Les infrastructures durables, un moteur pour la réalisation des objectifs de développement durable en Afrique ?

28 Mars 2017

Au vu des défis auxquels l’Afrique doit faire face en termes de développement, les infrastructures durables et résilientes peuvent-elles ouvrir la voie à la réussite des objectifs de développement durable sur le continent ?

 

La réussite des Objectifs de développement durable (ODD) dépend en grande partie des infrastructures : selon l’OCDE, plus de 80 pourcent des ODD dépendent d’une manière ou d’une autre du développement des infrastructures. En raison de la nature à long-terme des infrastructures, de leurs avantages pour la société et de leur impact indéniable sur l’environnement, la mise en place et le maintien de systèmes d’infrastructures durables et robustes joueront un rôle crucial pour garantir un développement durable, notamment sur le continent africain qui dispose de ressources abondantes. Les infrastructures durables permettent d’atténuer les risques environnementaux, économiques et sociaux tout en améliorant l’optimisation des ressources et en accroissant les bénéfices générés. Mais pour que ce potentiel devienne réalité par le biais du développement de projets d’infrastructures durables et résilientes, le secteur privé, les schémas directeurs, les marchés publics et les partenariats public-privé (PPP) ont un rôle décisif à jouer.


Les infrastructures durables et résilientes comme fondement des ODD

Les infrastructures telles que les réseaux de télécommunication, les systèmes de transport, les installations de traitement de l’eau et des déchets, les hôpitaux ou les écoles sont indispensables pour garantir un développement économique et social efficace. L’humanité est fortement tributaire des services fournis par ces formes d’infrastructures. Mais au-delà des bénéfices incontestables qu’elles génèrent, elles ont également un impact significatif sur l’environnement, en particulier en termes de perte de biodiversité et de détérioration du bien–être humain. Les aspects de durabilité et de résilience prennent une importance croissance dans le développement et le financement des projets d’infrastructure, et pourraient faire de ceux-ci le fondement d’un développement durable. À la lumière des deux tendances suivantes, il devient encore plus important d’intégrer ces aspects cruciaux à la planification des infrastructures en Afrique.

En premier lieu, la population du continent est en train d’exploser. En second lieu, elle connaît une énorme transition démographique des zones rurales aux zones urbaines. Après l’Asie, l’Afrique est la région qui affiche le rythme d’urbanisation le plus rapide dans le monde. La population totale des zones urbaines africaines devrait passer de 400 millions de personnes en 2010 à près de 1,26 milliards d’ici 2050[1]. Selon le McKinsey Global Institute, le nombre de ménages vivant en zone urbaine devrait augmenter au rythme de 4,1 pourcent par an d’ici 2025 en Afrique subsaharienne[2]. Ces prévisions de croissance font ressortir l’importance d’une meilleure gestion urbaine, d’un renforcement des institutions et d’un nouveau paradigme pour la planification et la mise en œuvre des projets d’infrastructures.

Mais à l’heure actuelle, l’Afrique ne possède pas de solutions d’infrastructures adaptées et durables pour répondre à ces défis croissants. À titre d’exemple, 80 pourcent de l’agriculture africaine dépend encore de la pluie plutôt que de réseaux d’irrigation. Les centrales de production d’électricité, tout comme les services de santé ou d’enseignement, sont également insuffisants. Cette situation menace non seulement la satisfaction des besoins de base de la population à l’heure actuelle, mais compromet également la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. Les infrastructures durables et résilientes pourraient contribuer de manière significative à la réalisation des ODD et d’autres objectifs de développement durable fixées par des accords internationaux, tels que le maintien de la hausse des températures à moins de 2 degrés Celsius au niveau global d’ici la fin du siècle. Grâce notamment à de meilleurs ports, axes routiers et autres moyens de transport, les infrastructures durables et résilientes peuvent fluidifier le mouvement des biens, des services et des personnes, améliorer la connectivité économique, et renforcer ainsi les économies africaines en soutenant leur intégration au commerce international et aux chaînes de valeur mondiales. Leur développement peut donc, en définitive, créer davantage d’emplois et offrir la possibilité de meilleurs revenus à une population africaine en pleine croissance.


Un nouvel élément à prendre en compte : les solutions fondées sur la nature

Les solutions fondées sur la nature (SFN) sont des solutions complémentaires de plus en plus reconnues qui apportent de nombreux avantages aux projets d’infrastructures en améliorant leur niveau de durabilité et de résilience. Ces solutions sont d’autant plus importantes pour l’Afrique qu’elles apportent une réponse à de nombreux problèmes actuels du continent. Les SFN sont des systèmes naturels (marécages, forêts ou mangroves par exemple) capables de remplacer des infrastructures artificielles conventionnelles (telles que des digues ou des stations de traitement de l’eau) tout en jouant un rôle essentiel pour la santé des écosystèmes et le bien-être de la population. Les SFN présentent d’importants avantages économiques, car elles permettent de réduire les coûts de construction, de maintenance et d’exploitation tout en générant des gains financiers.[3] Dans de nombreux cas, les SFN sont également susceptibles de générer davantage de bénéfices indirects et de fonctionner plus longtemps que des infrastructures artificielles conventionnelles.

Les qualités des SFN sont particulièrement précieuses dans le contexte de la trajectoire future de l’Afrique en matière de développement. Elles peuvent par exemple contribuer de manière significative à la restauration des sols, à la réhabilitation des espaces verts, au développement de jardins maraîchers et à la prévention des maladies. Elles réduisent également les risques de catastrophes en raison de leur capacité à consolider les sols, à contenir les inondations et à générer des microclimats dans les agglomérations. Elles aident également à purifier les sources d’eau et à améliorer la capacité de rétention des sols.


De nouveaux outils pour intégrer les aspects de durabilité à la planification

Comment les aspects de durabilité et de résilience des projets d’infrastructures peuvent–ils être démontrés aux urbanistes, aux promoteurs, aux investisseurs et aux décideurs ? Existe-t-il des outils capables d’analyser les projets d’infrastructures pour évaluer leurs qualités, leurs risques et leurs avantages pour les parties prenantes ?

Les approches normalisées facilitent le « benchmarking » en permettant de comparer différents projets d’infrastructures entre pays ou secteurs et en créant un langage commun entre les principales parties prenantes. Des normes crédibles sont donc indispensables. En collaboration avec la banque française d’investissement Natixis, la fondation GIB a travaillé avec un large éventail de parties prenantes de différentes régions du monde et différents secteurs pour définir une norme qui réponde à ces objectifs. La « norme pour des infrastructures durables et résilientes » (SuRe®, de l’anglais Standard for Sustainable and Resilient Infrastructure) a été lancée lors de la COP21 à Paris en décembre 2015. Elle offre un outils de certification des projets en termes de durabilité et de résilience, en intégrant les indicateurs de performance de l’IFC et les conventions internationales applicables (Cadre d’action de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe, Convention sur la diversité biologique, Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et déclaration de l'OIT sur les principes et droits fondamentaux au travail) à ses évaluations de performance. La fondation GIB a également incorporé les solutions fondées sur la nature à cette norme, garantissant ainsi des avantages qui dépassent le champ d’application immédiat des ODD. La norme SuRe® crée un cadre de référence commun entre le secteur public, les promoteurs des projets et le secteur financier. Des outils complémentaires, axés sur l’évaluation des engagements d’emprunt et des risques d’impayés sur la dette, sont également nécessaires pour canaliser des flux financiers plus importants en provenance des investisseurs institutionnels vers les infrastructures durables et résilientes. La fondation GIB travaille donc également avec les acteurs du marché pour développer de tels outils.

