S’attaquer à la fuite des revenus dans le secteur du tourisme en Afrique

20 Octobre 2017

Le secteur africain du tourisme peut contribuer au développement durable du continent. Comment les pays africains peuvent-ils agir afin de conserver une part plus importante des recettes brutes du tourisme au sein de leurs économies et accroître sa contribution au PIB de l’Afrique ?


La contribution potentielle du tourisme au développement durable est de plus en plus reconnue par les décideurs politiques, comme en témoignent le Programme de développement durable à l’horizon 2030 et l’Agenda 2063 de l’Union africaine (UA). Dans son premier plan décennal de mise en œuvre de l’Agenda 2063 (2014-2023), la Commission de l’UA a inclus le doublement de la contribution du tourisme au produit intérieur brut (PIB) du continent africain d’ici 2023 parmi les objectifs que les pays devront réaliser pour soutenir les ambitions de développement de l’Afrique.

Le secteur africain du tourisme perd toutefois des revenus significatifs en raison de fuites économiques. Ces fuites sont principalement le résultat du rapatriement des bénéfices des entreprises touristiques à capitaux étrangers vers leur pays d’origine, au lieu de les réinvestir localement. De la même manière, la forte dépendance des établissements touristiques présents en Afrique vis-à-vis de l’importation d’intrants vient aggraver cette fuite des revenus.

L’importance de la valeur ajoutée étrangère dans le secteur africain du tourisme reflète son intégration aux chaînes de valeur mondiales. Toutefois, en termes de développement, cette forte dépendance vis-à-vis de la valeur ajoutée étrangère affecte le potentiel du secteur, dans la mesure où elle empêche le développement de solides liens intersectoriels et réduit l’effet multiplicateur résultant de la demande touristique.

Il est donc essentiel de réduire les fuites économiques du secteur touristique africain et de veiller à ce qu’une part plus importante des revenus qu’il génère reste au sein des économies africaines, ce qui accroîtra la contribution du secteur au PIB du continent et soutiendra la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD). Cet article examine comment le développement des liens entre le tourisme et d’autres secteurs économiques, l’intégration accrue des entreprises et acteurs locaux à la chaîne de valeur du tourisme et le développement du tourisme intrarégional peuvent aider à réduire ces fuites et renforcer la contribution du secteur au développement du continent.
 

Augmenter la contribution du tourisme au PIB de l’Afrique

Malgré une forte croissance du tourisme ces dernières années, qui a fait passer le poids du secteur dans le PIB de l’Afrique de 6,8 pourcent en 1995-1998 à 8,5 pourcent en 2011–2014, la contribution du tourisme au PIB du continent reste inférieure à la moyenne mondiale de 10 pourcent. Le doublement de sa contribution, pour le faire passer d’un montant estimé de 173 milliards US$ en 2014 à 346 milliards US$ d’ici 2023, constitue un défi pour de nombreux pays africains.

Malgré une croissance régulière, la contribution prévisible totale du secteur au PIB de l’Afrique d’ici 2023 reste pour le moment bien inférieure à l’objectif de 346 milliards US$. Le World Travel and Tourism Council estime qu’elle atteindra 210 milliards US$ en 2022. Cela signifie que pour atteindre l’objectif visé par l’UA d’un doublement de la contribution du tourisme au PIB du continent d’ici 2023, le taux de croissance du secteur devra être supérieur à celui du PIB et atteindre des niveaux qui n’ont plus été atteints depuis la crise financière globale. Il faudra pour cela que les pays africains augmentent de manière significative leurs investissements dans le secteur.
 

Le problème des fuites économiques

Alors qu’il offre la possibilité de développer de nombreux liens avec d’autres secteurs d’activité tout au long de sa chaîne de valeur, le tourisme se caractérise en Afrique par des liens intersectoriels limités. Cela s’explique en grande partie par des capacités de production domestiques limitées dans l’ensemble des secteurs.

La prédominance des compagnies aériennes, des tour-operators, des agences de voyage et des chaînes d’hôtel d’origine étrangère et la forte dépendance des établissements touristiques implantés en Afrique vis-à-vis d’intrants importés contribuent au niveau élevé des fuites économiques dans le secteur africain du tourisme. En plus de se traduire par une sérieuse perte de recettes en devises ainsi que par une faible rétention des revenus économiques par les communautés locales dans les pays de destination, cette situation restreint la contribution potentielle du secteur au développement économique local.

La figure ci-dessous présente des statistiques issues de la base de données TiVA (pour Trade in Value Added, ou commerce de la valeur ajoutée en français). Elle illustre le profil des liens intersectoriels du tourisme et le niveau correspondant de fuites dans différents secteurs d’activité en Afrique du Sud et en Tunisie[1]. L’analyse fait la distinction entre les différents secteurs d’approvisionnement et entre l’origine nationale ou étrangère de la valeur ajoutée contenue dans la demande finale du secteur de l’hôtellerie et de la restauration.
 

Figure 1 : Valeur ajoutée contenue dans la demande finale du secteur de l’hôtellerie et de la restauration, par origine et secteur d’approvisionnement, Afrique du Sud, 2011

Source : calculs de la CNUCED, sur la base des statistiques TiVA de l’OCDE et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)

 

Figure 2 : Valeur ajoutée contenue dans la demande finale du secteur de l’hôtellerie et de la restauration, par origine et secteur d’approvisionnement, Tunisie, 2011 

Source : calculs de la CNUCED, sur la base des statistiques TiVA de l’OCDE et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
 

Comme le montre la figure 1, le secteur du tourisme sud-africain se caractérise par un niveau de fuites économiques généralement élevé par rapport aux normes internationales, la valeur ajoutée d’origine étrangère représentant près de la moitié de la demande finale du secteur de l’hôtellerie et de la restauration (45 pourcent). De plus, la dépendance à l’égard de la valeur ajoutée étrangère est particulièrement élevée pour les produits agricoles et industriels, ce qui laisse à penser que les liens avec des entreprises locales sont relativement faibles dans ces secteurs. En revanche, les fuites économiques apparaissent nettement plus réduites dans le secteur du tourisme en Tunisie. Comme illustré par la figure 2, l’hôtellerie et la restauration y sont beaucoup moins tributaires des sources étrangères de valeur ajoutée, qui ne représentent que 25 pourcent de la demande finale du secteur, et les liens intersectoriels nationaux sont beaucoup mieux exploités, notamment dans l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire.
 

Développer de solides liens intersectoriels

Il est donc essentiel d’encourager le développement de liens intersectoriels dans le secteur africain du tourisme. Ces liens contribuent largement à retenir une part plus importante des revenus du secteur au sein des économies africaines, tout en renforçant la capacité du tourisme à soutenir la diversification économique et les objectifs plus larges de développement.

Surtout, le développement de solides liens intersectoriels permet de générer une demande de produits et services locaux. En plus d’offrir des opportunités commerciales pour les fournisseurs locaux, les liens développés en amont par les établissements touristiques peuvent générer des emplois indirects et des effets multiplicateurs dans d’autres secteurs de l’économie, comme l’agriculture, l’agro-alimentaire, l’artisanat ou d’autres services complémentaires, tels que le commerce, les transports ou l’intermédiation financière. Ces établissements peuvent également développer des liens en aval avec des secteurs qui stimulent le marché des produits et services consommés par les touristes, tels que les services de conférence, l’artisanat, les loisirs ou les divertissements.

Les liens intersectoriels sont vitaux pour promouvoir une diversification économique vers de nouveaux secteurs et de nouveaux segments du marché du tourisme, comme par exemple le tourisme culturel ou médical, qui peuvent générer de nouvelles sources de revenus. Le tourisme médical dans des pays comme l’Afrique du Sud, le Kenya, le Maroc, ou la Tunisie peut être une source de devises grâce à l’exportation de soins de santé, tout en alimentant le développement d’autres secteurs tels que l’hébergement ou les transports, avec des liens horizontaux qui se traduisent par des retombées économiques qui vont au-delà du secteur du tourisme.

Des liens intersectoriels viables permettent de capturer une part plus importante des dépenses touristiques, ce qui est déterminant pour faciliter le transfert des retombées économiques du secteur vers les communautés locales. Les revenus captés grâce aux opportunités d’emploi et d’affaires générées par le tourisme sont susceptibles d’améliorer les moyens de subsistance des communautés locales et peuvent aider des millions d’africains à sortir de la pauvreté.
 

Trois priorités pour réduire les fuites économiques du secteur du tourisme en Afrique

Pour réduire les fuites économiques et veiller à ce qu’une part plus importante des revenus du secteur reste au sein des économies africaines, les pays du continent doivent prendre des mesures visant à promouvoir l’approvisionnement local, à encourager la participation des entreprises et acteurs locaux à la chaîne de valeur du tourisme et à stimuler le commerce intrarégional.

Promouvoir un approvisionnement local

Les établissements touristiques peuvent générer une demande de produits et services agricoles locaux et ainsi permettre aux producteurs locaux de capturer une part plus importante des dépenses alimentaires des touristes. En plus d’encourager la participation des producteurs agricoles locaux, les opportunités économiques offertes par l’agrotourisme ou l’écotourisme peuvent contribuer à réduire la pauvreté dans les zones rurales et participer ainsi à la réalisation de l’ODD 1 relatif à la réduction de la pauvreté. Sachant que les petites exploitations agricoles sont largement dominées par les femmes en Afrique, leur intégration à la chaîne d’approvisionnement du secteur du tourisme peut leur ouvrir de nouveaux marchés, augmenter leur revenus et leur offrir une voie de sortie de la pauvreté, favorisant ainsi leur inclusion sociale et leur émancipation.

Il convient avant tout de s’attaquer aux obstacles qui entravent le développement de liens viables entre l’agriculture et le tourisme. Il est ainsi crucial de développer la capacité des fournisseurs locaux à respecter les normes sanitaires et phytosanitaires des établissements touristiques et à assurer un approvisionnement fiable et régulier en produits frais. Les établissements touristiques peuvent offrir des conseils en matière de sécurité des produits et d’exigences relatives aux normes en vigueur qui aideront les entreprises locales à devenir des fournisseurs fiables. La réduction du coût d’obtention de la certification biologique parfois demandée par les établissements touristiques, qui est souvent prohibitif pour les petits exploitants agricoles, pourrait également faciliter l’accès au marché pour les producteurs locaux.

Des mesures de cette nature, qui visent à promouvoir l’approvisionnement local, peuvent jouer un rôle déterminant pour stimuler la demande de produits locaux. Les « orientations nationales pour un développement responsable du tourisme » de l’Afrique du Sud (2002) encouragent, par exemple, les établissements touristiques à s’approvisionner auprès d’entreprises locales qui respectent des normes de qualité, de quantité et de fiabilité.

Encourager la participation d’entreprises et acteurs locaux

Une plus grande participation des entreprises et acteurs locaux à la chaîne de valeur du tourisme pourrait également réduire les fuites économiques et garantir qu’une plus grande partie des retombées du tourisme profite aux communautés locales des pays africains.

Des partenariats en joint-venture entre établissements touristiques et communautés locales peuvent permettre à ces dernières de participer au tourisme et d’en retirer des avantages économiques. Les redevances tirées de la location de terrains publics et les autres taxes payées par les établissements touristiques peuvent accroître les revenus captés par les communautés locales. De la même manière, le développement d’opportunités d’approvisionnement par des entreprises locales est susceptible d’accroître les revenus de ces communautés (notamment par le biais des emplois créés dans ces entreprises), de stimuler l’entrepreneuriat local et de soutenir plus généralement le développement économique des zones rurales.

Des mesures incitatives encourageant une intégration active des entrepreneurs peuvent favoriser le développement de liens locaux. Un exemple intéressant est celui de la politique namibienne de gestion des ressources naturelles par les collectivités locales, qui offre des incitations en vue de permettre aux communautés de générer des revenus et d’autres retombées économiques à partir de leurs actifs, tout en gérant durablement leurs ressources environnementales.

Promouvoir les entreprises touristiques à capitaux locaux dans le cadre de mesures concrètes peut aussi favoriser le développement de liens locaux et l’intégration de ces entreprises à la chaîne de valeur du tourisme. L’accès à des financements et à des services de développement des entreprises peut améliorer significativement la capacité des petites entreprises à créer et exercer des activités viables liées au tourisme. La politique touristique nationale de la Zambie comporte, par exemple, des mesures visant à encourager l’intégration des entreprises locales au secteur.

L’accès à des programmes de formation et de renforcement des capacités axés sur le tourisme joue également un rôle important pour permettre aux jeunes d’acquérir les compétences nécessaires à l’obtention d’un emploi dans le secteur. L’Autorité du tourisme du Ghana prévoit ainsi de créer une école du tourisme afin de transmettre aux étudiants les compétences pratiques demandées par le secteur. Les initiatives de cette nature, qui répondent également au problème du chômage des jeunes sur le continent, peuvent soutenir l’ODD 8 relatif à la création d’emplois décents.

Développer le tourisme intrarégional

La forte demande de produits et services locaux de la part des touristes intrarégionaux montre que le tourisme intrarégional pourrait offrir des opportunités de développement de liens locaux viables, et donc de réduction des fuites économiques. Vouée à se développer avec l’augmentation des revenus au sein du continent, qui viendra alimenter la demande de voyages, la contribution du tourisme intra-africain au développement économique de l’Afrique s’annonce prometteuse. De plus, le tourisme intra-africain est moins exposé aux effets de la saisonnalité (en termes de demande et d’emploi) que celui associé à l’Europe et à l’Amérique du Nord. L’Afrique devrait donc bénéficier de retombées économiques supplémentaires résultant de la croissance de ce tourisme.

Les pays africains doivent donc s’efforcer de lutter contre les obstacles qui entravent le tourisme intra-africain, dont notamment la faible connectivité aérienne et le coût élevé du transport aérien, qui pèsent également sur la compétitivité de l’aviation africaine. La libéralisation du transport aérien pourrait stimuler la concurrence entre les compagnies aériennes, rendre les services aériens plus accessibles et dynamiser ainsi le tourisme intra-africain. Les résultats d’une étude consacrée à l’aviation africaine estiment que si 12 pays du continent appliquaient l’accord « Open Skies for Africa », cela entraînerait la création de 155 000 emplois et une augmentation de la fréquentation de près de 5 millions de passagers par an, générant près de 1,3 milliards US$ de PIB et 1 milliards US$ de gains pour les consommateurs[2].

Le relâchement des exigences restrictives de visa, qui ont des répercussions dissuasives sur les déplacements au sein des régions africaines ou entre elles, pourrait faciliter les voyages des touristes africains. Depuis la suppression en 2011 de l’obligation de visa pour les ressortissants de la Communauté de l’Afrique de l’Est, le nombre de touristes intrarégionaux visitant le Rwanda a fortement augmenté, passant de 283 000 en 2010 à 478 000 en 2013. Au niveau national, les visas touristiques universels, qui permettent aux touristes africains de voyager au sein de régions telles que la Zone transfrontalière Kavango-Zambezi (Univisa KAZA), sont susceptibles de faciliter les déplacements et de stimuler le tourisme intra-régional.
 

Conclusion

La solide croissance du tourisme en Afrique sous-tend l’importance croissante du secteur en tant que source de devises. Les pays africains pourraient toutefois mieux exploiter les retombées économiques du tourisme et sa contribution potentielle au développement socio-économique. En créant de nouvelles opportunités économiques, notamment pour les femmes et pour les jeunes, en termes d’emploi ou d’approvisionnement, l’industrie du tourisme peut veiller à ce qu’une part plus importante des revenus du secteur demeure dans les économies locales et contribue à la réalisation des objectifs de développement durable, en réduisant notamment la pauvreté dans les zones rurales. La diversification vers de nouveaux secteurs et de nouveaux segments du marché du tourisme peut générer de nouvelles sources de revenus pour les pays, grâce notamment aux opportunités d’exportation générées en dehors du secteur. De la même manière, le tourisme intrarégional peut être source de devises et d’exportations intrarégionales, contribuant ainsi à accroître la part du tourisme dans les exportations de services. En bref, faire du tourisme un moteur du développement socio-économique de l’Afrique nécessitera de réduire les fuites économiques du secteur en l’intégrant davantage avec les autres secteurs et d’exploiter stratégiquement le potentiel offert par le tourisme intrarégional. Cette approche pourrait permettre d’accroître la contribution du tourisme au PIB total du continent et servir de tremplin à la diversification économique.

Cet article est inspiré du rapport 2017 sur le développement économique en Afrique, intitulé « le tourisme au service d’une croissance transformatrice et inclusive », de la CNUCED.
 

Auteurs : Jane Muthumbi, Économiste, division de l’Afrique, des pays les moins avancés et des programmes spéciaux, CNUCED. Giovanni Valensisi, Économiste, division de l’Afrique, des pays les moins avancés et des programmes spéciaux, CNUCED. Junior Davis, Chef de la section Afrique, division de l’Afrique, des pays les moins avancés et des programmes spéciaux, CNUCED


[1] La base de données Trade in Value Added ne contient des statistiques que pour ces deux économies africaines.

[2] InterVISTAS, Transforming Intra-African Air Connectivity: The Economic Benefits of Implementing the Yamoussoukro Decision. Bath, U.K: InterVISTASConsulting Ltd., 2014

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