Les ressources naturelles et l'économie bleue : deux moteurs pour le développement durable en Afrique

26 Octobre 2016

Les ressources naturelles et l’économie bleue ne sont pas des sujets nouveaux pour le continent africain. Mais comment en tirer le meilleur parti pour soutenir le développement durable en Afrique ?

 

En septembre 2015, la communauté internationale a identifié et adopté 17 objectifs ambitieux dont la réalisation devrait, en théorie, concourir à éradiquer la pauvreté dans le monde et créer les conditions d'un développement juste et soutenable pour tous. À la différence des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), ces Objectifs de développement durable (ODD) sont de portée globale et couvrent, au Nord comme au Sud, l'ensemble des aspects du développement tels qu'ils se manifestent dans les sociétés humaines.

L'ambition est noble, et on ne peut manquer de remarquer l'effort consenti pour tirer les meilleures leçons de la mise en œuvre des OMD. En affinant les cibles et les indicateurs de résultats, on a peut-être voulu sortir des projections floues et des objectifs génériques pour se donner les moyens de suivre les réalisations et mesurer les impacts concrets des projets mis en œuvre sur la vie des populations. Cependant, en dépit de ces efforts, le basculement théorique des OMD aux ODD n'apportera rien à la marche des nations s'il n'est pas adossé à des facteurs pertinents et des secteurs à fort potentiel pouvant, par leur transformation, impacter positivement et durablement les conditions de vie des peuples, surtout ceux se trouvant dans les endroits les plus déshérités de la terre.

S'il y a un consensus sur lequel tous les spécialistes du développement s'accordent, c'est bien celui qui affirme l'inefficience des stratégies de développement mises en oeuvre jusqu'ici au Nord comme au Sud. Au Nord, ces stratégies ont favorisé un développement basé sur une forte accumulation de capital physique et financier, au prix d’une dégradation et d’un épuisement excessifs du capital naturel. Au Sud, elles ont engendré une dégradation continue de l'environnement et des conditions de vie des plus démunis au moment où une minorité s'enrichit.

De nombreux secteurs d'activités seront mis en branle pour être les catalyseurs du progrès et des transformations économiques et sociales dans le cadre des ODD. Tous auront une importance plus ou moins grande dans la réalisation des objectifs. Je voudrais pour ma part mettre l'emphase sur deux domaines qui, ensemble, peuvent offrir aux pays en développement, notamment ceux d'Afrique, de remarquables atouts pour accélérer leur transformation structurelle. Il s'agit des ressources naturelles et de l'économie bleue.

Ces secteurs pourraient offrir à l'Afrique de formidables opportunités de production, de transformation et d'échanges de biens et services si les pays du continent arrivaient à sortir du paradigme économique qui les a jusqu'ici maintenus en amont des systèmes productifs et en marge des systèmes commerciaux mondiaux. Tenant compte des importantes richesses disponibles dans ces secteurs, l'enjeu pour les pays africains serait de mettre en place les mécanismes de la gestion durable de ces ressources, ainsi que de leur transformation et leur exploitation avec des procédés économiques et technologiques innovants et respectueux des impératifs écologiques.

 

Tirer meilleur parti des ressources naturelles

Analysons tout d'abord le potentiel des ressources naturelles. Sans chercher à enjoliver plus que de raison ce secteur d'activité, il est raisonnable d'affirmer que les richesses de l'Afrique dans le domaine des ressources naturelles sont à nulles autres pareille. En raisonnant dans un sens purement pragmatique, on peut mettre en avant un argument simple. Si les pays industrialisés et les pays émergents peuvent venir jusqu'en Afrique pour trouver une partie importante des ressources naturelles qui soutiennent leur croissance et leur transformation structurelle, il ne doit pas être difficile pour les pays africains de valoriser sur place des ressources naturelles souvent à portée de main.

Les ressources naturelles constituent la base de la croissance et des progrès économiques notés en Afrique depuis le début des années 2000. En 2011 par exemple, alors que les matières premières et les produits semi-transformés représentaient 14 pourcent des produits d'exportation pour la Chine, 40 pourcent pour l'Inde et 60 pourcent pour le Brésil, cette proportion s’élevait à 80 pourcent pour l'Afrique. À cela s'ajoute le fait que près de 35 pourcent de la croissance africaine depuis 2000 est liée aux produits agricoles, au bois, aux métaux, aux minéraux et aux hydrocarbures. Le continent africain "possède 30 pourcent des réserves minérales de la planète, 8 pourcent des réserves de gaz naturel, 12 pourcent des réserves pétrolières, 40 pourcent de l’or et 80 à 90 pourcent du chrome et du platine au niveau mondial. C’est en Afrique que l’on trouve les plus grandes réserves de cobalt, de diamant, de platine et d’uranium"[1]. De plus, 60 pourcent des terres arables non exploitées et 10 pourcent des sources d’eau douce renouvelables se trouvent en Afrique[2].

Toutes ces ressources devraient, selon les spécialistes, faciliter la transformation structurelle de l'Afrique. Mais cette transformation devrait reposer sur des options et des choix clairs de la part des États, que ce soit en matière de politique de développement en général ou dans les différentes politiques sectorielles en particulier, notamment les politiques commerciale, industrielle, agricole, énergétique, et environnementale.

Ces choix devront être conjugués avec au moins trois impératifs : le développement de chaînes de valeurs issues des ressources naturelles et la promotion d'une croissance industrielle verte; le développement d'une stratégie énergétique basée sur une utilisation massive des énergies renouvelables (éolienne, solaire, biomasse, etc.) pour renforcer le production industrielle; et le développement de nouvelles méthodes de production qui réduisent la pollution de l’eau et l’érosion des sols, optimisent l’utilisation des intrants organiques et assurent une productivité élevée et des meilleurs revenus aux agriculteurs africains, notamment aux exploitations familiales[3].

L’économie bleue, une source de richesses peu exploitée

Comme pour les ressources naturelles, l'Afrique doit aussi se donner les moyens d'exploiter pleinement le potentiel de l'économie bleue, car dans ce domaine aussi, le potentiel du continent est remarquable. Dans un rapport publié en 2016 et consacré à l'économie bleue en Afrique, la CEA nous rappelle que 38 des 54 pays africains sont des États côtiers. Plus de 90 pourcent des importations et des exportations africaines transitent par la mer, et plusieurs des corridors commerciaux les plus stratégiques de la planète sont situés en Afrique, renforçant le poids géopolitique du continent[4].

L'économie bleue couvre un large spectre d'activités, dont la pêche, l’aquaculture, le tourisme, les transports, la construction navale, l’énergie, la bioprospection et toutes les filières du secteur minier sous-marin. Le secteur d'activité couvre les étendues d’eau et les rives, qu’il s’agisse des océans et des mers, des côtes, des lacs, des cours d’eau et des nappes souterraines. On estime à plus de 13 millions de kilomètres carrés les eaux sous juridiction des pays africains. Les pays africains tirent déjà d'importantes richesses de ces activités. La pêche, par exemple, représente pour de nombreux États et communautés locales – au total plus de dix millions d'africains – l'une des principales activités génératrices de revenus directs et fournit une contribution inestimable à l'atteinte de la sécurité alimentaire et nutritionnelle.

L'enjeu pour le continent africain est tel que l'économie bleue est retenue dans l'Agenda 2063 de l’Union africaine comme étant l'un des moteurs de la transformation structurelle du continent. De plus en plus de pays abordent le concept dans leurs documents nationaux de stratégie d'émergence ou de développement. Il convient cependant de noter que si le développement de ces secteurs est resté très lent, en dépit des efforts consentis dans le passé, c'est en partie à cause du fait que le modèle préconisé n'a pas été le plus adapté aux besoins identifiés et aux objectifs poursuivis.

En général, les États élaborent leurs stratégies sectorielles dans des cadres nationaux fragmentés et cloisonnés, en ne tenant compte ni de la nécessaire articulation entre secteurs, ni des avantages de la mutualisation avec leurs voisins dans le cadre de stratégies régionales. Par exemple, lorsqu'on élabore une stratégie de développement de la pêche sans l'articuler au transport maritime, à l'aquaculture, à la construction navale, à l'énergie et au tourisme, entre autres, on rate de nombreuses opportunités qui pourraient naître des synergies entre ces secteurs. Parmi les avantages qui peuvent découler d’une approche intégrée dans ce domaine figure le développement et la modernisation concomitants des infrastructures maritimes et portuaires, de la logistique et des transports.

Les ressources naturelles et l’économie bleue ne sont pas des sujets nouveaux pour le continent africain. L'ensemble des secteurs et domaines qui s’y rapportent sont déjà au cœur des stratégies de développement et ont donné lieu à des politiques de gestion et d'exploitation. La plupart des observateurs reconnaissent cependant qu'ils n'ont pas encore libéré tout leur potentiel à cause, d'une part, de la faiblesse des connaissances et des savoirs générés sur ces secteurs, et d'autre part, du maintien du modèle économique qui sous-tend leur exploitation.

Les pays africains ont toujours exploité leurs océans et leurs forêts. Mais les produits issus de cette exploitation ont toujours été exportés sur les marchés mondiaux à l'état brut, ce qui a empêché le développement de chaînes de valeurs et la création de richesses. C'est donc ce paradigme dépassé qu'il faudra changer afin de déclencher une spirale vertueuse de transformation grâce à de nouvelles méthodes de gestion, de production, de commercialisation et de consommation des richesses du ciel, du sol, du sous-sol, des mers et des forêts. C'est à ce prix seulement que le développement durable sera, plus qu'un concept, une réalité vécue au quotidien par les populations africaines.


Auteur : Cheikh Tidiane Dieye, Directeur exécutif du Centre africain pour le commerce, l’intégration et le développement (Enda Cacid).


[1] Conférence ministérielle africaine sur l’environnement (CMAE), « Gestion du capital naturel aux fins du développement durable et de la lutte contre la pauvreté », Note du secrétariat à l’occasion de la 15ème session de la CMAE, 2015.

[2] Carlos Lopes, « Comment les ressources naturelles de l'Afrique peuvent-elles être le moteur d'une révolution industrielle? », Billet de blog, 2013.

[3] Gueye, Mustafa Kamal, « Quel avenir pour l'économie verte après RIo+20 ? », Passerelles 13 (2), juillet 2012.

[4] Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), « L'économie bleue en Afrique: guide pratique », 2016.

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