Comment ces outils et d’autres peuvent-ils aider les villes africaines à gérer et surmonter les difficultés auxquelles elles sont confrontées ? En premier lieu, ils facilitent le choix de critères d’attribution de marché qui soient adaptés, la comparaison entre les projets d’infrastructures et le processus de sélection des projets. En second lieu, ils garantissent la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et relatifs à la gouvernance, améliorant ainsi la qualité des infrastructures et la gestion du risque tout en augmentant les bénéfices générés. En troisième lieu, ils préparent les projets à l’examen des bailleurs de fonds potentiels, qui se concentrent de plus en plus sur ces critères dans leur analyse des projets. À ce titre, l’implication d’investisseurs privés permet à ces projets d’accéder à des financements privés.


Les infrastructures durables réduisent les risques et génèrent plus de bénéfices

La prise en compte des implications sociales, économiques et environnementales d’un projet d’infrastructure contribue à réduire les risques et s’avère particulièrement rentable lorsque cela est fait au début du processus de développement. Un exemple parlant est celui de la construction d’un barrage pour la production d’énergie renouvelable, qui fait peser des risques sur la biodiversité et l’écosystème local, ainsi que sur l’habitat de la population autochtone. Un tel projet pourrait menacer la population piscicole et conduire au déplacement de la population autochtone locale. Les mesures d’atténuation passent par le dialogue avec les parties concernées : préparation, information et négociation avec les communautés autochtones avant que les décisions de déplacement soient prises et meilleure évaluation de l’impact sur la biodiversité et les écosystèmes pouvant conduire à une éventuelle redéfinition du projet en question.

L’intégration des aspects de durabilité et de résilience aux projets d’infrastructures offre des avantages en termes d’économies d’énergie et de réduction des coûts d’entretien et de réparation, ainsi qu’une approche environnementale proactive, qui favorise la protection de l’environnement et de la biodiversité, grâce notamment à la réduction des émissions de CO2. La construction et la modernisation d’infrastructures offre de nombreuses opportunités en termes d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques, car ces projets sont généralement construits pour durer des décennies et influencent quotidiennement les moyens d’existence, les modes de vie et les comportements de consommation d’un grand nombre de personnes. Les habitations construites dans le respect des normes d’efficacité énergétique, les parcs éoliens qui remplacent les centrales électriques au charbon, les installations novatrices de traitement de l’eau et des déchets ou les systèmes de transports publics aident à économiser d’importantes quantités d’émissions de gaz à effet de serre pendant toute leur durée de vie, en augmentant par exemple la part des énergies renouvelables dans la consommation et en protégeant les puits de carbone.

L’utilisation d’outils novateurs, tels que la norme SuRe®, pour évaluer la durabilité et la résilience des projets d’infrastructures présente de nombreux avantages pour les différentes parties prenantes concernées : elle aide les financiers à repérer les opportunités d’investissement durable (concernant notamment les infrastructures non cotées) et à comparer la performance des projets d’infrastructures entre secteurs en matière de critères environnements, sociaux, et relatifs à la gouvernance; elle aide également les promoteurs des projets à déterminer comment utiliser au mieux les ressources (financières et naturelles) du projet et à en communiquer clairement les avantages, ce qui permet ainsi de rendre le projet concerné plus acceptable aux yeux du public et d’attirer des ressources financières supplémentaires en provenance du secteur privé; elle permet enfin au secteur public de bénéficier d’infrastructures de meilleure qualité, plus résilientes et moins consommatrices de ressources publiques limitées, tout en favorisant également la mise en place de critères adaptés en matière d’attribution de marchés.


Le rôle crucial du secteur public

Compte-tenu du rôle crucial de la conception et de la mise en œuvre des infrastructure dans le processus de développement durable, le secteur public jouera un rôle décisif dans l’intégration des aspects de durabilité et de résilience aux projets d’infrastructures, dans le cadre notamment de l’adoption de systèmes appropriés d’attribution des marchés publics et de la conception de modèles de partenariats public-privé (PPP). Ces mesures doivent s’appuyer sur des schémas directeurs bien conçus, qui jettent les bases d’un environnement urbain sûr, sain et protégé, qui permet à tous d’accéder aux services de base. Dans une majorité de pays africains, les marchés publics ont besoin d’être améliorés pour pouvoir mettre en œuvre des solutions novatrices en matière d’infrastructures.

