Relations sino-africaines : où va l’initiative « Belt and Road » ?

21 Août 2018

Bien que les liens économiques entre la Chine et l’Afrique se soient considérablement renforcés au cours des dernières décennies, la chute des prix des matières premières et la montée de l’endettement africain risquent d’inverser ce processus. L’initiative « Belt and Road » de la Chine a-t-elle le pouvoir de redynamiser les relations sino-africaines ?
 

Les liens économiques entre la Chine et l’Afrique se sont considérablement renforcés au cours des vingt dernières années. Les échanges commerciaux ont été multipliés par quarante depuis le milieu des années 1990 et la Chine est désormais le premier partenaire commercial de l’Afrique subsaharienne. L’investissement direct à l’étranger (IDE) de la Chine a également fortement augmenté en Afrique, bien que selon les statistiques officielles, la Chine ne représente encore que 3 pourcent du stock d’IDE en Afrique[1]. La Chine est enfin un pourvoyeur majeur de financements sous forme de prêts pour les projets d’infrastructures publiques sur le continent. Les chiffres disponibles suggèrent ainsi que l’Afrique est désormais le principal créancier bilatéral de l’Afrique, avec une dette totale d’environ 94 milliards US$ en 2015. Les ressources naturelles occupent une place centrale dans les relations économiques sino-africaines. Par exemple, en 2015, 70 pourcent des exportations africaines vers la Chine se composaient de combustibles, de métaux ou de produits minéraux. Les investissements chinois ont toutefois tendance à être plus diversifiés, couvrant des secteurs allant des télécommunications aux services financiers, tandis que les projets financés par la Chine vont des barrages hydroélectriques aux ports et aux voies ferrées.
 

Figure 1 : Répartition des exportations de l’Afrique subsaharienne par partenaire (milliards US$)

 

Source : Direction des statistiques du commerce du FMI et calculs de l’auteur
 

Ce développement rapide des liens commerciaux a été avantageux pour l’Afrique comme pour la Chine. S’agissant de l’Afrique, le commerce avec la Chine a favorisé le développement économique de nombreux pays, tandis que les prêts destinés aux projets d’infrastructure, pour lesquels il existe peu de financements concessionnels, a permis de lever des obstacles importants au développement industriel et à la transformation structurelle. S’agissant de la Chine, bien que le commerce avec l’Afrique représente toujours une part mineure de ses échanges internationaux, beaucoup de ses financements de projet sont liés à des fournisseurs chinois. Près d’un quart de l’ensemble des contrats d’ingénierie de la Chine dans le monde étaient ainsi situés en Afrique subsaharienne en 2013 (en cumul), la plupart d’entre eux concernant l’énergie (hydro-électricité) et les transports (routes, voies ferrées, ports, aviation).

Ces liens sont toutefois mis à rude épreuve depuis quelques temps. Avec la chute des prix des matières premières, les recettes tirées des exportations africaines en Chine ont baissé depuis 2014. Bien qu’il existe de nombreuses raisons à cette baisse des prix, l’un des principaux facteurs est le rééquilibrage en cours du modèle de croissance de la Chine, qui s’éloigne de l’investissement pour s’appuyer de plus en plus sur la consommation intérieure. Cette évolution a eu en retour un impact négatif sur la croissance africaine[2]. Après presque vingt ans d’excédent commercial avec la Chine, la balance commerciale du continent s’est enfoncée dans le rouge, car le ralentissement de la croissance chinoise a mis un frein à la demande d’importations du géant asiatique[3].
 

Figure 2 : Exportations de la Chine vers l’Afrique subsaharienne et importations de la Chine en provenance d’Afrique subsaharienne (milliards US$, moyenne mobile sur 6 mois)

Source : Direction des statistiques du commerce du FMI et calculs de l’auteur
 

De son côté, la capacité d’emprunt des pays d’Afrique est en train de diminuer rapidement. Après le désendettement des années 1990 et 2000, beaucoup de pays africains avaient une dette extérieure relativement limitée. Dans le même temps, les pays partenaires traditionnels ont privilégié la distribution d’aides plutôt que de prêts, et beaucoup d’entre eux ont donné la priorité au secteur social plutôt qu’aux infrastructures. Dans ce contexte, les organismes de financement de la Chine se sont mis à distribuer des emprunts significatifs pour les projets d’infrastructure en Afrique. On estime ainsi qu’entre 2000 et 2015, le gouvernement chinois, les banques et les entreprises chinoises ont accordé près de 94,4 milliards US$ de prêts aux gouvernements et aux entreprises publiques du continent. Sur le plan politique, ces prêts ont été encouragés par le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC, de l’anglais Forum for Chine Africa Cooperation), qui rassemble depuis l’an 2000 les chefs d’État africains et les dirigeants chinois à l’occasion de sommets triennaux. Lors du dernier sommet du FOCAC à Johannesburg, la Chine s’est engagée à fournir un soutien de 60 milliards US$ sur la période 2015-18. L’initiative « Belt and Road » récemment lancée par la Chine s’accompagne ainsi de la possibilité de financements supplémentaires pour l’Afrique. Mais la dure réalité est que de nombreux pays sont confrontés à une capacité d’emprunt qui se réduit comme peau de chagrin. La dette publique moyenne des pays d’Afrique subsaharienne est passée de 34 pourcent du PIB en 2013 à environ 53 pourcent du PIB en 2017, tandis que la part du service de la dette dans les recettes publiques a été multipliée par deux. Dans certains pays producteurs de pétrole comme l’Angola, le Gabon ou le Nigeria, le service de la dette représente plus de 60 pourcent des recettes publiques. Plus de 40 pourcent des pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne présentent désormais un risque de surendettement jugé « élevé » par le FMI[4]. Par conséquent, la demande de grands projets d’infrastructure comme leur faisabilité se sont considérablement réduites, et certains pays ont déjà du mal à assurer le service de leur dette[5].

Dans ce contexte, l’IDE est-il susceptible de prendre la relève de l’emprunt ? Selon les statistiques officielles du Ministère du commerce de la Chine, les flux d’IDE de la Chine vers l’Afrique ont culminé en 2008 et 2013 pour se ralentir ensuite de manière significative. Cette baisse de l’IDE chinois à destination de l’Afrique survient alors que les flux de capitaux chinois vers l’extérieur ont fortement augmenté, en provenance notamment des entreprises chinoises, ce qui atteste d’une appétence soutenue de la part des investisseurs pour des investissements à rendement élevé en dehors de la Chine. Cela n’engage bien entendu que le court terme : une grande partie des prêts de la Chine à l’Afrique, ainsi que les initiatives politiques du FOCAC et de l’initiative Belt and Road (BRI), se fondent sur la reconnaissance qu’à plus long terme, le potentiel de croissance de l’Afrique est significatif. Sous réserve que les pays africains puissent mener des politiques viables sur le plan économique et social, le continent devrait bénéficier d’un énorme dividende démographique, qui pourrait augmenter le PIB par habitant de 25 pourcent d’ici 2050[6].

Ces prévisions optimistes s’accompagnent toutefois de deux réserves. D’une part, le resserrement des finances publiques et la hausse des taux d’intérêt internationaux réduiront l’accès aux financements étrangers. En l’absence de flux compensatoires d’IDE, cela renforcera l’importance du développement des secteurs financiers nationaux en Afrique, ainsi que la nécessité d’un élargissement beaucoup plus rapide de l’assiette fiscale des pays. D’autre part, les progrès spectaculaires de l’intelligence artificielle et de la robotique pourraient remettre en cause l’hypothèse selon laquelle l’Afrique est susceptible de devenir le prochain centre manufacturier de la planète. Dans une étude récente consacré aux conséquences de l’automatisation sur les travailleurs des économiques avancées, l’OCDE estime que 14 pourcent environ des travailleurs ont un risque élevé de voir la plupart de leur tâches actuelles automatisées au cours des quinze prochaines années, tandis que 30 pourcent connaîtront un changement majeur des tâches requises dans leur métier, et donc des compétences exigées[7]. Une autre étude de McKinsey estime qu’en Afrique du Sud, l’automatisation déplacera presque 13 pourcent des activités professionnelles actuelles d’ici 2020[8]. Alors que de nombreux pays africains se trouvent encore au seuil du développement, ces évolutions risquent de bloquer leur industrialisation, qui est souvent considérée comme un passage obligé vers la croissance de la productivité et la convergence des revenus[9]. L’intelligence artificielle peut bien sûr être source de nouvelles opportunités pour l’Afrique, en permettant d’améliorer la productivité du travail et d’offrir des services plus fiables et moins coûteux, en matière par exemple d’enseignement et de santé. Mais pour profiter de ces avantages, il faut des politiques réactives, que ce soit dans le domaine économique ou dans le domaine social. Cela constitue probablement le défi le plus important, et pas seulement pour l’Afrique

L’initiative « Belt and Road » peut-elle contribuer à relever ce défi ? Si elle se limite à de nouveaux crédits publics destinés au développement des infrastructures, elle a peu de chances d’être la solution, compte-tenu de la capacité d’emprunt réduite de nombreux pays africains. Même si elle catalyse des investissements privés supplémentaires, notamment dans les secteurs qui améliorent la productivité de l’Afrique, elle pourrait bien réaliser sa promesse.
 

Auteurs: Wenjie Chen, économiste au sein du service de recherche du Fonds monétaire international. Roger Nord, directeur adjoint de l’Institut pour le développement des capacités du Fonds monétaire international.


[1] L’IDE non officiel est susceptible d’être beaucoup plus important, dans le cadre notamment des investissements à petite échelle. Voir Howard French, China’s Second Continent: How a Million Migrants Are Building a New Empire in Africa.

[2] Chen, Wenjie et Roger Nord. A Rebalancing Act for China and Africa – The Effects of China’s Rebalancing on Africa’s Trade and Growth. Fonds monétaire international, African Departmental Paper Series, 2017.

[3] Fonds monétaire international (FMI). African Regional Economic Outlook: Slow Recovery amid Growing Challenges. Washington D.C.: FMI, 2018.

[4] FMI, 2018, op. cit.

[5] La Chine est par exemple l’un des principaux créanciers extérieurs de la République du Congo, qui s’est récemment engagé un processus de restructuration de sa dette extérieure.

[6] Fonds monétaire international (FMI), African Regional Economic Outlook: How Can Sub-Saharan Africa Harness the Demographic Dividend? Washington D.C.: FMI, 2015.

[7] Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Transformative Technologies and Jobs of the Future. Paris: OCDE, 2018.

[8] McKinsey Global Institute. Jobs Lost, Jobs Gained, Workforce Transitions in a Time of Automation. 2017.

[9] Rodrik, Dani. « Premature Deindustrialization », Journal of Economic Growth 21 (2016); Rodrik, Dani. « Unconditional Convergence in Manufacturing », Quarterly Journal of Economics 128, no 1 (2013).

This article is published under
21 Août 2018
Alors que les entreprises et les capitaux chinois jouent un rôle de plus en plus important dans le développement des infrastructures africaines, comment encourager un développement durable et gérer...
Share: 
21 Août 2018
Les relations économiques entre la Chine et les pays africains suscitent depuis une vingtaine d’années beaucoup d’intérêt de la part des spécialistes et des professionnels du développement. Derrière...
Share: