Quand le commerce porte le drapeau : la nouvelle diplomatie africaine de l’Inde

30 Août 2013

En quoi consiste l'engagement de l'Inde en Afrique?

La fin de le Guerre froide a poussé les élites indiennes dans une sorte d'introspection sur le statut du pays sur la scène internationale. Isolée dans le Sud-est asiatique pour avoir noué une alliance avec l'URSS dans un environnement régional fortement acquis au bloc occidental, l'Inde étouffait. A cela s'ajoutait des performances économiques peu reluisantes dûs aux lourdeurs bureaucratiques et à la mainmise de l'État sur l'économie, freinant ainsi l'initiative privée et les investissements étrangers.

Progressivement, l'Inde va adopter une nouvelle approche portée sur l'ouverture du pays sur l'extérieur dans le souci notamment de jouer un rôle de premier plan dans un monde multipolaire. Cela ne pouvait se faire que si les performances économiques permettaient de relever la stature du pays. Ainsi, l'économie en général et le commerce en particulier, sont devenus  les principaux  moteurs de la politique étrangère indienne, La  politique africaine ne sera point  en reste, et on assistera  à une évolution  du modèle nehruvien de relations presqu'exclusivement politiques, vers une nouvelle diplomatie qui se fait principalement, par et pour l'économie. Cela va avoir comme conséquence une croissance fulgurante dans  les échanges  commerciaux entre l'Inde et l'Afrique, et  un boom  des investissements indiens dans le continent, qui est le fait d'une synergie entre les secteurs privé et public indiens.

Le boom du commerce indo-africain

Le  commerce  indo-africain connait  depuis le début des années  1990  une progression constante. On peut déceler deux phases dans cette densification des relations commerciales entre l'Inde et l'Afrique. La première phase de 1990 à 1999 est marquée par une croissance assez modeste. Dans cette période le volume du commerce  indo- africain est passé d'1 milliard de dollars US à 3 milliards de dollars US. La deuxième phase commence avec ce qu'il est convenu d'appeler la « décennie indienne », et coïncide avec la période de forte croissance connue par l'économie du pays. Durant cette période le volume des échanges avec l'Afrique est passé de 3 milliards de dollars US en 2000 à 36 milliards en 2008 avant d'atteindre la barre des 62 milliards en 2011. Cette croissance est telle que l'objectif de 70 milliards de dollars US, qui était fixé pour l'horizon 2015, a été revu à la hausse lors du dernier sommet Afrique-Inde de mai 2012, pour être porté à 90 milliards.
Cette croissance s'explique par une multitude de facteurs dont le premier est l'orientation économique  donnée  par New Delhi à sa politique africaine  qui s'est traduite par les programmes  de  coopération économique  tels que  le Focus  Africa et le Team 9  qui permettent aux entreprises indiennes de se créer de véritables opportunités d'affaires en Afrique dans l'exécution des différents projets au titre de la coopération au développement.

Les lignes de crédit octroyées par l'Export Import Bank of India (Exim Bank), posent en effet comme conditionnalité, que près de 85 pourcent des biens et services utilisés dans le cadre de l'exécution des programmes sous financement, soient fournis par des entreprises indiennes. De ce point de vue, elles sont un formidable outil de pénétration du marché africain pour les entreprises indiennes.

La levée en 2008  de certaines barrières tarifaires pour les Pays moins avancés (PMA), parmi lesquels 33 pays africains, contribue aussi à cette tendance. Concernant les barrières tarifaires, l'Inde se lance ces dernières années dans des négociations avec des ensembles sous régionaux africains en vue de mettre en place des accords commerciaux.

Structure du commerce Indo-Africain

Le commerce indo-africain  semble porter sur un échange de matières  premières,  pour la plupart des produits miniers contre des produits manufacturés,  de machinerie et de transport. L'Afrique, avec ses richesses en ressources naturelles fournit principalement des produits miniers. Le pétrole occupe une place de choix dans les importations indiennes. Les minerais tels que l'or et le diamant ne sont pas en restes.
L'Inde quant à elle fournit des produits manufacturés,  essentiellement de la machinerie et des moyens de transport. La machinerie agricole indienne en raison de son prix assez abordable,  semble  être un des principaux produits  d'exportation. Le  commerce  indo- africain est fortement concentré autour de quelques États dans le continent noir. Même si la tendance de ces dernières années  fait ressortir une diversification géographique croissante des échanges de l'Inde avec le continent, il n'en demeure  pas moins qu'ils restent concentrés principalement en Afrique de l'Est, et du Sud. Pour ce qui est de l'Afrique de l'Ouest, les importations pétrolières depuis le Nigeria peuvent donner une fausse perception de diversification géographique des échanges indo-africains.


Division du travail dans les investissements

Il ressort d'une analyse des investissements indiens en Afrique, qu'il y a une sorte de division du travail entre les entreprises privées et publiques. Les investissements indiens en Afrique sont aujourd'hui estimés à environ 50 milliards de dollars US partagés entre les entreprises publiques et privées.

Les entreprises publiques semblent se concentrer dans les secteurs stratégiques comme les hydrocarbures, l'énergie et les infrastructures. Ainsi dans le secteur pétrolier, ONGC Videsh Limited (OVL), qui est la filiale étrangère de la principale compagnie d'État, Oil and Natural Gas Company (ONGC), est présente dans plusieurs pays dont le Nigeriale, le Soudan, le Gabon, la Côte d'ivoire, et l'île Maurice.  A côté d'OVL, on peut aussi noter des compagnies comme Oil India Limited et India Oil Corporation qui sont actives en Afrique dans le pétrole, ainsi que la société d'État Gaz Authority of India Limited (GAIL) qui  est présente au Nigeria, au Ghana et en Libye. Dans le domaine des infrastructures routières et surtout ferroviaires, on peut citer les compagnies d'État RITES et IRCON qui ont accru considérablement leurs opérations en Afrique au cours des dernières années, même s'il faut relever une forte concentration en Afrique de l'est et australe.

Dans le domaine énergétique, on peut citer la Compagnie Bharat Heavy Electricity Ltd (BHEL) dont le gouvernement indien détient 51 pourcent des parts, et qui est présente en Afrique dans le cadre de beaucoup de grands projets énergétiques. Les entreprises privées indiennes, dans le sillage de Tata qui fait figure à la fois de pionnière et de porte-drapeau dans  le continent africain, se sont elles aussi lancées  dans  une véritable offensive au cours des dernières décennies.

Dans le domaine des  télécommunications, la plus grande  opération, est sans  doute l'acquisition en juin 2010, par la compagnie Bharti Airtel qui compte le plus grand nombre d'abonnés en Inde, de licences d'exploitation détenues par la firme koweitienne Zain, dans une douzaine de pays africains pour un montant global de 10.7 milliards de dollars US. La compagnie Essar, une autre firme indienne de télécommunications, a acquis au Kenya en 2008 une licence pour devenir le quatrième opérateur de téléphonie mobile dans le pays pour un montant de 500 millions de dollars US.

Les compagnies pharmaceutiques sont sans doute celles qui connaissent le plus grand succès en Afrique.  En 2008-2009,  14 pourcent des exportations indiennes de produits pharmaceutiques, dont le volume total était de 8 milliards de dollars US, étaient destinés à l'Afrique. En profitant des avancées en matière de brevet notamment sur les médicaments génériques, les firmes indiennes ont enregistré une forte percée dans le continent africain. Dans leur stratégie de  pénétration du marché  africain,  les groupes  pharmaceutiques indiens s'appuient principalement sur le mécanisme des joint-ventures, et des accords de distribution avec les compagnies locales, profitant ainsi de la maitrise du marché par ces dernières. En 2008, dans le cadre d'une joint-venture avec le gouvernement et le groupe ougandais Quality Chemicals Industries Ltd et la firme indienne CIPLA, une unité produisant des antirétroviraux et des antipaludéens d'une valeur totale de 32 milliards de dollars US, a été mise sur pied à Kampala. L'agrobusiness est aussi un des secteurs où les entreprises indiennes sont très actives, notamment en Éthiopie.

Conclusion

L'Afrique semble être aujourd'hui la première scène où se déploie le rêve de grandeur de l'Inde. En effet, la diplomatie indienne semble être très active dans le continent, portée par  le commerce  et l'investissement. Cela a eu  pour  conséquence  un accroissement exponentiel des échanges commerciaux et des investissements.
Il y a dans cette relation économique de véritables opportunités pour l'Afrique notamment en termes d'attrait de nouveaux investissements, de transferts de technologie et de renforcement de capacités pour que le continent puisse s'insérer mieux dans les chaines de valeur mondiales. Cependant, il y a aussi des risques de voir la tentation de la prédation gagner les entreprises indiennes. Il faudra que dans cette relation l'Afrique veille à ne pas être, encore une fois, un panier de ressources.

Auteur: Alioune NDIAYE Consultant / chercheur et diplômé de l'Institutuniversitaires des hautes études internationales de Genève (IHEI). Il est l'auteur de « L'Afrique dans la politique étrangère indienne : les nouvelles ambitions africaines de New Delhi », Dictus Publishing, 2012.

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