Sortie des pays africains de la zone franc : entre le mythe et la réalité

1 Septembre 2017

Le débat sur la sortie ou non de la zone franc fait couler beaucoup d’encre, mais il est souvent brouillé par la quantité de passions qu’il cristallise. Comment peut-on jeter un regard plus lucide sur cette question ?


Depuis un certain temps, le débat sur l’opportunité pour les pays africains de sortir ou non de la zone franc refait surface, drainant beaucoup de passion et débouchant presque sur une opposition frontale entre les partisans du « pour » et ceux du « contre ». Notre point de vue est que dans leur forme actuelle, comme au début des indépendances, les arguments politiques à tendance plutôt « souverainiste » semblent prendre le dessus sur le raisonnement scientifique sur une question éminemment technique. L’avantage de tels arguments est qu’ils permettent de fouetter la fierté des africains et pourraient les amener à davantage compter sur eux-mêmes et leur génie propre pour sortir du piège du sous-développement. Leur danger, c’est qu’ils cachent les véritables enjeux d’une gestion monétaire qui est d’abord un instrument de politique économique, pouvant accompagner ou contrarier les efforts de développement des pays membres. Il est donc crucial de jeter un regard lucide et factuel sur le débat[1].
 

L’arrangement institutionnel régissant la zone franc

Le franc CFA, qui existe depuis maintenant plus de 70 ans, fut l’un des piliers fondamentaux de l’économie de traite, qui selon beaucoup d’évaluations, visait plutôt à enrichir la métropole au détriment des colonies. Actuellement, le système monétaire qui couvre la France et une quinzaine d’États africains (8 de l’UEMOA, 6 de la CEMAC et les Comores) suscite également beaucoup de controverses. Le franc CFA est aujourd’hui lié à l’euro par un système de parité fixe (un euro est égal à 655.957fCFA) et bénéficie ainsi d’une garantie de convertibilité assurée par le trésor public français. En contrepartie, les États africains sont tenus de déposer dans des comptes d’opérations ouverts au trésor français 50 pourcent de leurs avoirs extérieurs nets (la BCEAO et la BEAC ont chacune un compte d’opérations). Les avoirs extérieurs déposés dans les comptes d’opérations sont rémunérés au taux de la facilité de prêt marginal de la Banque centrale européenne (BCE) pour la quotité obligatoire des dépôts (50 pourcent), et au taux minimum des opérations principales de refinancement de la BCE pour les avoirs déposés au-delà de la quotité obligatoire de 50 pourcent, dans les cas où les banques centrales africaines souhaitent centraliser leurs avoirs extérieurs auprès du Trésor français au-delà de ces 50 pourcent prévus par les textes. Par contre, si le compte devenait débiteur, les importations hors de chaque zone monétaire des États africains seraient alors couvertes par la France et les pays africains seraient alors tenus de verser à la France des intérêts débiteurs.

Dans la pratique, l’éventualité d’un compte débiteur est très peu probable dans la mesure où dans la convention liant la France à ses anciennes colonies, il est prévu que lorsque le rapport entre les avoirs extérieurs nets et les engagements monétaires à vue de chacune des banques centrales devient inférieur à 20 pourcent durant trois mois consécutifs, des mesures drastiques comme le relèvement des taux directeurs et la réduction des montants de refinancement sont appliquées. De plus, les banques et les opérateurs économiques sont tenus de céder à la banque centrale leurs avoirs extérieurs pour la couverture des importations.

Ce sont de telles dispositions, jugées contraignantes pour les pays africains, qui ont toujours servi de cheval de Troie aux nationalistes et activistes africains qui demandent une sortie pure et simple de la zone franc. Dans cette cacophonie généralisée, avec notamment l’opposition frontale entre le camp du « pour » et le camp du « contre », il est très difficile de distinguer ce qui relève d’évidences scientifiques tangibles de ce qui relève de prises de position plus politiques que purement techniques. Un argument politique de poids est que normalement, les pays africains ne devraient pas avoir besoin de la France pour s’auto-discipliner dans la gestion de la monnaie. D’un point de vue plus économique, la discipline monétaire assez stricte imposée aux deux banques centrales pourrait être de nature à réduire le volume de financement disponible pour les économies nationales afin d’accompagner les investissements et la croissance. De plus, l’arrimage du CFA à une monnaie forte (le franc français, puis l’euro) peut contribuer à le rendre surévalué. Notre analyse mettra davantage l’accent sur ces deux derniers arguments qui ont l’avantage de se prêter plus aisément à une évaluation scientifique.
 

Discipline monétaire et financement des économies africaines

D’aucuns associent la zone Franc au faible accès au crédit bancaire, au niveau jugé élevé des taux d’intérêt débiteurs, et à la prédominance des crédits à court-terme, notamment les crédits de consommation, sur les prêts à plus long terme destinés à financer l’investissement. Ce point de vue souffre à notre avis de deux faiblesses majeures : (1) il semble ignorer l’histoire récente de notre système financier, et (2) il n’est pas validé par les faits.

Défiance des banques et financement de l’économie

Les difficultés que les banques ont toujours eues pour recouvrer les créances faites à certaines catégories d’acteurs, comme les petites et moyennes entreprises (PME) et les activités agricoles, d’élevage et de pêche, sont bien connues. Ce sont ces difficultés qui les ont progressivement poussées à adopter une attitude d’extrême prudence vis-à-vis de certains acteurs. L’histoire du Sénégal indépendant est édifiante à ce sujet. La décision du Président Senghor qui avait mis en place le fameux compte K2 pour développer une bourgeoisie nationale, capable de concurrencer le capitalisme français qui contrôlait, à l’époque, l’essentiel du tissu industriel national, a très vite montré ses limites. Le nombre de fois que l’État du Sénégal a dû octroyer des remises de dettes aux paysans, parce que ces derniers avaient manifestement des difficultés à honorer leurs engagements, ne se compte plus. Le laxisme des banques de développement qui avaient généralement accordé des crédits à des pontes du régime politique, avec très peu de considération sur la viabilité des projets présentés, a contribué à la crise bancaire des années 90, qui a fini par considérablement fragiliser le système financier à l’époque. Encore aujourd’hui, les créances non performantes (c’est-à-dire celles pour lesquelles les clients qui n’arrivent plus à rembourser leurs emprunts normalement) représentent jusqu’à 20 pourcent de l’ensemble des prêts bancaires dans la zone UEMOA, selon la BCEAO. Autant dire que le risque systémique est encore largement présent.

À y regarder de plus près, ce qui détermine le volume de crédits octroyés à l’économie semble plus lié à la perception que les banques ont de la solvabilité des demandeurs de prêts qu’à une quelconque appartenance à la zone franc. Il ressort très clairement des statistiques officielles provenant de la BCEAO, du FMI, de la Banque mondiale et de nos propres recherches, que la prudence des banques est plus justifiée par leur manque de confiance (comportement de défiance souvent justifié par ailleurs) vis-à-vis   de certains acteurs qu’à la seule discipline monétaire imposée par la banque centrale. Les acteurs ne présentant aucun risque particulier ont moins de difficultés à disposer de prêts bancaires. Ces acteurs sont, en général, les cadres des secteurs public et privé, les grandes entreprises, les entreprises exportatrices, et de façon générale, celles sur lesquelles repose un niveau raisonnable de confiance quant à leur solvabilité. Au Bénin, par exemple, la part des PME (entreprises ayant un nombre d’employés variant entre 5 et 19) qui ont eu accès soit à un prêt bancaire, soit à une ligne de crédit, ne représentaient que 15,6 pourcent du total en 2015, contre 59,5 pourcent pour les grandes entreprises (plus de 100 employés) La différence est également significative lorsqu’on s’intéresse à la part des entreprises dont on a exigé une garantie bancaire comme condition d’octroi de prêt.  Au Niger, la garantie bancaire est exigée de 100 pourcent des petites entreprises, contre 72,4 pourcent des grandes.  Les tendances sont identiques quand on considère la valeur de la garantie demandée, rapportée au montant du prêt. Au Bénin, elle s’élève à 209,6 pourcent pour les petites entreprises, contre seulement 127,4 pourcent pour les grandes. Au vu de ces tendances, il n’est pas exagéré de dire que les grandes entreprises, réputées être plus solvables que les petites, ont un accès plus élevé au crédit bancaire que les petites, confirmant la défiance des banques par rapport à ces dernières.

Qu’en est-il des performances par rapport aux pays non membres de la zone franc ?

Les performances des pays de la zone franc ne sont pas plus mauvaises que celles des autres pays africains. Selon les données des perspectives économiques régionales du FMI, en 2015, la masse monétaire rapportée au PIB  atteignait 34 pourcent dans l’UEMOA et 29 pourcent dans la CEMAC, contre 34,5 pourcent pour l’Afrique subsaharienne dans son ensemble (hors Afrique du Sud et Nigeria). Au Nigeria et au Ghana, ce ratio était de 19,2 pourcent et 33,8 pourcent, respectivement. De plus, les statistiques de la BCEAO montrent une baisse continue des taux débiteurs depuis 2005. Le niveau de concentration bancaire, qui est une mesure du niveau de concurrence entre les banques, n’a cessé de baisser depuis les années 90. De plus, le niveau du crédit bancaire à l’économie rapporté au PIB était, en 2015, plus élevé dans beaucoup de pays de la zone franc que dans des pays non membres. Il était, en effet, de 38,89 pourcent au Sénégal et 42 pourcent au Togo, contre 35,35 pourcent au Ghana, 34,31 pourcent en Guinée et seulement 23 pourcent au Nigéria. Le crédit au secteur privé national, qui a atteint 33,3 pourcent au Sénégal et 37 pourcent au Togo, en 2015, n’était que 14,8 pourcent en Guinée et 14,2 pourcent, au Nigéria. Quant au taux d’intérêt débiteur il n’était que de 6,3 pourcent en Côte d’Ivoire et 7,7 pourcent au Togo, alors qu’il a atteint 10,4 pourcent au Cap Vert et 16,8 pourcent au Nigéria.

Si on regarde maintenant le niveau de financement des acteurs ou secteurs considérés à risque, les mêmes tendances observées dans la zone franc restent valables dans les pays non membres de la zone. Au Nigéria, la part des petites comme celle des grandes entreprises qui ont bénéficié soit d’un prêt, soit d’une ligne de crédit, est beaucoup plus faible que ce qui est observé dans beaucoup de pays de la zone franc : 12 pourcent pour des petites et 13,9 pourcent pour les grandes. Dans ce même pays, la part des entreprises dont les banques exigent une garantie pour l’octroi de prêts est de 89 pourcent pour les petites et 93,6 pourcent pour les grandes. Et le montant de cette garantie rapportée au montant du prêt y est de 220,6 pourcent pour les petites et 295 pourcent pour les grandes. Au Ghana, au Cap-Vert, et en Guinée, des tendances similaires sont observées. C’est dire que les contraintes observées sur le financement des économies nationales, qu’elles soient considérées à l’échelle macroéconomique ou sectorielle, semblent assez similaires pour les pays africains, qu’ils soient de la zone CFA ou non ; et souvent même avec quelques avantages pour les premiers.
 

La zone CFA est-elle moins compétitive que les autres régions d’Afrique ?

Un autre argument sur lequel les partisans de la sortie de la zone franc s’appuient est la surévaluation de la monnaie découlant de l’arrimage du franc CFA à des monnaies fortes (franc français, euro). Le taux de change réel, qui est l’instrument le plus usuel pour mesurer le niveau de surévaluation d’une monnaie, est la résultante de deux éléments : le taux de change nominal et les prix. Puisque le niveau de l’inflation est contenu dans des limites ne dépassant pas 3 pourcent (soit dit en passant, grâce à la discipline monétaire propre à l’organisation de la zone franc), l’appréciation du taux de change réel est souvent perçue comme résultant de l’arrimage du CFA à des monnaies fortes.

Alors que la sortie de la zone franc nous déconnecterait automatiquement de l’euro, elle pourrait en même temps nous exposer à des niveaux d’inflation plus élevés, si la discipline monétaire qui est consubstantielle à la zone franc, et qui est justement dénoncée par les partisans de la sortie, était relâchée. Il est à cet égard illustratif de noter que les autres pays africains non membres de la zone franc ont des niveaux d’appréciation de leur monnaie parfois plus sévères que ceux de la zone CFA, justement du fait de la difficulté qu’ils ont à maîtriser leurs prix.

Deuxièmement le taux de change réel n’est pas qu’une variable nominale, il est sous-tendu, en effet, par des variables réelles qu’il serait dangereux de négliger. Beaucoup d’auteurs, incluant nous-mêmes, ont montré que l’évolution de certaines variables réelles comme la productivité ont une incidence non négligeable sur le taux de change réel, surtout lorsque celui-ci est mesuré à l’échelle sectorielle et non macroéconomique. L’approche sectorielle du taux de change réel comporte l’avantage de permettre d’isoler ses différentes composantes. Si nous prenons l’exemple du Sénégal, nous avons montré que la productivité du travail dans le secteur manufacturier, rapportée à celle de la Corée est passée de 36% à moins de 10% dans un intervalle de moins de 12 ans. Ce qui a beaucoup plus contribué à l’appréciation de notre indicateur de taux de change sectoriel réel que le simple taux de change nominal.

En conclusion, les arguments techniques mis en avant pour justifier la sortie des pays africains de la zone franc ne semblent guère convaincants. Surtout que nous ne savons pas trop ce qui sera proposé à la place : Va-t-on sortir de la zone en groupe, ou en ordre dispersé ? Envisage-t-on de laisser la monnaie flotter ou de mettre en place un autre système de change fixe, comparable à ce qui existe déjà ?  S’il est clair que la zone a besoin de réforme, il serait très dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ses avantages devraient être consolidés et ses insuffisances corrigées. Ce qui suppose beaucoup plus de lucidité et beaucoup mois de passion.


Auteurs: Ahmadou Aly Mbaye, Ibrahima Thione Diop et Fatou Gueye, Professeurs à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et à l'Institut universitaire de l'entreprise et du développement (IUED)


[1] Une version plus détaillée de cet article est parue dans la revue Interventions économiques en mars 2017.

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