils devront considérer dans leurs efforts pour réaliser cette ambition ?
 

Alors que les énergies « modernes et durables » occupent une place de premier plan dans les discussions sur le développement et que la transition mondiale vers un système énergétique à faible intensité de carbone s’accélère, la situation des pays les moins avancés mérite un examen plus approfondi. Représentant 13 pourcent de la population mondiale, ces pays abritent la plus grande partie des personnes privées d’accès à l’électricité (54 pourcent en 2014) et détermineront donc en grande partie la réussite ou l’échec de l’objectif d’accès universel à l’énergie consacré par l’Objectif de développement durable (ODD) 7. Bien que le niveau des capacités installées et de la production d’électricité soit en augmentation constante depuis 15 ou 20 ans dans les PMA, il n’a pas encore réussi à rattraper une demande elle-aussi en pleine croissance. Le « fossé de l’électricité » entre les PMA et le reste du monde s’est en fait élargi, au point qu’en 2014, la production d’électricité par habitant représentait moins d’un tiers de la moyenne mondiale (3,290 kilowattheures) dans l’ensemble des PMA, hors Bhoutan (Figure 1)[1].
 

Figure 1: production brute d’électricité dans les PMA (production par habitant, taux de croissance et part des énergies renouvelables)

 

Source : calculs de l’auteur sur la base des chiffres de la CNUCED 2017
 

Dans ce contexte, les considérations relatives aux mérites des énergies renouvelables dans le cadre de la lutte contre le changement climatique ne joueront vraisemblablement pas un grand rôle pour les PMA, étant donné que ces pays représentent une part minime des émissions de CO2, qu’ils affichent des niveaux extrêmement faibles de consommation électrique par habitant et que dans de nombreux cas, ils ont déjà un secteur énergétique à faible bilan carbone grâce aux barrages hydroélectriques. Pour ces pays, la question fondamentale est celle de savoir dans quelle mesure les innovations technologiques et la compétitivité accrue des énergies renouvelables peuvent être mises à profit pour le développement de leur secteur énergétique.

Dans ce contexte, les investisseurs nationaux et internationaux s’intéressent de plus en plus aux opportunités rentables que peut offrir le développement de la production d’énergie renouvelable dans les pays en développement, l’Afrique étant souvent présentée à cet égard comme un marché frontière prometteur. Beaucoup de pays en développement ont eux-mêmes fait le pari des énergies renouvelables. Dans le cadre de la 22ème Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, les membres du Climate Vulnerable Forum (une coalition qui inclut 24 PMA) se sont ainsi engagés à atteindre 100 pourcent d’énergies renouvelables dans leur production électrique domestique d’ici 2050. Bien que ces évolutions soient prometteuses, il faudra un cadre politique fort et proactif, capable d’influencer de manière prévisible le développement du secteur de l’énergie, ainsi que des efforts concertés de politique publique au niveau local, national et international, pour exploiter tout le potentiel transformateur des énergies renouvelables.

Le reste de cet article est organisé comme suit : la section ci-dessous présente des considérations stratégiques clés concernant le potentiel des énergies renouvelables dans le cadre des efforts de développement des PMA. La section suivante évoque les principaux défis relatifs au transfert des technologies nécessaires au développement des énergies renouvelables. La dernière section formule des recommandations générales de politique publique.
 

La dimension stratégique des énergies renouvelables pour les PMA

À l’échelle de la planète, le développement des énergies renouvelables s’est nettement accéléré ces dernières années, et cette tendance devrait se poursuivre. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’en 2016, les sources d’énergie renouvelables représentaient presque deux-tiers des augmentations nettes de capacité, largement dominés par l’énergie solaire photovoltaïque (PV) et l’énergie éolienne[2]. Dans les PMA, à la différence d’autres pays en développement (notamment la Chine ou l’Inde), la pénétration des énergies renouvelables (hors hydroélectricité) reste un phénomène mineur, principalement cantonné à des centrales de petite taille. Mais la situation est en train de changer. Au cours des dernières années, des centrales solaires et éoliennes de dimension industrielle sont entrées en service dans plusieurs PMA, notamment en Éthiopie, au Laos et au Sénégal. Alors que le phénomène s’amplifie et que les effets d’apprentissage font baisser encore plus le coût des technologies liées aux énergies renouvelables, plusieurs considérations stratégiques s’imposent.

Pour les PMA, la logique économique qui sous-tend l’attrait grandissant des énergies renouvelables repose sur quatre éléments principaux. Premièrement, la plupart des PMA sont dotés d’importantes ressources énergétiques encore inexploitées, non seulement hydroélectriques, mais également solaires, éoliennes, liées à la biomasse et, dans certains cas, géothermiques. À mesure que le progrès technologique élargit l’éventail des technologies commercialement viables, le nombre d’options possibles pour exploiter le potentiel énergétique théorique et développer la production d’électricité et l’accès à l’énergie dans les PMA augmente. Ces pays pourraient ainsi bénéficier d’un « avantage du dernier entrant », grâce à la possibilité d’exploiter le potentiel des énergies renouvelables en les intégrant progressivement à leur système, sans avoir à subir les coûts importants d’adaptation des infrastructures existantes.

Deuxièmement, les technologies d’exploitation des énergies renouvelables (telles que l’énergie solaire, photovoltaïque, les mini-centrales hydroélectriques, voire les générateurs à biomasse qui utilisent les déchets agricoles) se prêtent particulièrement bien à la production décentralisée d’électricité susceptible de stimuler l’électrification rurale dans les endroits où les coûts d’extension du réseau existant restent prohibitifs. Sachant que 82 pourcent des personnes privées d’accès à l’électricité dans les PMA habitent dans les zones rurales, le déploiement de systèmes utilisant les énergies renouvelables, de mini-réseaux hybrides ou d’autres technologies hors réseau devrait donc s’avérer un vecteur de transformation, en facilitant l’émergence d’activités non agricoles à plus forte productivité dans les zones rurales.

Troisièmement, le développement d’un solide secteur énergétique basé sur les énergies renouvelables permettrait de favoriser le développement de chaînes de valeur énergétiques plus robustes et plus viables par le biais de liens en amont et en aval, couvrant non seulement la fabrication et l’assemblage des produits, mais également les services d’installation, d’entretien et de réparation.

Quatrièmement, en dehors des pays dotés de réserves de combustibles fossiles, le passage progressif à des sources d’énergie à faible intensité de carbone permettrait d’alléger à moyen terme la facture des importations de combustibles et donc d’améliorer la balance des paiements des pays concernés[3].

Au-delà des aspects purement économiques, la pénétration accrue des énergies renouvelables répond également à des préoccupations de sécurité énergétique. La plupart des PMA s’appuient depuis longtemps sur diverses combinaisons de centrales à combustibles fossiles et de centrales hydro-électriques pour produire leur électricité, un certain nombre d’entre eux étant complètement dépendants d’un seule de ces sources[4]. Dans ce contexte, les avancées technologiques dans le domaine des énergies renouvelables (principalement non hydroélectriques) pourrait ouvrir la voie à une plus grande diversification de la production électrique et donc à une plus grande résilience du système. Ces aspects devraient prendre une importance croissante à mesure que l’impact du changement climatique se fait plus visible, comme en témoigne l’expérience récente de la Zambie, qui s’est tournée vers le solaire alors que sa production hydro-électrique chutait en raison d’une grave sécheresse.
 

Les défis du transfert de technologie

Bien que les facteurs ci-dessus joueront très certainement un rôle crucial à long terme dans le développement graduel des énergies renouvelables et la diversification énergétique dans les PMA, on ne peut pas pour autant compter sur une diffusion naturelle des technologies nécessaires. Le rythme de cette transition risque également de ne pas répondre aux ambitions des objectifs internationaux si on laisse celle-ci aux mains des forces du marché. La réalisation de l’ODD 7 exigera très certainement des efforts financiers considérables, quelle que soit la panoplie de technologies envisagée. Pour les PMA, il est estimé qu’assurer un accès universel à l’électricité coûtera entre 12 à 40 milliards US$ par an. Sachant que l’assistance au développement destinée aux secteurs de l’énergie dans les PMA était inférieure à 3 milliards en 2016 et que la viabilité de la dette des PMA commence à susciter des inquiétudes, la quête de financement pour le développement restera très certainement la priorité principale.

Cette situation est exacerbée par le fait que les technologies utilisées dans le domaine des énergies renouvelable se caractérisent généralement par d’importants investissements de départ. Les conditions de financement difficiles des PMA (et la perception d’un risque plus élevé) finissent par pénaliser leur compétitivité par rapport à d’autres options. De plus, même si les coûts mondiaux de l’électricité produite à partir des énergies renouvelables sont en baisse (notamment pour l’énergie photovoltaïque), il existe une forte hétérogénéité entre les pays en raison de la diversité des conditions locales, ce qui fait que des technologies commercialement viables dans certains endroits ne le sont pas encore nécessairement dans beaucoup de PMA[5].

Dans une industrie qui se caractérise par l’importance des économies d’échelle et des variations de charge entre les heures de pointe et les heures creuses, la viabilité des investissements est également influencée par le volume (et le profil horaire) de la demande. Le pouvoir d’achat limité des consommateurs des PMA, ainsi que le faible niveau de la demande d’énergie à des fins productives, ont pour résultat des conditions de marché difficiles, dans lesquelles les investisseurs potentiels doivent trouver un équilibre entre la recherche d’économies d’échelle et le risque de sous-utilisation des capacités. Dans ce contexte, la nécessité de concilier accessibilité financière et viabilité économique influence nécessairement la manière dont les sociétés de services aux collectivités et les pouvoirs publics dialoguent avec les investisseurs privés et les producteurs d’électricité indépendants. Si l’implication de ces derniers s’est avérée utile pour accélérer le développement des énergies renouvelables, la viabilité des modèles économiques sous-jacents a quant à elle suscité des interrogations. La dimension de politique économique de la participation du secteur privé, notamment en ce qui concerne les termes des accords d’achat d’électricité, mérite un examen particulier au vu du risque de situations de pouvoir de marché ou de monopole naturel[6].

Sachant en outre que la performance des énergies renouvelables dépend souvent des conditions locales (rayonnement solaire, force du vent, etc.), leur déploiement doit s’appuyer sur une évaluation systématique des ressources potentielles des PMA, une planification et une conception minutieuses, ainsi qu’une exploitation et une gestion saines. S’y ajoute, dans le cas des énergies renouvelables variables (solaire ou éolienne), la nécessité de prévoir des ressources supplémentaires pour gérer leur variabilité intrinsèque, en améliorant et en gérant de manière efficace la flexibilité du système grâce à des solutions de stockage, des réseaux de transmission de meilleure qualité, d’une gestion de la demande, etc. Dans ce contexte, s’il est vrai que le fait de devenir des « utilisateurs précoces » de technologies de pointe dans les énergies renouvelables peut offrir aux PMA la possibilité de faire un bond en avant (dans le domaine par exemple de la production d’électricité décentralisée ou des réseaux intelligents), la complexité multidimensionnelle des systèmes énergétiques fait que l’acquisition de savoir-faire et l’adaptation technologique jouent un rôle d’autant plus important. La diffusion des technologies dépend également des capacités d’absorption au niveau local (par les producteurs d’électricité décentralisés ou les opérateurs de mini-réseaux par exemple) et au sein des institutions spécialisées (autorités de planification, opérateurs de systèmes et centres de recherche sur l’énergie).

À ce jour, parmi les quatre canaux principaux de transfert et d’acquisition de technologies (à savoir : le commerce, l’investissement direct étranger, l’octroi de licences et la mobilité de la main d’œuvre), c’est le commerce international qui s’est avéré le plus utile aux PMA en matière de technologies énergétiques. Le doublement (ou davantage) de la capacité installée nette dans les PMA au cours des 10-15 dernières années s’est accompagnée d’un quadruplement des importations d’équipements de production d’électricité[7]. Près de la moitié de ces flux (et 70 pourcent des importations d’équipements et de machines à usage électrique) proviennent d’autres pays en développement, ce qui fait ressortir l’importance croissante du commerce sud-sud en tant que vecteur du transfert de technologie dans le domaine de l’énergie, la Chine étant le principal (mais pas le seul) moteur de cette tendance.

Si l’essor de ces flux commerciaux est révélateur du dynamisme de l’investissement dans les secteurs de l’énergie, les énergies renouvelables ne pourront libérer tout leur potentiel de développement que si les PMA sont capables d’aller au-delà de la simple acquisition de technologies pour passer à l’adaptation et à l’innovation. De ce point de vue, malgré quelques signes encourageants, les résultats restent décevants du fait de la faiblesse des capacités d’absorption locales dans un secteur à haute intensité technologique qui est en pleine mutation, ainsi que de l’absence de mesures de soutien efficaces au niveau international.
 

Perspectives d’avenir

La pénétration grandissante des énergies renouvelable (hors hydroélectricité) au sein des PMA est comparable aux transitions énergétiques antérieures, dans lesquelles la diffusion des nouvelles technologies a nécessité une période relativement longue d’adaptation et de « découverte » des coûts avant leur déploiement à plus grande échelle. Des efforts supplémentaires seront toutefois nécessaires pour permettre aux PMA de parvenir à un accès universel à une énergie durable et moderne (ODD 7) et de profiter des retombées plus larges d’un passage progressif à des systèmes énergétique à faible intensité de carbone pour leur développement.

Avec cet objectif à l’esprit, les PMA peuvent envisager les priorités suivantes pour guider la mise en place de leur cadre de politique énergétique :

  • Définir un cadre de planification solide et prévisible qui couvre l’ensemble du système énergétique, afin d’influencer de manière cohérente l’évolution à long terme du secteur (par le biais notamment d’une harmonisation des normes pour garantir l’interopérabilité des systèmes) tout en exploitant pleinement les synergies et les complémentarités des différentes technologies ;
  • Exploiter la modularité des énergies renouvelables (dans le cadre notamment de la production d’électricité décentralisée) et, plus généralement, adopter des approches tournées vers l’avenir qui intègrent les besoins énergétiques futurs pour minimiser les risques de verrouillage technologique et améliorer la flexibilité du système ;
  • Intégrer pleinement l’accès aux énergies modernes aux stratégies de développement, en vue d’encourager les utilisations productives de l’énergie et d’initier un cercle vertueux entre l’offre et la demande d’énergie ;
  • Adopter une approche stratégique des questions relatives au commerce et à l’investissement, en tirant notamment parti de l’intégration régionale (pools énergétiques) et de la coopération Sud-Sud en vue d’améliorer la résilience du système, ainsi que les capacités d’absorption et les cadres locaux d’innovation.
     

Il est évident que la communauté internationale a elle aussi un rôle déterminant à jouer pour soutenir la réalisation de l’ODD 7 et la transition mondiale vers des systèmes énergétiques à faible intensité de carbone. Trois domaines d’intervention se distinguent en particulier pour les PMA. Il est important, en premier lieu, d’accroître l’aide financière et l’assistance technique destinées aux secteurs de l’énergie dans les PMA, conformément aux objectifs internationaux. Deuxièmement, des formes plus efficaces de soutien international sont nécessaires pour faciliter le transfert des technologies d’énergie propre vers les PMA (dans le cadre notamment de la Banque de technologies pour les PMA récemment créée). Enfin, il est également crucial d’accroître la disponibilité des instruments de réduction des risques (« de-risking ») pour faciliter la mobilisation des ressources financières privées tout en gardant l’œil sur les niveaux d’endettement des PMA.

 

Auteur : Giovanni Valensisi, économiste, division de l’Afrique, des pays les moins avancés et des programmes spéciaux, CNUCED


[1] CNUCED : Rapport 2017 sur les pays les moins avancés : L’accès à l’énergie comme vecteur de transformation (New York et Genève : Nations unies, 2017)

[2]  Agence internationale de l'énergie (AIE) : Medium-Term Renewable Energy Market Report 2017 (Paris: OCDE/AIE, 2017)

[3] Cet aspect est particulièrement important pour les petits PMA insulaires, qui dépendent pour la plupart complètement de l’importation de produits pétroliers pour la production de leur électricité (cf. CNUCED, op cit)

[4] Ibid.

[5] L’énergie éolienne offshore et les centrales solaires thermodynamiques fournissent des exemples instructifs à cet égard.

[6] Anton A. Eberhard et al. Independent Power Projects in Sub-Saharan Africa: Lessons from Five Key Countries. Directions in Development Energy and Mining. Washington, DC: World Bank Group, 2016.

[7] UNCTAD, op.cit.

30 Avril 2018
Alors que le développement des énergies renouvelables est devenu une priorité pour le développement durable, comment l’Afrique peut-elle exploiter au mieux les multiples options de financement...
Share: 
30 Avril 2018
L’énergie est le moteur des économies et des sociétés modernes. Elle constitue, par conséquent, une priorité absolue pour le développement durable. Au-delà d’un Objectif de développement durable (ODD...
Share: