Les PME du secteur des services, un nouveau moteur de croissance pour les PMA africains ?

31 Mai 2016

Comment les PME prestataires de services peuvent-elles devenir un moteur de création d’emplois et de croissance inclusive en Afrique, afin de contribuer à la transformation socio-économique du continent ? 


Le monde d’aujourd’hui, en pleine mutation alimentée notamment par les progrès continus de la technologie, est riche en opportunités économiques tant pour les petites que pour les grandes entreprises. Les pays développés et de nombreux pays en développement s’adaptent à l’évolution actuelle du contexte économique en produisant des produits et des services toujours plus innovants et concurrentiels. Cependant, les pays les plus pauvres – fréquemment classés dans la catégorie des pays les moins avancés (PMA) – ont du mal à faire la transition nécessaire. Bridés par des contraintes financières, physiques et humaines, ces pays n’ont pas été capables de se sortir du cercle vicieux du sous-développement pour trouver la voie d’une croissance économique inclusive et de la prospérité. On observe par conséquent un fossé économique important entre les PMA et le reste du monde.
 

Le rôle des PME dans le développement du secteur des services en Afrique

L’Afrique a la triste réputation d’abriter 34 des 48 PMA, ce qui atteste des difficultés du continent en matière de développement. La situation de ces PMA africains en termes de topographie, de conditions climatiques, de ressources et de situation économique est extrêmement variable, mais ils ont tous en commun un faible niveau d’industrialisation, une vulnérabilité aux chocs externes, une pauvreté omniprésente et des déficiences d’infrastructure, notamment dans les transports, l’énergie et les télécommunications. Le chômage y atteint des niveaux alarmants, notamment chez les jeunes. L’un des facteurs exacerbant le problème du chômage est la discrimination dont sont souvent victimes les femmes au travail, ce qui limite leur contribution économique et leur influence dans la société.

L’importance croissante des services dans le monde pourrait pourtant annoncer un changement pour les PMA africains. Les services y représentent déjà près de 50 pourcent du PIB. Toutefois, au vu de la forte dépendance de beaucoup d’entre eux à l’égard des recettes d’exportation issues d’une gamme étroite de matières premières, développer de nouvelles sources de capitaux d’investissement et de revenus d’exportation est nécessaire. Les données montrent de plus en plus que le développement du secteur des services pourrait jouer ce rôle, ce qui permettrait de redynamiser le marché de l’emploi et de rajeunir certains segments de la société.

On observe ces dernières années une forte croissance dans les secteurs des TIC (technologies de l’information et de la communication) et du tourisme dans plusieurs PMA africains, tandis que l’économie créative (qui produit par exemple des enregistrements musicaux ou des événements culturels) est considérée comme un domaine offrant un potentiel de croissance significatif pour le continent. Cependant, beaucoup de services ne sont fournis qu’à très petite échelle et ne sont pas d’une nature commerciale très avancée. Bien que les PMA africains exportent un certain nombre de services commerciaux, ils affichent généralement un déficit de leur balance commerciale des services. La part moyenne des exportations de services dans le total des exportations n’est que d’environ 28 pourcent, avec quasiment la moitié de ce chiffre représentée par les voyages touristiques.

Alors que les discussions sur l’importance des services dans l’économie des pays (et notamment des pays pauvres) trouvent un écho dans le monde entier, la question des petites et moyennes entreprises (PME) et de leur contribution au secteur des services est souvent soulevée. Pourtant, la portée et l’incidence des services liés aux PME dans les PMA n’ont fait l’objet que d’une attention très limitée dans la littérature académique, et les informations sur les PME dans le secteur des services en Afrique sont particulièrement éparses. Il ressort néanmoins de nombreux documents de politique, analyses économiques générales, rapports économiques et articles d’opinion que les PME des PMA africains se heurtent à des obstacles significatifs lorsqu’elles essayent de se développer et de commercialiser leur offre de services, ce qui peut s’avérer une source importante de frustration et de désillusion et rend la perspective d’une réussite commerciale bien incertaine.

Le terme « PME » est difficile à définir de manière précise et varie selon les pays et les secteurs. En général toutefois, il désigne une entité commerciale qui exerce son activité avec des ressources limitées et une faible rentabilité financière, ne serait-ce que par comparaison avec des entreprises de plus grande taille. Dans cet article, une PME désigne une entreprise comptant jusqu’à 100 salariés, les «  entreprises moyennes » ayant de 50 à 100 salariés et les « petites » moins de 50. Certaines personnes font une distinction supplémentaire entre les « petites » entreprises (10 à 49 salariés) et les « micro » entreprises (moins de 10 salariés).

Une caractéristique distinctive des PMA africains est que la majorité des entreprises y relèvent de la catégorie des « micro » entreprises et sont « survivalistes » par nature, c’est-à-dire qu’elles génèrent une très faible rentabilité avec des perspectives de croissance extrêmement limitées. Elles sont également le plus souvent non déclarées, exerçant leur activité de façon informelle, « dans l’ombre » pour ce qui est des aspects fiscaux et réglementaires. On observe en revanche une pénurie d’entreprises de taille moyenne disposant d’une part de marché décente, offrant des perspectives d’investissement attractives et bien placées pour offrir une performance économique encore meilleure si elles pouvaient bénéficier de financements extérieurs ou d’autres formes de soutien. Ce sont ces entreprises de taille moyenne (parfois appelées le « milieu manquant ») qui jouent un rôle crucial dans la création d’emplois solides et soutiennent le développement continu à long terme de leurs pays d’origine.
 

Facteurs et contraintes de performance

Il existe de nombreux facteurs de performance des PME dans le secteur des services. En premier lieu, une solide demande doit exister pour les services qu’elles offrent ou souhaitent offrir. Les PMA africains ont généralement un marché intérieur limité en raison du faible pouvoir d’achat de leur population et d’autres contraintes de la demande. Toutefois, dans les pays dotés d’attraits naturels (par exemple, beauté des paysages ou témoignages d’un passé haut en couleur), les PME pourraient exploiter ces opportunités évidentes liées au tourisme pour offrir des services adaptés ou de « niche » capables de rivaliser avec une offre touristique plus traditionnelle.

Pour se développer, les PME doivent également mieux connaître les marchés qu’elles servent, qu’ils soient locaux ou internationaux, et pouvoir y accéder facilement. Cela pourrait entre autre être facilité par des transports et des télécommunications fiables et abordables, ainsi que par un cadre réglementaire qui respecte les besoins spécifiques des PME. La diffusion rapide des services bancaires mobiles en Afrique orientale et australe illustre la manière dont les progrès de la téléphonie mobile ont permis de donner vie à des idées entrepreneuriales et de créer de nouvelles industries à forte croissance ayant une portée internationale, en dépit d’autres difficultés de marché persistantes.

Un autre facteur clé de performance pour les PME prestataires de services est la possibilité de suivre l’évolution de leur domaine d’activité (dans le cadre de réseaux formels ou informels par exemple) et d’acquérir les compétences nécessaires pour identifier et exploiter les nouvelles opportunités commerciales.

Bien que les PME à tendance entrepreneuriale apprécient la liberté d’expérimenter de nouvelles technologies ou applications d’entreprise, elles ont également besoin de se conformer à des mécanismes efficaces de contrôle financier et opérationnel. Une gestion de qualité est à la base de toute réussite d’entreprise, mais il peut s’avérer difficile de la mettre en pratique au sein de petites entreprises qui essaient de survivre au quotidien. Dans ce contexte, le développement et la motivation du personnel, le respect des règles et de la responsabilité financière et la reconnaissance de la performance constituent souvent un « luxe » qui passe au second plan. Le développement du capital humain constitue pourtant l’une des bases essentielles du développement des PME.

L’environnement réglementaire dans lequel opèrent les PME prestataires de services en Afrique peut considérablement améliorer leurs chances de réussite, mais il peut également précipiter leur chute. Il est compréhensible que beaucoup de petites entreprises soient averses à différentes formes de réglementation, car le respect de celles-ci leur coûte souvent de l’argent, du temps et de l’énergie. Cependant, des réglementations soigneusement élaborées peuvent contribuer à rationaliser et stabiliser certains secteurs en clarifiant les critères d’entrée et les normes de performance et en prévenant les dysfonctionnements résultant d’une concurrence excessive. Malheureusement, dans beaucoup de PMA africains, les réglementations restent opaques, souvent utilisées à des fins de protectionnisme, marquées par la bureaucratie ou motivées par la corruption. Ce qui est nécessaire est un changement de priorité, pour passer d’une surveillance/interférence gouvernementale à un soutien gouvernemental visant à renforcer la compétitivité des entreprises.

Une autre contrainte importante pesant sur l’efficacité des PME prestataires de services en Afrique est l’absence généralisée d’accès au financement, tant pour la création d’entreprises que pour leur expansion locale ou internationale. Dans la plupart des pays africains, les services bancaires traditionnels ont en grande partie échoué, laissant près de 80 pourcent de la population du continent « non bancarisée » au sens formel. L’épargne personnelle est traditionnellement la principale source de financement des PME, bien que les institutions de micro-finance aient réalisé de solides percées sur un certain nombre de marchés. Des services bancaires mobiles se sont plus récemment développés, comme par exemple le système de transfert d’argent M-Pesa. Mais ce qui est réellement nécessaire est l’enracinement d’une culture entrepreneuriale plus solide dans l’ensemble du continent, avec un nombre accru de sociétés de capital-risque et autres investisseurs prêts à parier sur de nouvelles idées d’entreprises prometteuses.

Probablement davantage que leurs homologues de plus grande taille, les PME prestataires de services sont très sensibles à la qualité des infrastructures nationales de leur pays, qui a une influence évidente sur leur niveau d’efficacité et de productivité. Un réseau routier encombré et en mauvais état, une électricité ou des télécommunications coûteuses et peu fiables peuvent ainsi renchérir considérablement leurs coûts d’exploitation et anéantir tout espoir d’offrir des services concurrentiels au niveau régional ou international.
 

La nécessité d’un cadre politique solide

Malgré le rôle croissant du secteur des PME de services dans les économies des pays pauvres, il est inquiétant de constater le peu d’attention qu’il reçoit en matière de politiques officielles. Les PME figurent souvent dans les programmes politiques, mais cela se traduit rarement par des initiatives concrètes et viables. Largement négligées, les PME prestataires de services finissent souvent par être soumises aux mêmes règles et réglementations que celles applicables aux grandes entreprises ou choisissent simplement de rester dans l’ombre en tant qu’entités informelles non fiscalisées. En Afrique de l’Est, des pays comme la Tanzanie ou le Rwanda ont fait des efforts concertés de simplification des formalités réglementaires, afin d’accélérer l’immatriculation des entreprises et la délivrance des permis et de faciliter l’accès au financement. Les PME de ces pays ont cependant toujours du mal à être compétitives en raison du niveau élevé de la fiscalité, de la pléthore d’obligations de déclarations financières et d’une bureaucratie excessive.

Lorsqu’il arrive que les gouvernements se soucient de la communauté des petites entreprises, les interventions financières ou autres sont généralement axées sur la création d’entreprises. Les PME plus établies, qui pourraient bénéficier des avantages économiques de « pôles » communs à d’autres activités (par exemple, dans les transports, la construction, l’hôtellerie, le tourisme ou l’éducation) pour pénétrer des marchés régionaux ou internationaux et créer des emplois, se trouvent ainsi négligées. Ces PME sont des candidates idéales pour des bourses gouvernementales, des formations subventionnées ou d’autres initiatives de facilitation des affaires, car ces mesures de soutien s’appuient alors sur une base existante. Il ne faut certes pas minimiser l’importance de renforcer le secteur des micro-entreprises en Afrique, mais les véritables moteurs de croissance sont les PME de plus grande taille (ou tout au moins, celles dotées de capacités plus technologiques, moins marquée par une forte intensité de main d’œuvre), car elles sont plus susceptibles de participer aux activités exportatrices et/ou d’intervenir dans les chaînes de valeur régionales ou internationales.

Un environnement politique apportant la stimulation nécessaire au développement des PME doit être le résultat d’une évaluation honnête et continue du climat économique national, des besoins de chaque secteur et sous-secteur et de consultations approfondies entre le gouvernement, ses partenaires sociaux et les intérêts des entreprises privées.
 

Vers un avenir plus durable

Si les pays africains veulent vraiment créer un secteur dynamique de PME de services, l’une des stratégies fondamentales consiste à adopter une vision holistique à long terme. Dans leur empressement à s’attaquer au chômage, les gouvernements des PMA s’attachent à stimuler la croissance économique en oubliant parfois qu’en l’absence de programmes de développement adaptés et responsables, cette croissance supplémentaire peut éroder les ressources productives du pays sans effet réparateur sur les divisions que la société et les conditions économiques ont créées au sein de la population.

En septembre 2015, 193 pays ont adopté les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, qui définissent ce que les pays doivent faire pour sortir du cercle vicieux de la pauvreté, des inégalités, du sous-développement et de la dégradation environnementale qui afflige de nombreuses régions du monde. S’appuyant sur trois piliers interconnectés – le développement économique, le développement social et la protection de l’environnement – les ODD anticipent un avenir libéré de la dictature du court terme qui domine aujourd’hui une grande partie des réflexions politiques et économiques, notamment en Afrique. La relation entre les PME et les ODD n’a pas encore été étudiée de façon approfondie. Les ODD ont pourtant une importance particulière pour les PME prestataires de services dans les PMA d’Afrique, car beaucoup de ces objectifs portent sur des thèmes auxquels les PME du continent peuvent facilement s’associer, comme par exemple le besoin d’une éducation et de soins de santé de qualité, de sources d’énergie fiables, d’infrastructures résilientes, d’opportunités d’emploi décentes et d’un lieu sûr pour vivre et travailler.

Les PME du secteur des services en Afrique ont le potentiel d’être les nouvelles étoiles montantes du continent (notamment dans le domaine du tourisme, qui regorge d’opportunités). Toutefois, les dirigeants politiques, les groupements d’entreprises et d’employeurs, les spécialistes du développement durable et de nombreuses autres parties prenantes doivent identifier un langage et un chemin communs s’ils veulent conduire le continent vers un avenir meilleur.
 

Auteurs : Sonja Grater, Maître de conférences à la faculté d’économie de North-West University, Potchefstroom, Afrique du Sud. Ali Parry, Chercheuse, TRADE Research Focus Area, North-West University, Potchefstroom, Afrique du Sud. Wilma Viviers, Directrice, TRADE Research Focus Area & chaire de l’OMC, North-West University, Potchefstroom, Afrique du Sud.

Cet article est adapté d’un document conceptuel qui sera prochainement publié par ICTSD.

This article is published under
31 Mai 2016
Après dix ans de soutien croissant, comment l’initiative Aide pour le commerce (APC) peut-elle contribuer au mieux au développement de services concurrentiels au niveau national et à l’augmentation...
Share: 
31 Mai 2016
Quels sont les obstacles commerciaux à traiter dans le cadre des négociations de la ZLEC sur les services et comment impliquer le secteur privé dans ce processus ? L’accord devrait-il inclure des...
Share: