Les femmes dans le commerce informel transfrontalier en Afrique de l'Ouest : de la frontière à la marmite

20 Juin 2017

Nombre de femmes africaines ont trouvé dans le commerce informel transfrontalier un moyen d'échapper à des conditions de vie précaires. Quels sont les obstacles qu’elles doivent surmonter pour s'adonner à ces activités ?  

En Afrique de l’Ouest, comme sur le reste du continent, l’une des caractéristiques les plus tangibles de la pauvreté en Afrique de l’ouest comme dans le reste du continent est sa « féminité ». Les femmes ouest africaines subissent, plus que toute autre catégorie, les méfaits de la pauvreté et de toutes sortes de contraintes engendrées par la structure actuelle des relations économiques et commerciales nationales, régionales et internationales. En matière d’accès à la terre, aux ressources économiques, aux informations commerciales et aux opportunités de marché, les femmes ouest-africaines sont restées bien en marge des bonnes pratiques mondiales.

Dans cette région, les femmes produisent l'essentiel des produits alimentaires de base dans certaines zones et jouent ainsi un rôle décisif dans la sécurité alimentaire familiale et nationale. Et dans les zones où les cultures de rente prédominent, la baisse des revenus consécutive à la baisse des protections tarifaires et à l’entrée massive de produits importés sur les marchés nationaux a exacerbé la vulnérabilité des femmes, dans la mesure où nombre d’entre elles n’ont eu d’autres choix que d’aller grossir les populations des bidonvilles pour s’y adonner à des petits emplois informels, au petit commerce de survie ou au commerce informel transfrontalier.

La déstructuration du secteur industriel est aussi un facteur non négligeable de l’apparition de types d’activités informelles et précaires dominées par les femmes. La destruction de l’industrie textile dans de nombreux pays est un exemple édifiant. Au Nigeria, par exemple, le secteur textile était en 1993 la deuxième source d’emplois après le gouvernement. La plupart des emplois étaient occupés par des femmes. Mais au début des années 2000, 60 pourcent d’entre elles se sont retrouvées au chômage suite à la libéralisation du secteur textile. Ces ex-travailleuses se sont ainsi pour la plupart tournées vers l’économie informelle, soit comme travailleuses à domicile soit comme commerçantes sur les marchés intérieurs ou entre les pays.
 

Une soupape de sécurité pour les femmes

Les femmes ont trouvé dans le commerce informel transfrontalier un moyen d'échapper aux conditions de vie précaires qui caractérisent encore de nombreux pays africains, dans les zones urbaines comme rurales. Ce commerce leur a permis d’élargir leurs possibilités d'accès à des ressources autres que celles provenant des champs, en améliorant leurs revenus et en renforçant leur position sociale et économique ainsi que leur rôle au sein des ménages et de la société. L'augmentation de leurs revenus rejaillit positivement sur la société et contribue à assurer la stabilité des ménages et à atténuer les sources de conflits sociaux, y compris transfrontaliers.

Le commerce informel transfrontalier des femmes peut de ce fait être considéré comme un moyen d’atténuation de la précarité des conditions de vie des femmes. Il contribue à minimiser les effets néfastes de la pauvreté pour cette couche vulnérable de la population.

Les activités qui s’exercent dans ce secteur ne se limitent pas seulement aux transactions marchandes. Elles concernent aussi de nombreux services d'appui et de facilitation dont le transport, la transformation des produits, le conditionnement et l'intermédiation. Des études révèlent, par exemple, que le commerce informel des produits pétroliers entre le Nigeria et le Bénin a occupé à la fin des années 2000 près de dix milles marchands, composés pour l'essentiel de femmes, de jeunes et de handicapés. Dans certains pays, les revenus tirés du commerce informel transfrontalier peuvent être supérieurs, de loin, au salaire minimum interprofessionnel[1].
 

Un facteur de sécurité alimentaire

Le rôle prépondérant des femmes dans le commerce informel transfrontalier a déjà fait l'objet d'analyses plus ou moins approfondies. Même s'il est difficile de mesurer leur impact, du point de vue quantitatif, les expériences capitalisées montrent que les femmes agissent au moins sur deux aspects cruciaux de la sécurité alimentaire à savoir sur l'accessibilité de la nourriture et sa disponibilité

Concernant l'accessibilité, elle peut être appréciée au niveau micro et macro. Le niveau micro renvoie au revenu tiré par les femmes commerçantes, qui est utilisé pour acheter la nourriture de la famille. En effet les gains obtenus du commerce transfrontalier sont investis dans l'économie du ménage pour l'achat de produits, importées ou locaux, comme le riz, le lait, les huiles ou d'autres produits. L'augmentation de ces revenus permet donc aux familles non seulement d'accéder à l'alimentation, mais aussi de garantir un certaine diversité alimentaire et nutritionnelle. Quant au niveau macro, il concerne le rôle exercé par les femmes pour assurer l'accessibilité des produits de part et d'autre des frontières. Par leurs activités commerciales, elles assurent une certaine fonction de régulation, voire de baisse des prix, ce qui permet aux populations pauvres d'accéder plus facilement aux produits. En effet, dans un espace commercial étroit et fermé, les flambées de prix induites par un déficit de la production nationale se traduisent immédiatement par des difficultés d’accès à l’alimentation pour les populations les plus pauvres, mais aussi par une dégradation du pouvoir d’achat des classes moyennes. Inversement un excès de production se traduit par des chutes de prix préjudiciables aux producteurs. L'intégration des marchés nationaux permet d’accroître la taille de ceux-ci et de connecter les bassins de production excédentaire aux bassins de consommation. Ce faisant, le marché joue un rôle important dans la stabilisation des prix à la production et à la consommation[2].

En ce qui concerne la disponibilité des produits, le commerce informel transfrontalier a été, jusqu'ici, l'un des leviers les plus importants du commerce intra-régional des produits agricoles et agro-alimentaires. La plupart des marchés nationaux, transfrontaliers et régionaux sont pourvus en produits agricoles de toute nature, transformés ou non, par des femmes agissant soit en tant que groupement ou coopérative, soiten tant que commerçante individuelle. Les échanges régionaux portent sur une très large gamme de produits bruts ou transformés, relevant de transactions (micro-échanges) de part et d’autres des frontières et structurés par les marchés transfrontaliers, ou de flux à longue distance reliant les bassins de production et les grands marchés de consommation[3]. Ces échanges sont facilités par la complémentarité entre zones de production, induite par la différence des réalités agro-écologiques et la variété des produits cultivés. Les femmes commerçantes assurent en partie le transfert des produits agricoles des zones excédentaires vers les zones déficitaires ou alors, jouant sur la différence des régimes alimentaires, facilitent la circulation de produits comme les céréales sèches, les fruits et légumes, les tubercules et les huiles, entre autres, de marchés à marchés.
 

Ces défis auxquels les femmes font face dans le commerce transfrontalier

En dépit de l'importance du commerce transfrontalier pour les femmes qui s'adonnent à cette activité, celle-ci reste très contraignante pour ces dernières et les soumet à toutes sortes de défis et de risques. Le premier et le plus important de ces défis est celui de l'information. Elles n'ont pas, en général, accès aux informations disponibles sur les sites officiels et ignorent pour l'essentiel l'existence de telles informations. Cela vaut aussi pour les réglementations commerciales souvent complexes, techniques et inaccessibles pour des femmes dont la plupart sont analphabètes ou ne bénéficient que d’un niveau d'instruction très bas. Leur ignorance des réglementations commerciales régionales en vigueur accroit leur vulnérabilité face aux agents de contrôle et les met en position de faiblesse, les obligeants à payer des taxes quelques fois indues pour commercer.

À ces contraintes techniques s'ajoutent aussi d'autres contraintes d'ordre financier, dont les problèmes d'accès aux institutions formelles de crédit, notamment les banques et les agences de microcrédits, même si pour ces dernières les choses tendent à s'améliorer progressivement. L'absence de moyens de paiements autre que la monnaie en espèce oblige les femmes commerçantes à voyager avec d'importantes sommes d'argent, ce qui les expose à des risques sécuritaires permanents et réduit leur marge de manœuvre transactionnelle.

Dans de nombreux pays, les pouvoirs publics ont tendance à ne voir que les aspects plus ou moins négatifs du commerce informel transfrontalier, et notamment le fait qu'il opère en dehors de certaines règles établies en matière fiscale et douanière. Une telle lecture les amène à adopter des mesures contraignantes et répressives plutôt que de voir le potentiel positif de ce commerce qui demande à être accompagné et organisé pour maximiser tout son potentiel économique et social, notamment en termes de promotion de l'intégration régionale.

Dans bien des cas, ce sont soit les échecs des politiques publiques sectorielles, soit leur inadéquation avec les réalités économiques locales, soit simplement leur inexistence qui sont la cause de l'engagement massif des femmes dans le commerce informel transfrontalier. Quant aux contraintes spécifiques qu'elles rencontrent, elles découlent de la non-application des textes adoptés pour garantir la libre circulation des marchandises et des personnes, ou de leur application partielle et sélective. Ce sont donc ces politiques qu'il faut revoir, au niveau national comme régional, pour les adapter aux besoins de développement concrets des femmes marchandes.


Auteur : Cheikh Tidiane Dieye, Directeur exécutif du Centre africain pour le commerce, l’intégration et le développement (Enda Cacid).

[1] Soulé, Bio Goura. « Le commerce transfrontalier entre le Nigeria et le Bénin ». CDF et LARES. 1995.

[2] Enda CACID. « Etat du commerce en Afrique de l'Ouest. Marchés et sécurité alimentaire ». 2017

[3] Enda CACID 2017 - Idem

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Afrique, Genre
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