L’Afrique souffre aujourd’hui de pressions croissantes sur les budgets étatiques, d’un manque d’investissement résultant du faible niveau de ressources financières et d’une pénurie de capacités dans le secteur des infrastructures. Les PPP apparaissent donc sur le marché africain comme une réponse permettant de surmonter les difficultés locales. Ils permettent généralement d’associer le savoir-faire public et privé en vue d’améliorer la qualité des services, l’utilisation efficace des ressources et l’allocation des risques, contribuant ainsi, grâce aux compétences et à l’efficacité du secteur privé, à réduire le coût des projets sur toute leur durée de vie par rapport aux projets développés dans le cadre de marchés publics habituels. Cette collaboration permet en outre aux projets de bénéficier d’innovations et de savoir-faire techniques supplémentaires, qui sont autant d’intrants clés. Consciente du potentiel considérable des PPP, la fondation GIB s’est associée à C.R.E.A.M. Europe pour développer l’initiative ImPPPact, qui vise à stimuler les approches innovantes et l’utilisation efficace des ressources dans le domaine des projets d’infrastructures. Les initiatives de ce type ont le potentiel d’encourager la mise en œuvre des ODD dans le cadre des projets d’infrastructure réalisés par la biais de PPP.


Conclusion

Le continent africain connaît une urbanisation rapide et doit fournir à une population en pleine croissance les biens et services nécessaires. Les infrastructures matérielles, bien qu’indispensables, ont un impact préjudiciable sur l’environnement et le bien-être humain. Dans ce contexte, il est crucial de veiller à ce que le développement des infrastructures serve de moteur à la réalisation des ODD et autres objectifs définies par les accords internationaux. Cela accélèrera en retour le développement économique, protègera l’environnement et générera différents avantages sociaux dont bénéficieront les sociétés africaines.

Sachant que les aspects de durabilité et de résilience peuvent contribuer à la réduction des risques, voire accroître les avantages découlant des projets d’infrastructures, ils ne doivent pas être considérés comme un coût supplémentaire, mais plutôt comme une source de rentabilité. Les solutions fondées sur la nature peuvent contribuer à réduire le coût total des solutions et à renforcer la résilience et les bénéfices potentiels des infrastructures. Le renforcement des liens entre le secteur public et le secteur privé (PPP), la gestion efficace des marchés publics et la qualité des schémas directeurs d’urbanisme sont autant de facteurs clés dans la mise en œuvre de projets d’infrastructures durables et résilients. Le secteur public, les entrepreneurs de BTP et les intermédiaires financiers doivent utiliser des outils plus innovants. En collaboration avec des entreprises renommées, la fondation GIB a commencé à offrir des outils et services de cette nature qui sont axés sur le marché. Suspendre le rythme actuel de l’urbanisation n’est pas possible. Mais l’introduction des aspects de durabilité et de résilience dans les projets d’infrastructure peut nous placer sur la voie d’un développement plus durable.

 

Auteur : Hans-Peter Egler, Directeur général de la fondation Global Infrastructure Basel (GIB). Juraj Jurik, Chargé de projet junior, Global Infrastructure Basel (GIB).


 

[1] Mariama Sow, « Foresight Africa 2016: Urbanization in the African context », Brookings, 2015
[2] McKinsey Global Institute (2016), disponible ici : http://www.mckinsey.com
[3] WBCSD, Natural Infrastructure for Business (2016), disponible ici: http://www.naturalinfrastructureforbusiness.org

This article is published under
28 Mars 2017
Pillage ou enrichissement mutuel ? Éclairage sur l’ampleur toujours croissante des investissements chinois dans le domaine des infrastructures en Afrique. L’Afrique est riche en ressources naturelles...
Share: 
28 Mars 2017
Le rôle des infrastructures dans le développement économique est largement reconnu. Comment le développement d’un réseau d’infrastructures de transport mieux intégré peut-il soutenir la réalisation...
Share: