Relancer les rouages de l’économie libérienne après la crise Ebola

29 Mai 2015

Dans un récent article d’opinion publié dans le Financial Times, le Ministre des finances du Liberia, Amara Konneh, soulignait les importantes conséquences économiques de la crise Ebola sur la fragile économie du pays. S’exprimant de manière particulièrement sombre et précise, Konneh ajoutait : « Il est crucial de se rappeler que la catastrophe ne prend pas fin dès que Ebola est vaincu ». On s’attend, en effet, à ce que les dimensions économiques de la crise persistent bien après la résolution de la crise sanitaire. De toute évidence, ce refrain sonne juste.  La crise sanitaire a eu de graves effets sur le fonctionnement et les opérations du secteur privé au sein du pays et au-delà.

Qu’il s’agisse des petites, moyennes ou grandes entreprises ; des concessionnaires libériens ou bien des compagnies internationales opérant dans le pays ; des petits commerces au bord de la route ou d’une concession de plusieurs millions de dollars telle qu’une plantation d’hévéas : le secteur privé est au point le plus bas depuis la fin de la guerre civile en 2004. Dans une nation post-conflit qui a courageusement tenté, sans y parvenir totalement, de venir à bout des germes sociétaux du conflit, une adversité économique d’une telle ampleur pourrait s’avérer désastreuse.

 
Un quadruple choc pour l’économie

Avec la maigre palette de choix qui s’offraient à lui dans les premiers jours de la crise Ebola, le gouvernement a imposé des restrictions sur les déplacements, des couvre-feux et une fermeture des frontières pour limiter la propagation du virus. Cette réduction de la mobilité a eu une incidence sur la capacité des travailleurs à se présenter sur leurs lieux de travail. De nombreuses entreprises ont tout simplement demandé à leur personnel de rester à la maison.

À l’exception du secteur gouvernemental, les salaires ont subi, un peu partout, des coupes significatives. Les échanges transfrontières et le commerce, qui constituent une importante source de moyens de subsistance et d’emploi dans le secteur informel, ont également été affectés. Selon des sondages effectués par l’organisation Gallup et le Liberia Institute of Statistics and Geo-Information Services (LISGIS)[1], près de 50 pourcent des ménages libériens sont actuellement au chômage, une situation exacerbée depuis l’éclatement de la crise, même avec la levée des mesures de restriction des déplacements.

Avec la diminution des moyens de subsistance et les prévisions de nouvelles pertes à venir, on a assisté à une baisse du pouvoir d’achat des consommateurs dans un large spectre de secteurs. Le pouvoir d’achat réduit des consommateurs a eu des effets significatifs sur le fonds de roulement dont les entreprises libériennes ont besoin pour maintenir leurs activités – ceci veut dire que les fabricants ont des capacités réduites pour se procurer des matières premières (en particulier provenant de l’importation), du carburant, des fournitures, des services de transport, etc. Les commerçants ont des difficultés à s’approvisionner en produits et à garnir leurs étagères. Il est possible que la crise ait grignoté leurs déjà très faibles réserves en capitaux. Dans un tel contexte, on s’attend donc à ce que les entreprises aient des difficultés à s’approvisionner, à produire et à fournir le marché en produits.

Les services publics de soutien ont été également affectés, ce qui est venu s’ajouter aux maux du secteur privé. Les recettes gouvernementales ont été touchées, avec une baisse de plus de 2 pourcent des recettes annuelles du Liberia au cours des derniers mois. Des ministères et des agences techniques clés ont dû opérer avec un personnel réduit au strict minimum, le personnel non-essentiel étant tenu de rester à la maison, bien que les activités reviennent gentiment à leurs niveaux habituels. Ceci aura certainement des effets délétères sur les services de soutien cruciaux que les institutions gouvernementales fournissent au secteur privé, qui vont de l’enregistrement de sociétés à la délivrance de licences d’exportation.

 
Le secteur informel et les MPME

Ce sont les micro, petites et moyennes entreprises (MPME) qui ont été les plus durement touchées, en particulier dans un secteur informel vaste et profondément enraciné. De par sa nature, ce dernier ne bénéficie dans le meilleur des cas que d’un soutien public très limité. Selon la dernière étude sur la force de travail effectuée au Liberia, qui date de 2010, près de 750.000 personnes sont engagées dans le secteur informel, ce qui constitue approximativement 68 pourcent[TI1]  de la totalité de la population active. Cela représente, de toute évidence, un pourcentage significatif. Les domaines de l’agriculture, de l’exploitation forestière et de la pêche constituent la part principale de cet emploi informel (55 pourcent), suivies du commerce de détail, qui totalise pour 27 pourcent.

Au moment où cette étude a été effectuée, les taux d’informalité allaient d’approximativement 60 pourcent dans des comtés tels que Montserrado et Nimba à plus de 80 pourcent pour les comtés de  Grand Gedeh et Lofa. Ce constat donne à réfléchir quand on sait que c’était la situation qui prévalait en 2010, à un moment où l’économie montrait des signes de relance. On peut raisonnablement affirmer que les MPME et les opérateurs du secteur informel connaissent une situation bien pire à présent.

 
Que faire pour revitaliser l’économie ?

Des approches à la fois de court, moyen et long terme seront nécessaires pour soutenir le secteur privé. À moyen terme, le gouvernement doit faire preuve de ténacité pour revoir et faire avancer ses réformes et son agenda de développement. Il s’agit entre autres du suivi de la mise en œuvre de la Politique commerciale nationale et de la Stratégie nationale d’exportation, toutes deux lancées en mai 2014 par la Présidente Sirfeal. L’accession à l’OMC est une autre priorité pour le Liberia et le gouvernement a accéléré ses efforts en 2015 pour achever les formalités.

On s’attend à ce que l’accession à l’OMC permette d’élargir de manière significative l’accès au marché pour les entreprises libériennes, d’accroître l’investissement (au-delà des seuls secteurs riches en ressources naturelles) et de mettre en place et promouvoir un environnement transparent et prévisible pour le commerce. Cependant, pour concrétiser les réformes sur toute la chaîne de valeur commerciale, la mise en œuvre de la Stratégie nationale d’exportation sera d’une importance capitale. La Stratégie s’attaque à des contraintes critiques liées aux dimensions de l’offre et de l’environnement des affaires et du marché dans les chaînes de valeur prioritaires, notamment le cacao, le caoutchouc et la pêche. Les interventions, conçues pour la durée de 5 ans de la Stratégie nationale d’exportation, devraient grandement améliorer la compétitivité des MPME et accroître leurs capacités d’exportation.

Il serait également important d’envisager des réformes institutionnelles au sein des ministères et des agences techniques clés. À cet égard, tout comme pour d’autres aspects, le gouvernement ne peut pas avancer seul. Les bailleurs de fonds et les partenaires au développement devraient faire redémarrer des projets bloqués et, plus que jamais, explorer la possibilité d’apporter davantage de soutien.

A court terme, le ‘vecteur’ bloqué que constitue le secteur privé a besoin d’être relancé tant du côté de l’offre  (les producteurs – commerçants, fabricants, agriculteurs, électriciens, plombiers, chauffeurs de taxi) que de celui de la demande (les consommateurs ordinaires des biens produits par l’offre). Les commerçants doivent bénéficier d’aide pour que leurs produits puissent arriver sur les marchés afin d’y être écoulés ; les acheteurs ont besoin d’aide financière pour être en mesure de commencer à acheter.

Il convient d’explorer des idées et des modèles créatifs, en particulier ceux qui se sont avérés fructueux dans d’autres pays en période de crise économique. Une de ces idées a trait à l’injection directe de ressources financières là où elles font le plus défaut – pour les entreprises (afin qu’elles puissent commencer à produire et approvisionner le marché) et pour les consommateurs (pour leur permettre de commencer à acheter les biens disponibles).

En ce qui concerne l’offre, un certain nombre de ‘professions’ pourraient être désignées comme prioritaires, notamment les commerçants de produits alimentaires, de vêtements, de médicaments et d’autres biens de consommation courante dont les Libériens dépendent quotidiennement pour répondre à leurs besoins de base. Les bénéficiaires potentiels pourraient alors être invités à s’enregistrer auprès du programme de relance et bénéficieraient immédiatement d’une allocation (en espèces) de relance unique, ou mensuelle, pour s’approvisionner en intrants, constituer des stocks et commencer des activités de production. En injectant directement à la source, un effort initial serait alors fourni pour débloquer et relancer les rouages de l’offre. 

Pour ce qui est de la demande (les consommateurs), les ménages doivent être soutenus financièrement par l’intermédiaire d’un système d’allocations mensuelles sur une période d’au moins six mois. Avec une population estimée à 4,3 millions de personnes, dont 39 pourcent sont de potentiels candidats à de  tels fonds, entre 670.000 et 800.000 ménages pourraient bénéficier de ce programme. Des bons (et non des espèces) pourraient être délivrés aux consommateurs ; ceux-ci s’en serviraient pour l’achat de biens de consommation dans des commerces enregistrés dans le cadre du programme de relance. Les commerçants pourraient alors échanger les bons reçus contre des espèces dans un certain nombre de points de distribution. Une telle approche permettrait également un suivi efficace des fonds utilisés.

Une autre possibilité serait de stimuler la demande de produits libériens au sein de la communauté internationale présente au Libéria. Il s’agit entre autres de la MINUL, des agences onusiennes, des ONG internationales, des consulats et des ambassades. Des cas de réussite en la matière existent, dans lesquels des fournisseurs nationaux se sont substitués aux fournisseurs internationaux pour l’approvisionnement de la communauté internationale d’un pays en articles non-essentiels. Cette stratégie a le potentiel d’injecter des millions de dollars dans l’économie et les entreprises locales. 

Les solutions créatives que nous venons de mentionner, sont loin d’être les seules capables de stimuler le secteur privé dans le court terme, mais elles ont fait leurs preuves dans d’autres cas, notamment aux Etats-Unis, à l’île Maurice, en Afghanistan et au Timor-Est. Elles pourraient, par conséquent, fournir des enseignements précieux pour le Liberia.   


Une situation préoccupante mais pas sans espoir

Le travail nécessaire pour stimuler l’activité du secteur privé libérien ne sera pas facile, et il ne constitue pas non plus la première priorité sur la liste des choses à faire pour les partenaires nationaux et internationaux. La première action sera de garantir que la crise Ebola est véritablement maitrisée. À partir de là, des efforts visant à enrayer la crise économique devront être déployés avec le plus grand sérieux.

Il y a de l’argent. En collaboration avec le FMI, la Banque mondiale est en train de préparer plusieurs tranches de soutien pour le court terme au Liberia, et on peut penser qu’une part significative sera orientée vers la revitalisation de l’économie, en plus du soutien direct visant à enrayer la crise sanitaire. Il est question, pour les États-Unis, de réaffecter 750 millions de dollars US de fonds de guerre à la lutte contre Ebola (dans l’ensemble de la région). S’ils sont utilisés de manière adéquate, ces fonds peuvent aider à mettre la machine en branle tant pour l’offre que pour la demande. Il faudra, pour ce faire, un mécanisme solide visant à garantir que les fonds sont utilisés de manière efficace et ciblée.


Conclusion

À terme, une résilience accrue du secteur privé libérien à de futures épidémies dépendra de la rapidité et de la qualité des réformes menées dans le pays. Les initiatives visant à améliorer les infrastructures portuaires, de transport et de communication seront essentielles, mais la tâche actuelle d’édification d’institutions publiques solides le sera tout autant. D’un point de vue politique, il est nécessaire de procéder à une mise en œuvre continue et durable des politiques et des stratégies approuvées. Le travail que cela implique ne sera ni aisé, ni bon marché.

Fort heureusement, le Liberia ne partira pas de zéro. Il y a un engagement significatif de la part des bailleurs de fonds, au Liberia et dans l’ensemble de la région. Le travail analytique effectué au niveau national, notamment dans le cadre de la Stratégie nationale d’exportation, fournit déjà une analyse détaillée de l’activité du secteur privé dans le pays – les premiers jalons sont donc déjà posés. Ce qu’il faudra, c’est une approche structurée et méthodologique en vue de canaliser les fonds, pour que les rouages de la machinerie du secteur privé puissent de nouveau commencer à fonctionner – et cette fois-ci, en accélérant plutôt qu’en bloquant.

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