Passerelles s’entretient avec Alioune Sarr, Ministre sénégalais du commerce, de l’industrie et du secteur informel

23 Juillet 2013

L'OMC s'achemine vers la 9ème conférence ministérielle en décembre prochain à Bali. On ne sent pas encore une grande préparation au niveau des capitales africaines. Est- ce à dire que les pays africains, les PMA en particulier, dont le Sénégal, n'attendent plus rien de l'OMC ?

Vous savez que depuis plusieurs années, nous négocions le Programme de Doha pour le développement (PDD). Plusieurs conférences ministérielles se sont déroulées sans donner vraiment les résultats escomptés. Cela impact forcément sur l'engouement qu'avait suscité le PDD. Les PMA portaient un grand espoir à ce programme de travail, continuent à garder espoir mais sont de plus en plus lucides par rapport aux attentes. Nous espérons que les choses vont s'améliorer à Bali en décembre. Nous serons moteurs des concertations avec nos différents partenaires dans ces négociations pour essayer d'obtenir des résultats favorables aux Pays les Moins Avancés (PMA). Naturellement les pays de l'UEMOA, de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et plus généralement d'Afrique sont les premiers partenaires, ensuite les autres PMA avec qui nous partageons le même groupe et les mêmes préoccupations. Nous allons aussi discuter avec nos partenaires en interne, la société civile et le secteur privé pour que les positions de négociations soient le plus conformes à nos objectifs de développement.

Les PMA se battent depuis plusieurs années pour obtenir un «paquet développement». Qu'est ce que le Sénégal compte faire pour que cette demande soit prise en compte à Bali ?

Effectivement, le « paquet développement » est le plus grand souhait des PMA. Les PMA et les pays en développement ne peuvent pas attendre les mêmes choses que les pays développés. Autant, ces derniers travaillent pour une plus grande ouverture des frontières, autant, nous autres devrons travailler pour un meilleur accès aux marchés des pays du Nord et pour la fin des subventions aux producteurs de coton.

Aussi, nous allons nous engager pleinement pour obtenir des avancées sur la mise en œuvre de l'ensemble des décisions sur l'accès aux marchés en franchise de droits (DFQF) prise lors de la Conférence ministérielle d'Hong Kong en 2005; l'amélioration et le renforcement des mesures sur le traitement spécial et différencié (TSD), le renforcement des mesures d'assistance technique, et bien sûr le dossier coton.

Pendant que l'OMC est dans l'impasse, le centre d'intérêt des Etats ouest africains s'est déplacé vers les APE. L'Afrique de l'Ouest a augmenté son offre d'accès au marché à 75 pourcent pour arriver à un compromis avec l'UE. Des analyses effectuées par le Sénégal ont montré qu'un tel taux aurait des impacts négatifs sur l'économie du Sénégal. Comment conciliez-vous ces contraintes ?

Nous sommes toujours en négociation et aucune position n'a encore été arrêtée. Lors du Comité Ministériel de Suivi (CMS) de Praia, Cape Vert les Commissions de la CEDEAO et de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ont fait la proposition de porter le taux d'ouverture de 70 à 75 pourcent. Nous, ministres, avons donné instruction pour que les offres puissent faire l'objet d'analyses par pays afin de mesurer l'impact d'une telle offre sur leurs économies. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que nous sommes dans une dynamique d'intégration et que la région doit garder sa cohésion, pour s'intégrer correctement au commerce mondial. L'offre d'accès au marché doit dès lors être un élément de consensus, favorisant l'intégration régionale et porteuse de développement. Il ne doit nullement être question de fragiliser nos économies et nos industries locales.

Ce qu'il faut cependant déplorer, c'est la non flexibilité de l'UE qui campe toujours sur une ouverture à 80 pourcent avec une période transitoire de 15 ans, et cela, d'autant plus que, nous l'avons dit et rappelé à plusieurs occasions, les exigences de l'OMC en son article 24 ne seront pas transgressées même si nous arrivons à une moyenne pondérée autour de 75 pourcent. Si, en tant que région, malgré toutes les alertes sur un taux d'ouverture élevé, nous faisons des efforts, notre partenaire doit aussi en faire autant sur les autres aspects de la négociation. Par exemple sur la question du PAPED (Programe de développement sur les APE), les divergences portent sur les ressources additionnelles. Aussi sur des besoins évalués par l'Afrique de l'ouest à 15 milliards d'euros, l'UE soutient qu'elle ne peut mobiliser que 6.5 milliards. Nous estimons qu'il est important de mobiliser des ressources financières suffisantes pour accompagner les secteurs productifs de nos Etats afin d'assurer leur compétitivité et leur capacité à faire face à la concurrence des produits européens. Il est donc impératif de trouver ces financements additionnels. Nous travaillons pour atteindre un équilibre entre les engagements pris sur l'offre d'accès aux marchés de la sous région et le financement approprié du PAPED.

Si l'Afrique de l'Ouest et l'UE n'obtiennent pas un compromis sur les divergences restantes, la non conclusion de l'APE pourrait avoir de grandes conséquences sur l'intégration en Afrique de l'Ouest. Quelles alternatives envisagez-vous pour éviter une telle éventualité?

Nous espérons que nous arriverons à un accord régional, global et porteur de développement, avec un volet développement bien identifié et pris en charge. Mais, une intégration requiert aussi la mise en place des règles communes dans le domaine juridique, commercial, économique, industriel, politique, monétaire et social. C'est pourquoi, nous encourageons les commissions de la CEDEAO et de l'UEMOA à continuer le travail sur la cohérence des politiques communes au niveau de l'espace. Chacun de nous a intérêt à ce que l'on arrive à un accord régional y compris l'UE. Un APE avec tous les pays de la CEDEAO incluant la Mauritanie est une priorité pour tous. Mais, cela doit préserver les intérêts des pays de la sous région.

La CEDEAO a adopté un tarif extérieur commun (TEC), avec un tarif maximum de 35 pourcent ainsi que des mesures de défense commerciale. Mais un pays comme le Sénégal ne pourrait pas appliquer le TEC automatiquement à cause de son tarif consolidé à l'OMC. Comment envisagez-vous résoudre ce problème ?

Tout d'abord il faut mentionner que la compatibilité avec l'OMC du nouveau TEC de la CEDEAO est prise très au sérieux. Nous sommes en train d'étudier les différentes possibilités pour faire face à cette incohérence supposée. Il faut en particulier prendre en compte que dans la liste d'engagement du Sénégal à l'OMC, l'ensemble des produits agricoles ont été notifiés à 30 pourcent de droits plus 150 pourcent d'autres droits, soit à un niveau largement supérieur au 35 pourcent du nouveau TEC.

Par ailleurs, vous savez que le Sénégal n'est pas seul dans cette situation, d'autres pays de la région sont aussi concernés par cette nécessité de s'ajuster. Nous avons pris la décision au niveau de la CEDEAO de mettre en place un TEC qui, nous le pensons, permettra de construire une réelle industrie sous régionale et une agriculture solide, conforme à l'ECOWAP.

Pour revenir à la question de cohérence, nous travaillerons avec les deux commissions de la CEDEAO et de l'UEMOA et l'ensemble des Etats Membres pour trouver les solutions adéquates et porteuses de développement pour notre région.

Le marché ouest africain reçoit plus de la moitié des exportations du Sénégal. Qu'est ce qui explique cette orientation de l'économie sénégalaise?

La balance commerciale du Sénégal est excédentaire dans ses échanges avec la sous région. Au niveau de la CEDEAO nous sommes autour de 150 milliards de Francs CFA. Nous avons la conviction que commercer avec nos voisins est beaucoup plus facile que de le faire avec le reste du monde. La libre circulation des personnes et des biens qui est devenue une réalité dans la CEDEAO, malgré certaines difficultés qui ne tarderont pas à être levées et permettre ainsi à nos pays d'échanger bien plus. Si nous prenons le cas de l'oignon: nous produisons au Sénégal, à peu près 240 000 tonnes et il arrive un moment de l'année, où nos producteurs rencontrent des difficultés pour commercialiser cette production alors que la région importe près de 400 000 tonnes. C'est pour cette raison, que nous avons décidé de prospecter la région et de voir quels sont les besoins pour les satisfaire. Certaines structures de mon département comme l'agence sénégalaise de promotion des exportations (ASEPEX) et l'agence de régulation des marchés (ARM), ont conduit une mission de prospection dans la sous région, pour identifier les besoins et accompagner les producteurs sénégalais à aller à la conquête de ces marchés des pays limitrophes.

M. le Ministre vouz venez justement de participer au quatrième examen global de l'aide pour le commerce à Genève où il a été question de compétitivité et d'insertion dans les chaines de valeurs, quel est votre sentiment?

Nous avons échangé sur un certain nombre de points, il y a des progrès mais les défis demeurent. Si nous prenons le cas du Sénégal - (c'est la même chose pour la plus part des PMA) - la balance commerciale est déficitaire à hauteur de 1405 milliards de Francs CFA. Nous devons la réduire et, à terme, l'équilibrer. Cela passera par une forte production intérieure et une transformation de cette production. C'est ce qui permettra de créer de la valeur localement et s'insérer dans les chaînes de valeurs globales en utilisant nos avantages comparatifs. C'est pourquoi, nous avons exposé à nos partenaires notre compréhension de l'aide pour le commerce et de son rôle dans la valorisation de nos potentialités. D'abord, il faudrait augmenter la cadence dans la mise en œuvre du Cadre Intégré Renforcé (CIR). Par exemple, au Sénégal, nous avons une production de mangue très importante, 100 milles tonnes par an mais, nous n'en n'exportons qu'une infime partie, seulement 8 500 tonnes. Pour pallier cela, nous travaillons sur un projet intégré pour cette filière et le soumettrons bientôt au CIR. Nous pensons que l'aide pour le commerce devrait pouvoir intervenir dans des projets de cette nature surtout dans des infrastructures de connexion.

Le Sénégal a mis en place un système de régulation des importations sur certains produits comme l'oignon et intervient aussi fortement sur les prix du riz importé. Quels sont les résultats obtenus par de telles décisions?

Les prix des denrées de premières nécessités ne cessaient d'augmenter depuis la crise alimentaire de 2007 et les populations étaient donc très éprouvées par cette situation. Il fallait donc prendre des mesures. C'est dans le cadre de cette politique que les impôts sur les salaires sont baissés, certains impôts sur les soins médicaux ont été supprimés. Nous avons aussi pris des mesures de baisse des prix à la consommation des denrées de base. Nous travaillons dans le moyen et long terme à réduire les importations par une production locale suffisante afin d'augmenter les revenus des ménages, en même temps qu'on baissera les prix des denrées de première nécessité. Pour l'oignon, le Sénégal a fait un bond qualitatif et quantitatif, passant d'une production de 40 milles tonne à 240 milles en 15 ans, avec une meilleure qualité. Nous avons décidé de réguler les importations dans ce secteur pour ne pas déstructurer le marché. Pour le riz en baissant le prix de 40 Francs CFA sur le kilogramme, nous faisons économiser 40 milliards de Francs CFA aux ménages. Pour le sucre, notre volonté est d'arriver à une autosuffisance d'ici 3 ans, de même pour le riz. Ce produit est le plus consommé au Sénégal, 1 million de tonnes par an, l'objectif du Sénégal est d'arriver à 1, 8 million de tonnes en 2018. Et nous comptons vendre le reste dans la sous région.

La politique de redéploiement industriel initiée par les nouvelles autorités du Sénégal met la priorité sur la transformation de nos produits locaux pour les substituer aux importations afin de réduire le déficit de notre balance commerciale tout en créant de la valeur ajoutée à l'exportation. Tout cela bien entendu dans une parfaite cohérence avec le projet d'intégration régional dans lequel le Sénégal est fortement engagé.

Alioune Sarr est le Ministre sénégalais du commerce, de l’industrie et du secteur informel

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